Interview de Louis-Julien Petit, réalisateur du film « Discount », : Mon but n’est pas d’accuser la grande distribution

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INTERVIEWINTERVIEW Le cinéma s’inspire une fois encore de la grande distribution pour proposer un long-métrage, Discount, en salles depuis le mercredi 21 janvier. L’histoire d’employés d’un magasin menacés de licenciement en raison de la prochaine installation de caisses automatiques. Un regard intéressant sur la distribution mais aussi, plus globalement, sur la société, dénonçant à la fois le gaspillage et toutes ces petites bassesses qui peuvent nuire au fonctionnement harmonieux d’une entreprise. Interview avec Louis-Julien Petit, le réalisateur.

LSA - L’une des héroïnes de votre film explique, en parlant de la distribution : « voler aux voleurs, c’est pas voler ». Quel message vouliez-vous adresser avec cette phrase ?

Louis-Julien Petit - Mon propos n’est surtout pas d’être moralisateur ni d’accuser la grande distribution. Ce « voler aux voleurs » que déclame Christiane, mon personnage, n’a pas à voir avec une quelconque affaire économique – il faut faire du chiffre et dégager des marges, c’est normal –, mais s’adresse aux volets social et humain : ce sont les voleurs de temps, de dignité, d’identité qu’elle met plutôt en accusation. Le contrôle drastique des temps de passage en caisse ou des temps de pause, chronomètre en main, de même que les fouilles au corps à la fin de la journée, sont des réalités que je n’invente pas. Je me suis beaucoup documenté, notamment en surfant sur les blogs tenus par des caissières, pour préparer ce film, dont j’ai eu l’idée à la suite de ce qui est arrivé à Anne-Marie Costa.

LSA - Cette employée d’un magasin Cora à Mondelange qui, en 2011, avait été accusée de vol après avoir récupéré un bon de promotion abandonné par un client sur le tapis de caisse…

L.-J. P. - Oui. Je suis allé voir Anne-Marie Costa chez elle. Je pensais voir une femme déprimée et ce fut tout le contraire. Elle était combattante, optimiste. Elle m’a raconté recevoir de multiples témoignages de soutien venant de toute la France. C’est cela que j’ai voulu mettre en lumière : ce cercle vicieux qui fait que l’on vit dans une société qui nous pousse sans cesse plus à l’individualisme et à prendre des décisions risibles, comme ce fut le cas alors. Parce que les enjeux sont considérables, parce qu’il y a des charges à payer, des familles à nourrir… Sofia, incarnée par Zabou Breitman, la directrice du magasin, n’est ainsi pas la méchante qu’on peut croire. On la voit dépassée elle aussi, victime de son propre système, avec une hiérarchie qui pèse sur ses épaules, des responsabilités qui ne sont pas faciles.

LSA - Qu’avez-vous voulu montrer à travers ces personnages ?

L.-J. P. - Les valeurs fondamentales et essentielles de solidarité et d’entraide. Car c’est quand tout va mal que ces valeurs trouvent à s’exprimer avec force. C’est ce que montre mon film, qui est une comédie, j’insiste sur le terme : ces employés de Discount, que je mets en scène, prennent leur destin en main. Ils se réveillent et essaient de faire bouger les choses. C’est un réveil des consciences global, politique, que je filme : les effets d’une rébellion positive, un phénomène social, bien plus large que le seul cadre de la grande distribution.

LSA - Pourquoi avoir justement pris la grande distribution comme cadre de votre film ?

L.-J. P. - J’ai choisi un magasin Discount parce que c’est ce mot qui, justement, m’intéresse. Tout se veut « discount » aujourd’hui. Ce concept s’applique à toute l’économie, avec la volonté de tout rationaliser au maximum. Or, on sera tous un jour ou l’autre le « produit » discount de quelqu’un d’autre, plus jeune, plus beau, moins cher… C’est contre cette économie généralisée que je voulais lutter, pour qu’on lui tourne le dos, enfin.

LSA - L’arrivée de caisses automatiques est le catalyseur de la « rébellion positive » que vous évoquez.

L.-J. P. - Oui. C’est pour moi un signe évident de la déshumanisation de la société : ne plus se parler, ne plus interagir. Je trouve ça triste…

LSA - Vous dénoncez également le gaspillage alimentaire. Dans quelle mesure ?

Le gaspillage alimentaire qui résulte du système me rend fou. Là encore, il ne s’agit pas de stigmatiser la grande distribution : il y a des dates limites de consommation à respecter, c’est normal. De même, il est de notoriété que certains clients ne prennent pas ces produits quand la date de péremption approche, ou rejettent des fruits ou légumes légèrement abîmés. C’est bien un comportement global contre lequel je m’élève, et absolument pas celui d’une corporation. C’est révoltant d’imaginer que l’on puisse déverser de la Javel, le soir, dans des bennes où l’on a jeté ce type de produits, parfois encore largement consommables. Mais donner coûte de l’argent, et les magasins, confrontés à des réalités économiques que je comprends parfaitement, ne le font donc qu’imparfaitement. Ils le font, et ce doit être souligné [les exemples de Système U et d’Auchan sont à citer, notamment, de même que ceux de Carrefour ou de l’Ania, NDLR]. Mais cela demande à être plus généralisé encore.

La grande distribution au cinéma

  • 2011 Les Tribulations d’une caissière. Adapté du livre d’Anna Sam, caissière chez Leclerc, à Rennes, racontant son quotidien sous forme d’anecdotes.
  • 2012 Le Grand Soir. Un regard sévère et punk sur la vie près d’une zone commerciale bordelaise assez déprimante.

 

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Article extrait
du magazine N° 2351

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