Interview de Christian Verschueren, Directeur général d’EuroCommerce

|
Twitter Facebook Linkedin Google + Email Imprimer

L’association EuroCommerce regroupe à Bruxelles les acteurs du commerce (fédérations, entreprises…) de 30 pays européens. Son directeur général explique son rôle à LSA et ses dossiers « chauds ».

Basé à Bruxelles,
EuroCommerce exerce
son rôle de lobby auprès
des instances européennes.
Basé à Bruxelles, EuroCommerce exerce son rôle de lobby auprès des instances européennes.© © xxx

LSA - Quel est le rôle d’EuroCommerce ?

Christian Verschueren - Nous sommes la voix du commerce au sein de l’Europe. Nous nous occupons aussi bien de l’alimentaire que du non-alimentaire, des magasins que du commerce en ligne, du commerce de gros que du commerce de détail. EuroCommerce a été créé en 1993 à la suite de la fusion de trois organisations européennes, l’une s’occupant de la GMS, une autre du petit commerce, et la dernière du commerce interentreprises. Nous ­avions alors besoin d’unir nos forces. Aujourd’hui, nos membres sont une quarantaine de fédérations nationales (FCD, CDCF…), une trentaine d’entreprises (Carrefour, Auchan, Decathlon, Tesco, Inditex, Ikea…) et une vingtaine d’associations sectorielles européennes et nationales. Nous sommes une large plate-forme permettant l’échange entre les acteurs du commerce de 30 pays européens, avec un travail ciblé sur l’Union européenne. Notre président est Kenneth Bengtsson, l’ancien CEO du distributeur ICA, et nous comptons, à Bruxelles, une vingtaine de permanents. Un chiffre modeste pour un secteur qui représente un emploi sur sept et qui est un vivier d’emplois pour 29 millions d’Européens.

LSA - L’Europe du commerce existe-t-elle ?

C. V. - Il faut distinguer l’alimentaire du non-alimentaire. Dans le non-alimentaire, beaucoup de grandes enseignes sont présentes dans de nombreux pays. Avec, très souvent, une offre plus ou moins commune. Dans l’alimentaire, la situation est très différente. À l’exception de Lidl, qui est présent dans plus de 20 pays, et de Metro, dans une moindre mesure, les autres distributeurs sont nettement moins internationaux. Prenez Carrefour, par exemple. Le groupe français, un leader mondial, s’affiche dans six ou sept pays en Europe. Et c’est la même chose pour Ahold Dehaize ou Tesco. Aucun distributeur alimentaire ne couvre les 28 pays de l’Union européenne. Mais nous observons, en revanche, de très nombreux champions nationaux. Le numéro un allemand, Edeka, n’est présent qu’en Allemagne. Même chose en Espagne avec Mercadona. C’est le résultat de positions acquises, mais aussi de cultures fortes. On ne mange pas la même chose en Allemagne qu’au Portugal. D’ailleurs, dans leurs organigrammes, les distributeurs alimentaires ne comptent pas souvent un « patron Europe », un homme ou une femme qui gère l’ensemble des pays. Ces fonctions existaient parfois il y a quelques années, mais ont disparu, soit parce que ces groupes se sont retirés de certains pays, soit à cause d’une rationalisation des coûts. Le contraste est frappant avec les grandes multinationales (Nestlé, Unilever…), où il y a toujours une structure européenne dans l’organisation. Pourtant, malgré les mouvements de nationalisme et d’euroscepticisme, le commerce a besoin d’une Europe forte, génératrice d’opportunités pour ses 500 millions de consommateurs. On a parfois des sursauts intéressants. Depuis le Brexit, un groupe comme Kingfisher redécouvre l’intérêt d’une structure telle qu’EuroCommerce et a décidé très récemment d’adhérer à nouveau. Ce n’est certainement pas un hasard.

LSA - Que vous inspire l’initiative de Bruxelles consistant à interdire le géoblocage pour l’e-commerce en Europe ?

C. V. - Nous soutenons cette proposition. Aujourd’hui, le blocage n’a plus de sens. C’est perçu comme une forme de discrimination. Concrètement, la Commission veut permettre à un consommateur européen d’acheter sur n’importe quel site marchand. En revanche, il faut préserver une forme de liberté commerciale. Un e-commerçant doit pouvoir continuer à décider de son périmètre de livraison. Dit plus clairement, un Allemand pourra acheter sur un site français. Et ce dernier pourra livrer directement la marchandise en Allemagne. Mais s’il ne le veut pas, le consommateur allemand pourra donner une adresse en France, où il viendra chercher son colis. Ou quelqu’un se chargera de l’expédier en Allemagne. Si cette pratique séduit, on peut très bien imaginer, qu’à terme, des intermédiaires se chargeront de ces livraisons transfrontalières.

LSA - La législation doit-elle définir les responsabilités des uns et des autres ?

C. V. - Il y a, en effet, des risques. Nous pensons que le droit du pays de l’e-commerçant doit s’appliquer. Il faut établir précisément les règles et les responsabilités. Ce projet pourrait aboutir en 2017. Le Conseil a arrêté une décision commune, le Parlement devra l’adopter dans les prochains mois. Mais il ne faut pas s’attendre à de grands boule­versements. La montagne peut aussi accoucher d’une souris. Si les règles ne sont pas claires et effraient les commerçants, la nouvelle loi ne générera pas le marché unique tant espéré.

LSA - Qu’en est-il de vos réflexions sur les relations commerciales ?

C. V. - Là aussi, les choses vont bouger. Le commissaire à l’Agriculture a constitué un groupe de travail qui a publié ses conclusions sur les crises agricoles. Certaines idées retenues sont intéressantes : elles prônent plus de transparence du marché, une meilleure utilisation des outils de gestion des risques, plus de contractualisation à long terme, plus de coopération entre les producteurs agricoles. Il y a aussi une demande d’un cadre législatif européen pour les relations commerciales. Nous nous y opposons. Peut-être irons-nous vers une version a minima qui permettra aux États membres de garder leur cadre juridique, comme la LME ou les lois Sapin en France. C’est le scénario du pire, parce que la législation euro­péenne ne résoudrait rien, au contraire. Certains pays, comme la Hongrie ou la Bulgarie, ont des législations extrêmement protectionnistes. Avec de lourdes charges administratives ou des taxes frappant particulièrement les enseignes étrangères. En Roumanie, 51% des produits alimentaires vendus dans un magasin doivent être roumains ! En Pologne, il y a une taxe à partir d’un seuil de chiffre d’affaires. Seuls les grands sont visés, et donc les distributeurs étrangers.

LSA - Et que pensez-vous du Brexit ?

C. V. - Les Britanniques se rendent compte que la sortie de l’Union européenne aura un impact sur les prix de l’alimentaire et du non-alimentaire. Certaines étiquettes vont grimper dès cette année. Encore une fois, c’est le consommateur qui sera le grand perdant de cette affaire. À moyen terme, nous n’irons peut-être pas jusqu’à l’instauration de nouveaux droits de douane, mais il faudra bien renégocier certains accords commerciaux. Plus globalement, il est urgent de remettre l’Europe sur le devant de la scène, De replacer le commerce et l’Union européenne au centre des préoccupations.

Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Toutes les actus de la consommation et de la distribution

je m’inscris à la newsletter

Article extrait
du magazine N° 2442

Couverture magasine

Tous les jeudis, l'information de référence de la grande consommation Contactez la rédaction Abonnez-vous

 
Suivre LSA Suivre LSA sur facebook Suivre LSA sur Linked In Suivre LSA sur twitter RSS LSA