Interview d’Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’Etat à l’économie : "Il y a beaucoup d’instruments permettant aux entreprises de passer un cap difficile"

|

Agnès Pannier-Runacher,  secrétaire d’Etat à l’économie, en charge du commerce et des PME notamment, détaille pour LSA l’arsenal de mesures prises pour soutenir les entreprises, notamment les petites. C’est une manière, pour la ministre, de mieux préparer la sortie d’une crise sans précédent.

Agnès Pannier-Runacher est en charge plus particulièrement du commerce et des PME.
Agnès Pannier-Runacher est en charge plus particulièrement du commerce et des PME.© dr

LSA : L’INSEE a chiffré à 35% la baisse d’activité par rapport à la normale et à 3% la chute du produit intérieur brut pour un mois de confinement. A votre poste de ministre, évaluez-vous la crise à un choc aussi grand ?

Agnès Pannier-Runacher : Le choc est très fort. J’ai pu le constater en faisant le tour de toutes les filières que je suis, de l’industrie à la logistique, du commerce à l’artisanat. Hébergement, restauration, transport de voyageurs, commerces, construction : dans tous ces domaines, la chute de l’activité est massive, sans surprise d’ailleurs puisque dans ces secteurs, beaucoup d’entreprises sont arrêtées. Cela s’accompagne d’une forte baisse de la consommation. La crise a commencé dans le tourisme et l’événementiel dès février, puis s’est diffusée au reste de l’économie.

LSA : Certaines entreprises, selon leur taille ou leur activité, sont-elles plus touchées que d’autres ?

A.PR : Nous avons un double monde avec, d’un côté des activités en forte baisse ou à l’arrêt, et de l’autre, certaines entreprises qui sont confrontées à un surcroît d’activité. Et c’est là que les choses ne sont pas simples : répondre à une activité supplémentaire avec un nombre de salariés restreint, soit parce qu’ils sont en arrêt de travail préventif, soit parce qu’ils doivent garder leurs enfants. Cela complique les organisations de travail, ce qui n’empêche pas ces entreprises très sollicitées de continuer à répondre à des besoins importants, comme celui de nourrir les Français. Je veux remercier d’ailleurs tous les salariés des secteurs du petit commerce et de la grande distribution, de la logistique, du transport de marchandises et de l’agroalimentaire qui continuent à aller servir les clients tous les jours et à tenir leur rôle d’approvisionnement de la population.

Aider à respecter les gestes barrières

LSA : Certains syndicats dénoncent la difficulté à faire respecter les règles sanitaires, notamment dans les entrepôts. Il manquerait aussi des masques dans les usines de l’agroalimentaire. Comment protéger ce maillon essentiel ?

A.PR : Toute entreprise qui tourne aujourd’hui est dotée d’un plan de continuité de l’activité avec des règles barrières et de maintien de la distanciation sociale. Le contraire ne serait pas acceptable. Dans l’agroalimentaire, beaucoup de salariés sont normalement équipés de masques anti-projections pour garantir la qualité des produits. Nous devons continuer à assurer cet équipement pour la sécurité des Français. Dans les autres circonstances, l’enjeu prioritaire est d’assurer que des mesures barrières ont été mises en place dans toutes les situations de travail. Il faut donc surveiller tous les points de passage, les vestiaires, les sanitaires, la salle de pause, les espaces entre postes de travail, etc. Depuis dix jours, le ministère du Travail travaille sur des recommandations pour l’organisation du travail dans un contexte covid-19, branche par branche. Et lorsqu’il n’est pas possible de respecter la distance d’un mètre, le port du masque apparaît nécessaire. Et c’est pour répondre à ce besoin que nous avons mobilisé la filière mode et luxe pour fabriquer de nouveaux masques protecteurs en tissu.

LSA : Une caissière du groupe Carrefour est décédée en fin de semaine dernière. Comment faire en sorte que la peur ne s’installe parmi le personnel ?

A.PR : En faisant respecter toutes les mesures barrières dont je parle. C’est un travail avec les représentants du personnel pour répondre à une inquiétude légitime. Ensuite, nous avons assoupli le droit du travail pour permettre aux salariés qui continuent à aller travailler d’avoir accès aux heures supplémentaires dans des conditions dérogatoires.

LSA : Un groupe confronté à un pic d’activité ou à un fort absentéisme peut-il faire appel à des salariés mis au chômage partiel ?

A.PR : Tout à fait. Les personnes au chômage partiel qui le souhaitent peuvent signaler leur disponibilité et cumuler une rémunération complémentaire chez un autre employeur. C’est parfaitement possible. Une plate-forme a d’ailleurs été mise en place en ce sens par le Ministère du Travail.

Aider à passer le cap

LSA : Le choc est social, mais aussi économique pour les entreprises. L’Etat a réagi par un plan de soutien massif de 300 milliards d’euros pour leur redonner de l’oxygène. Cela sera-t-il suffisant ?

A.PR : Nous avons mis en place tout un arsenal de mesures destiné à minimiser leurs charges. La masse salariale peut être prise en charge par l’Etat via le chômage partiel, le paiement des charges sociales et fiscales est repoussé et, pour les plus petites entreprises, les factures d’eau et d’électricité, voire les loyers, sont également reportés. La garantie de l’Etat à hauteur de 300 milliards d’euros doit leur permettre de passer le cap en accordant des financements nouveaux garantis par l'Etat à hauteur de 90% et en sécurisant les financements existants via la possibilité d’un moratoire jusqu’à six mois de crédits auprès des banques.

