Interview d'Alain Bazot, président d'UFC-Que Choisir et de Reine-Claude Mader, présidente de la CLCV : « La consommation, l'ou bliée de la campagne »

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DossierINTERVIEWINTERVIEWL'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINE Les deux plus puissantes associations de consommateurs font le bilan du programme des candidats en matière de consommation... Et il est maigre, à leurs yeux. La précédente mandature aurait manqué de volontarisme en la matière, tant pour le pouvoir d'achat que pour la concurrence sur les prix.

LSA - L'emploi et le pouvoir d'achat, en tête des priorités des Français, sont-ils pris en compte par les candidats ?

Alain Bazot - Le pouvoir d'achat a été le thème majeur de la campagne présidentielle de 2007. Cins ans après, l'échec est criant, notamment parce que le sujet est abordé sous l'angle exclusif des revenus. L'aspect consumériste a été écarté, aucune réflexion de fond n'a été menée sur la formation des prix et leur niveau en France. Nous avons dû batailler sur des secteurs entiers où les prix dérapent : ceux censés être soumis à la concurrence comme la grande distribution ou encore les compagnies pétrolières, mais aussi les secteurs réglementés ou régulés, qui ne le sont que très imparfaitement. Le pouvoir d'achat n'est pas une priorité pour les candidats. La consommation ne fait l'objet d'aucun projet politique. Quelle société de consommation envisagent-ils ? Où allons-nous avec l'enjeu de maîtrise de l'énergie, de préservation de l'environnement, d'accès aux soins ? Ils ne proposent que des mesures sporadiques et ponctuelles. Nous leur avons pourtant adressé un Pacte consumériste. Conçu à partir des attentes profondes des consommateurs, il a l'ambition de les mettre au coeur d'une économie performante. Eva Joly et Nicolas Dupont-Aignan l'ont signé. Les autres refusent ou bottent en touche.

Reine-Claude Mader - Nous avons envoyé un memorandum aux candidats avec des questions concernant notre vision de la politique de défense des consommateurs. Seul Nicolas Dupont-Aignan y a répondu. Nous avons été interrogés par Jean Arthuis, pour le Modem, sur le surendettement, et par l'entourage de François Hollande sur la suite à donner au Grenelle de l'environnement. La consommation est la grande absente de cette campagne, je me demande si le mot consommateur a été utilisé une fois dans les déclarations des candidats. C'est très inquiétant. Pourtant, si l'on regarde la structure du budget des ménages, nous constatons que les dépenses de logement, d'énergie et de communication ont explosé. Il faut donc augmenter les revenus et agir sur les prix. Or, rien n'est dit sur cette question.

 

LSA - Les candidats privilégient le soutien à la production française plutôt qu'à la consommation. Qu'en pensez-vous ?

R.-C. M. - Relancer l'industrialisation est sans doute une bonne chose, mais sans politique en faveur de la consommation, pas de pouvoir d'achat. Et si l'offre ne correspond pas à la demande, ça ne marchera pas. Au niveau européen, la consommation est placée au centre de toutes les politiques. Il y a une incohérence par rapport au Grenelle de l'environnement, qui prônait une consommation plus durable, plus responsable. Nous n'entendons plus du tout ce discours.

A. B. - Aider la production est sans doute judicieux. Mais cette option devrait s'accompagner d'une action en direction de la consommation comme l'a fait Roosevelt au moment du New Deal. La consommation est en effet un levier précieux : on peut imaginer des dispositifs tels que les chèques verts, le bonus-malus qui a été un succès pour dynamiser la demande en voitures moins polluantes, et qu'il faudrait étendre aux biens d'équipement. Car le véritable défi de l'avenir sera énergétique et environnemental : il va falloir produire pour une consommation orientée vers l'usage durable et économe en ressources naturelles.

 

LSA - Comment percevez-vous l'évolution des prix à la consommation ?

R.-C. M. - Les derniers relevés de notre panier des ménages font apparaître une hausse de plus de 5% des prix alimentaires en un an dans les grandes surfaces, bien supérieure à celle qu'indique l'Insee. Non pas que leurs chiffres soient faux, mais ils recouvrent un tel nombre de produits que les achats quotidiens d'un ménage y sont noyés. Le ministre de la Consommation a beau dire que nous racontons n'importe quoi, ces hausses posent problème et ne sont pas justifiées, car les matières premières, le blé, le cacao, la farine ne comptent en réalité pas beaucoup dans le prix final des produits.

