Interview d'Emma Fric, directrice recherche & prospective chez Peclers : "les cosmétiques devront mettre les sens en éveil"

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DossierEmma Fric chasse les tendances pour l'agence Peclers Paris en analysant les sociétés. Pour elle, les consommateurs de demain désireront « retrouver le temps du corps » avec leurs cosmétiques.

Emma Fric
Emma Fric© DR

QUI EST EMMA FRIC ?

Cette juriste de formation découvre la sémiologie (l'étude des signes) lors de ses études au Celsa. Après avoir voyagé en Asie, elle intègre l'agence de design et de branding Cato Consulting group où elle travaille pour Nissan, Heineken ou Warner Bross Studio Stores. Elle alterne ensuite entre free-lance et grandes agences, puis, en 2007, rejoint Peclers Paris comme directrice du développement et de la stratégie client. Elle dirige aujourd'hui le département recherche et prospective et est en charge du cahier Futur(s).

LSA - Qu'est-ce qu'un prospecteur de tendance ?

Emma Fric - Les modes de pensées d'une société évoluent constamment. Notre travail, avec l'agence Peclers, consiste à déceler des « signes émergents » dans une société, annonçant les tendances à venir. Avec une équipe de sociologues, d'ethnologues et de philosophes, nous disséquons l'actualité, les médias, mais aussi les courants de pensées philosophiques et les mouvements artistiques, afin d'y repérer une évolution cohérente. En fonction de ce que nous relevons, nous établissons des scénarii possibles pour l'avenir, applicables dans différents domaines. Ces scénarii sont envisageables pour une période allant de trois à cinq ans. Nous reportons toute cette analyse et ces scénarii dans un gros catalogue baptisé Futur(s) que nous vendons aux entreprises.

 

 

LSA - Votre travail consiste donc à prévenir l'avenir ?

E. F. - Pas réellement. Une société n'évolue pas du jour au lendemain, par ruptures successives. Elle suit un chemin plus ou moins cohérent, qui peut être annoncé dans des domaines avant-gardistes. Nous tentons de comprendre la réceptivité de la société à ces « signaux émergents », et regroupons ceux qui vont dans le même sens. Ils nous amènent à découvrir les prochaines attentes des consommateurs. Ainsi, une entreprise peut étudier si une innovation sera à même de répondre à un besoin. Mais le travail de l'agence ne s'arrête pas là. Fort de toute cette étude, nous aidons les entreprises dans leur processus d'innovation. Nous les guidons vers des pistes qu'elles n'auraient pas explorées, et approfondissons avec elles celles qu'elles connaissent déjà. Nous intervenons à plusieurs niveaux. Soit au départ du processus créatif, soit à la fin du projet, en tant qu'aide décisionnelle entre différentes voies.

 

 

LSA - Que prévoyez-vous donc pour le futur de la beauté ?

E. F. - Nous avons titré le scénario possible pour la beauté : « Retrouver le temps du corps ». Deux grands thèmes ont guidé notre réflexion. Tous deux symbolisés de manière flagrante dans les médias.

Le premier par le succès de l'essai Indignez-vous, signé Stéphane Hessel. Des penseurs, des politiques, ou des médias ont repris cette injonction. L'indignation est devenue un phénomène. Pour nous, elle représente le premier pas de l'action. En faisant le parallèle avec d'autres domaines artistiques, nous sentons un mouvement général : faire sens et s'extraire des crises, qu'elles soient économiques, financières, écologiques ou politiques. Le monde paraît en phase d'éveil, dans un rejet des réponses institutionnelles. Dans un cadre plus général, cela signifie que le consommateur se prend en main. Il marque un désir de rupture. Ne plus dépendre de ce qui le dépasse. Il veut repenser son existence. Le succès de la tendance « slow » qui prône un retour au temps prend ici tout son sens. La société veut stopper l'accélération du train de vie en vogue ces dernières années. Elle cherche des portes de sorties.

Le deuxième axe de réflexion a pris naissance dans le point de départ des révolutions arabes. Ces soulèvements se sont amplifiés après qu'un homme s'est immolé par le feu. Un acte symbolique fort qui a choqué la planète entière. La transgression de son intégrité physique présentait le dernier recours. La chair marque ici la limite de la détresse : quand je ne peux plus rien faire, j'en reviens à mon corps. Alors que l'on avançait vers une virtualisation progressive du monde cette dernière décennie, cet acte et son impact ont dénoté un retour à l'importance de l'organisme. En art, de nombreux photographes ou designers ont mis l'accent dans leur travail sur l'utilisation du corps comme source d'énergie ou en tant qu'outil de mesure. Cette volonté de rupture et la prise de conscience du corps semblent émerger à tous points de vue dans les esprits.

 

 

LSA - Concrètement, que cela donne-t-il en termes d'innovation ?

E. F. - À partir de cette idée d'acceptation de sa « naturalité », la tendance ira vers plus de matérialisation : la nécessité de laisser une trace de son existence ou la prise de conscience du temps qui passe. Pourquoi ne pas imaginer des masques de gommage qui changent de couleur une fois la durée du soin terminée ? Les consommateurs voudront voir les choses : les étapes de création d'un produit ou la dissolution des ingrédients. Le mélange des composants avant chaque utilisation permet d'imaginer des crèmes en capsule à usage unique. Les acheteurs souhaiteront visualiser l'impact de leur existence. Les cosmétiques à fabriquer soi-même commencent à arriver et confirment cette tendance. La capacité du corps à générer quelque chose est à mettre au coeur des réflexions. La mémoire cellulaire dans les cosmétiques est une technologie qui a de l'avenir. Globalement, tout ce qui a vocation à révéler les facultés du corps, à réveiller les sens ou à mettre en relief le temps répondra à une attente de consommation.

Lull, avant-gardiste, joue avec les émotions

Le docteur en pharmacie Régis Martin a travaillé dix ans sur les effets des émotions sur la peau. Celle-ci diffère selon que l'on est serein, tonique ou amoureux. Au sein de son laboratoire, il a mis au point une gamme de soins dont le but est de recréer l'état de la peau lors d'un sentiment particulier. « Éclat sensuel », « Calme intense » ou « Énergie lumineuse »... Lull forme une gamme de cinq produits de luxe, qui marque un pas en cosmétique : le rapport à la personnalité. La marque, révélée lors du salon Beyond Beauty 2011, met en relief la capacité de nos émotions à influer sur notre corps. Elle rejoint la tendance annoncée par Emma Fric dans l'acceptation de sa nature.

La promesse des cosmétiques de saison

Il y a quatre ans, commençaient à émerger les cosmétiques de saisonnalité (LSA n° 2020). Peut-être trop avant-gardiste à l'époque et, surtout, face à la crise, le concept de soins associés aux saisons n'a pas eu le décollage escompté. Faisant écho au cycle naturel, ces soins matérialisent l'écoulement du temps. Si l'on en croit Emma Fric, ils pourraient bien rencontrer dans l'avenir un réel public. Saisona, après quelques débuts difficiles, s'est associée avec l'embouteilleur Vabel Cosmetic, sous-traitant de certains géants du marché. Une étape prometteuse de volumes ... Le succès ne sera-t-il que saisonnier ?

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Article extrait
du magazine N° 2199

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