LSA : Certaines regrettent que le report de la TVA n’ait pas été acté…

A.PR : La TVA est un impôt calé sur le chiffre d’affaires. A partir du moment où il n’y a plus d’activité, son montant baisse drastiquement. L’enjeu, c’est d’accélérer le remboursement de crédit de TVA aux entreprises.

LSA : Le gouvernement a demandé plus de solidarité entre les entreprises et leurs fournisseurs, entre les bailleurs et leurs occupants. Avez-vous constaté une amélioration ?

A.PR : L’Etat a anticipé ces situations de possible tension entre les donneurs d’ordre et les fournisseurs, entre les bailleurs et les locataires. Nous intervenons par la médiation des entreprises pour trouver des points d’équilibre. Tout comportement qui viserait par exemple à allonger les délais de paiement sera réprimé. Et les entreprises qui le feraient ne pourront pas bénéficier de la garantie d’Etat. C’est un message clair.

LSA : Comment va fonctionner le fonds de solidarité pour les petites entreprises mis en place à partir du 1er avril ?

A.PR : Il consiste à verser une somme de 1500 euros aux aux TPE qui font moins d’un million d’euros de chiffre d’affaires quel que soit son statut. Deux cas se présentent : celles qui, depuis le mois de février, ont perdu 50% de leur chiffre d’affaires et celles qui se sont vu obligées par l’Administration de fermer. Pour ces dernières, il n’y a pas de condition de chiffre d’affaires.

Ecouter et accompagner

LSA : Certaines entreprises sont déjà très fragiles, notamment les PME dans les secteurs du textile et du meuble. Ne craignez-vous pas que cette crise multiplie le nombre de faillites ?

A.PR : Nous avons pris par ordonnance toute une série de mesures destinées à faciliter les démarches alors que les tribunaux de commerce sont fermés. J’ai réuni la filière mode et luxe qui regroupe les industries textile à trois reprises ces deux dernières semaines et je rencontrerai la filière bois cette semaine. Nous devons faire en sorte que les entreprises qui ont un modèle économique qui fonctionne en temps normal puissent redémarrer dans de bonnes conditions en sortie de crise sanitaire. Et pour les cas les plus fragiles, nous avons renforcé les équipes de la délégation interministérielle aux restructurations des entreprises. Il faut leur accorder une plus grande surface d’écoute et d’accompagnement. Nous travaillons aussi avec l’association des mandataires et administrateurs judiciaires qui se sont portés volontaires pour les accompagner bénévolement.  En France, il y a beaucoup d’instruments qui permettent aux entreprises de surmonter un cap difficile. Dans neuf cas sur dix, elles trouvent une solution quand elles passent par la délégation interministérielle aux restructurations.

LSA : Certains géants du e.commerce peuvent continuer à vendre pendant que des indépendants sont obligés de fermer. Même chose pour les rayons non-alimentaires des grandes surfaces qui restent ouverts…N’y voyez-vous pas une distorsion de concurrence ?

A.PR : La grande distribution doit se concentrer sur la vente de produits de première nécessité. Nous avons accepté que ces rayons restent accessibles pour des raisons de simplicité, mais ils ne doivent pas faire l’objet d’une mise en avant. Ensuite, nous avons mis en place toute une série d’instruments pour aider les indépendants qui ne peuvent plus accueillir de public. Ces derniers peuvent vendre en ligne à partir de leur stock existant sur des plates-formes à un coût réduit. Nous avons également travaillé avec les professionnels de la livraison pour garantir la sécurité des livreurs et des clients. Une boîte à outils très complète est à leur disposition sur le site du Ministère de l’Economie pour permettre à ces entreprises d’anticiper leur transformation numérique et de continuer à travailler dans ce contexte difficile.

Remettre du carburant avec une stratégie construite

LSA : Parlons de l’après…La reprise ne se fera pas en un jour, encore plus pour les petits. Avez-vous prévu de les accompagner dans la durée ?

A.PR : Au redémarrage, il y aura un besoin de financement du fonds de roulement, besoin que la BPI pourra couvrir avec des prêts spécifiques directs sans avoir de cofinancement bancaire. Cela permettra aux PME de redémarrer, sachant que chaque filière aura sa cinétique propre. Dans cette crise, la notion de « fabriquer en France" ressort également de manière importante. Beaucoup de filières viennent nous voir et nous exposent leurs idées pour diminuer leur dépendance économique à l’étranger et recréer de l’activité en France. Tout l’enjeu consistera à remettre du carburant dans le moteur tout en ayant une stratégie construite à moyen terme qui renforce la résilience au bénéfice d’une production plus française et plus européenne. Le Pacte productif avait déjà largement travaillé ses thématiques : il nous faut accélérer !

LSA : Et quid de la consommation ? En ressortira-t-elle transformée ?

A.PR : Nous sortirons d’un moment où la consommation s’est quasiment arrêtée et l’épargne renforcée. Certains économistes évoquent la possibilité d’un rebond de consommation post-confinement, qui serait soutenu par les baisses d’impôts massifs décidées avant la pandémie. Mais il est trop tôt pour savoir à quel rythme les Français consommeront et quelle sera leur sensibilité par rapport au made in France.

Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Toutes les actus de la consommation et de la distribution

je m’inscris à la newsletter