A. B. - Les dépenses contraintes représentent 85% du budget des familles les plus modestes. On ne cesse de dénoncer l'évolution des prix alimentaires en grandes surfaces. Les prix ne baissent pas quand le cours des produits agricoles s'effondre, mais les distributeurs répercutent la moindre hausse. Par un effet de cliquet, les distributeurs ne cessent d'augmenter leurs marges. On demande aux enseignes de rendre de la marge. Et on ne croit pas à cette prétendue marge faible de 2% qu'on nous oppose depuis des années. Les consommateurs ont d'ailleurs fini par comprendre que la grande distribution s'auréolait de la vertu « c'est pas cher », mais qu'en réalité elle proposait des prix qui ne sont pas compétitifs, à cause des lois Royer et Raffarin, qui les a protégés notamment de la concurrence du hard-discount. C'est une situation que la LME a à peine corrigée. À Paris nous avons, avec le quasi-monopole de Casino, une caricature de marché!

 

LSA - Quel bilan tirez-vous de la LME, que vous avez soutenue ?

Alain Bazot - Nous avons soutenu les objectifs, mais nous sommes loin du compte! La loi a donné, à Leclerc et autres, davantage de liberté pour négocier les prix sans se donner l'assurance que le consommateur en bénéficie. En effet, le distributeur ne va pas répercuter des baisses dans les prix par philanthropie, mais seulement s'il fait face à des concurrents. Encore aurait-il fallu vérifier la réalité de la concurrence dans les zones de chalandises... Par ailleurs, les marges arrière n'ont pas disparu, les services facturés aux fournisseurs ne sont ni encadrés ni transparents et l'Observatoire des prix et des marges ne peut jouer complètement son rôle.

Reine-Claude Mader - La LME a servi à remettre à plat un certain nombre de pratiques, mais quand l'enseigne contraint de mettre des fruits en carton aux normes du magasin ou de prendre en charge l'approvisionnement gratuitement, on voit bien que le rééquilibrage avec les fournisseurs n'a pas eu lieu. Et l'Observatoire des prix et des marges n'a pas encore apporté de transparence sur les marges réalisées. Pour l'instant, les gens se sont adaptés aux hausses de prix en achetant des produits de moindre qualité et en arbitrant pour que les 12 à 20% de budget qu'ils consacrent, selon leurs revenus, à l'alimentaire leur permettent de se nourrir.

 

LSA - L'autorité de la concurrence est pourtant active...

A. B. - Oui, mais le législateur doit lui donner plus de moyens d'intervenir, notamment dans le Yalta des territoires mis en place par les enseignes. Il devrait pouvoir imposer des cessions ou échanges d'enseignes dans les zones de chalandises, ce qui rendrait plus effective la concurrence et ferait baisser les prix.

R.-C. M. - L'Autorité de la concurrence a par ailleurs émis un avis sur les contrats de franchise qui doit être suivi d'effets. Ces contrats doivent être plus limités dans le temps. C'était l'objet de l'article 1 de la loi Lefebvre, qui n'a pu être votée. Il faudra que cette idée soit reprise.

 

LSA - Les fournisseurs ont fait l'objet d'amendes qui les mettraient en péril...

R.-C. M. - D'un côté, le gouvernement demande aux producteurs de trouver des moyens d'être plus opérationnels, plus compétitifs, sans leur indiquer les limites à ne pas franchir pour entraver la concurrence. Il s'agit là d'un double discours. Le but n'est pas de récompenser le larron! Les amendes sont calculées notamment en fonction des gains permis par des ententes illicites. Mais j'aimerais que l'action de groupe existe, de façon que les consommateurs puissent, eux aussi, bénéficier de la réparation du préjudice subi. Car pour l'instant, l'Autorité ne répare que les dégâts causés au marché.

A. B. - Je trouve toujours très étonnant que l'on s'inquiète des amendes que prononce l'Autorité de la concurrence, comme si le bon respect de la concurrence était une entrave à la compétitivité des entreprises. Les amendes ne sont pas assez dissuasives, et il reste rentable pour les entreprises de commettre des entraves , tout simplement parce que les consommateurs ne peuvent, à défaut d'action de groupe, être indemnisés pour le préjudice qu'ils subissent.

 

LSA - Ces actions de groupes font peser des risques sur la vie des entreprises...

R.-C. M. - Nous nous heurtons au lobby politique et au Medef, qui est vent debout contre l'action de groupe. Les PME demandaient des garanties mais elles étaient prêtes à l'accepter. Nicolas Sarkozy s'y est opposé. Au niveau européen, nous avons été surpris par la puissance des lobbies sur ce sujet. Pourtant, le droit a réparation est indispensable.

A. B. - Dans le cadre de la loi Lefebvre, le Sénat a adopté l'action de groupe selon le modèle que nous préconisons. Elle est inéluctable. On ne pourra pas rester avec des millions de consommateurs qui voient passer le train de la justice sans jamais pouvoir monter dedans. Les arguments anticonstitutionnels ou antiéconomiques, tombent les uns après les autres. J'ai toujours appris que le voleur de bicyclette doit d'abord la rendre, l'amende étant prononcée en plus. Les professionnels indélicats doivent donc restituer aux consommateurs ce qui leur a été indûment ponctionné.

 

LSA - La loi sur le crédit à la consommation a été modifiée. Est-ce un succès ?

R.-C. M. - Oui, la loi Lagarde va permettre d'obtenir des taux de crédit renouvelable à des niveaux plus supportables, même s'ils sont encore à 18,9%. Certes, la disposition qui consiste à obliger les points de vente à proposer deux offres de crédit à partir de 1 000 E n'est pas appliquée, les vendeurs ne semblent pas savoir qu'ils y sont contraints. Mais la loi est bonne. Christine Lagarde a engagé une vraie concertation, nous avons été beaucoup consultés et il a été tenu compte de notre expertise de terrain.

A. B. - La loi Lagarde, à supposer qu'elle soit appliquée, est une exception plutôt heureuse au bilan très médiocre du quinquennat. Elle devrait permettre une distribution plus rationnelle du crédit, un recul du crédit renouvelable. De ce fait, la perspective de mise en place d'un « fichier positif », avec tous les problèmes qu'il pose, et dans lequel tous les emprunteurs seraient fichés, devrait heureusement s'éloigner.

 

LSA - Que pensez-vous de la TVA sociale et de la fiscalité nutritionnelle. ?

A. B. - La taxe sur les boissons sucrées a été présentée comme une taxe nutritionnelle, mais ce n'est que le vernis sanitaire à une ponction de plus sur le consommateur! Nous assistons à un transfert massif des impôts reposant sur la solidarité nationale vers le consommateur, et qui frappe surtout ceux dont tout le budget est consacré aux dépenses contraintes, sans toucher ceux qui épargnent ou qui investissent. Les 2% de TVA en plus, les taxes nouvelles sont injustes. Nous sommes certes d'accord pour renchérir les prix des produits moins vertueux sur le plan nutritionnel ou environnemental, mais au bénéfice d'une réduction de la taxation sur les fruits et légumes ou le bio, par exemple.

R.-C. M. - Les programmes des candidats sont souvent à géométrie variable. Si François Hollande veut rétablir la TVA à 5,5% pour le livre, c'est bien, mais ce n'est pas avec cette mesure qu'on va augmenter le pouvoir d'achat des ménages! Nous sommes inquiets pour les familles à faibles revenus de cette tendance à augmenter la fiscalité indirecte. Quand on nous affirme que les professionnels les prendront sur leurs marges, évidemment, nous avons un peu de mal à y croire...

L'UFC ET LA CLCV, LES DEUX ASSOCIATIONS DE CONSOMMATEURS LES PLUS PUISSANTES

La CLCV (Confédération de la consommation, du logement et du cadre de vie). Créée il y a soixante ans et présidée depuis huit ans par Reine-Claude Mader, elle regroupe 400 associations locales, compte 32 000 adhérents cotisants et bénévoles, et dispose de 130 salariés en province et de 18 au secrétariat national. Elle intervient sur tous les sujets relatifs au logement, aux prix à la consommation, aux usagers des transports, à l'énergie, aux banques. Ses avis sont écoutés par les pouvoirs publics et elle mène des enquêtes sur les prix ou l'application du droit des consommateurs. Reine-Claude Mader est pa r ailleurs membre de l'Autorité de la concurrence et du Conseil économique et social européen.

 

L'UFC-Que Choisir

 

Créée il y a soixante et un ans et présidée par Alain Bazot depuis 2003, l'UFC-Que Choisir est indéniablement la plus puissante en France notamment grâce à son magazine mensuel Que Choisir dont les enquêtes sont souvent retentissantes sur les prix, les services et la qualité des produits. L'association dispose de 160 000 adhérents et 300 points d'accueil. Également agréée environnement, son objectif est de permettre aux consommateurs et usagers d'être de véritables acteurs éclairés de la société, et de défendre leurs droits.

 

LEURS CONSTATS

  • Selon les associations de consommateurs, la consommation est totalement absente du discours des candidats à la présidentielle.
  • Sans relance de la consommation, les plans de soutien à la production ne « marcheront pas ». 
  • L'action de groupe et le renforcement de la concurrence doivent être au menu de la prochaine législature.

 

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Article extrait
du magazine N° 2224

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