Interview de Muriel Delpérié, seule femme au conseil d'administration de Système U : « Je ne raisonne qu'en termes de compétences »

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INTERVIEWINTERVIEW Muriel Delpérié nous livre son analyse sur les carrières féminines dans la distribution. Peu favorable à une politique de quotas, elle préfère investir dans la formation pour faire bouger les choses.

LSA - Vous vous êtes impliquée très tôt dans la centrale de Système U. Avez-vous eu du mal à vous faire accepter ?

Muriel Delpérié - Oui. Mais il faut se replonger dans le contexte pour le comprendre. Je me suis impliquée tout de suite, dès mon entrée dans le réseau, en 1994. Or, à cette époque, une femme qui assiste à une réunion à un autre titre que celui de secré- taire est un Ovni. En tout cas, c'est loin d'être acquis. La présence d'une femme interpelle. On se demande toujours ce qu'elle vient faire et sait faire, une question qu'on ne se pose pas pour un homme, dont le costume-crava-te en impose. Nous n'avons pas cette légiti-mité d'office.

LSA - Pourtant, vous avez bien réussi à vous imposer...

M. D. - Oui, même si je n'ai pas échappé aux blagues machistes. J'ai aussi entendu des réflexions du genre « Pas de femme aux conseils d'administration ». Ce qui m'a permis d'être acceptée, c'est la légitimité que j'avais déjà gagnée sur le terrain, puisque j'avais déjà monté un supermarché à 29 ans. Je n'y suis surtout pas allée la fleur au fusil, j'ai au contraire montré un savoir-faire dans les domaines des assortiments et du commerce. L'avantage des groupes d'indépendants est de gagner en crédibilité lorsque l'on apporte un tel savoir-faire. Aujourd'hui, j'ai totalement ma place dans le sérail, même si, au fond, je crois qu'ils ont encore du mal à voir en même temps une femme et une professionnelle.

LSA - Vous restez la seule femme au conseil d'administration. Plus globalement, la place des femmes dans la distribution suscite de vifs débats. Seuls 25% sont cadres. Le plafond de verre serait-il plus solide dans ce secteur ?

M. D. - Il y a encore du chemin à parcourir, parce que nous revenons de loin. Nous sommes pénalisés par l'histoire très masculine de la distribution, et par le fait que la disponibilité demandée, très importante, était souvent incompatible avec une vie de mère. Je me souviens d'avoir consacré l'intégralité de mon salaire à la garde de mes enfants ! Cela explique que l'on retrouve peu de femmes aux manettes. Du côté des systèmes d'aide, on a aussi évolué, et les moyens de garde se sont sophistiqués. Les femmes ont beaucoup plus d'espaces d'expression aujourd'hui et d'occasions de montrer ce qu'elles valent. Le nombre de jeunes femmes issues d'écoles de commerce et ayant des postes de responsable ou d'expert en centrale ou en cabinet de conseil et qui viennent faire des présentations à haut niveau contribue à faire évoluer leur image. Car là, la question de sexe s'efface devant la qualité de la prestation. Ce sont les compétences qui priment. Chez Système U, il n'existe aucune barrière, en tout cas. Celles qui veulent se rendre disponibles peuvent faire carrière bien plus facilement. Les mentalités ne sont plus un élément bloquant. Le dogme de l'homme qui fait carrière tandis que sa femme reste en retrait a vécu. Dans mon magasin, certains salariés hommes me demandent leur mercredi pour garder les enfants, ce qui est bien la preuve que leurs femmes s'investissent sur d'autres fronts.

LSA - Alors, ce retard serait-il dû aux femmes qui boudent la distribution ?

M. D. - Il est vrai qu'il y a plus d'hommes qui postulent aux fonctions de responsables. Il est vrai aussi que l'envie est primordiale et que la disponibilité demandée demeure encore un frein. Le problème, ce sont les étapes intermédiaires, de manager terrain, qui sont très lourdes, d'autant que ces étapes se franchissent généralement au moment où les enfants sont en bas âge. À des postes plus élevés, elles peuvent s'organiser différemment. Mais je suis persuadée que nous traînons une image injuste de dureté. Vous savez, je suis allée visiter une usine d'électroménager où les femmes, sur une ligne de production, avaient les poignets attachés par mesure de sécurité... C'est autre chose, non ? Dans la distribution, nous avons la possibilité de rendre nos métiers intelligents, ne serait-ce que par le contact. La contrepartie à la forte disponibilité, c'est que les métiers de la distribution sont aussi plus variés que dans d'autres secteurs. Des postes à responsabilité en centrale sont largement occupés par des femmes. Même en magasins, les fonctions transversales comme DRH ou directeur comptable, indispensables en hypermarchés, ne nécessitent plus ce passage initiatique par les postes de chefs de rayon, très exigeants. Ce sont autant de chances pour les femmes.

LSA - Voyez-vous une spécificité aux chaînes d'indépendants par rapport aux magasins intégrés ?

M. D. - Il y a le changement actuel de génération et la passation de pouvoirs à la tête des réseaux d'indépendants, avec une arrivée importante de filles d'associés qui vont changer la donne et contribuer à féminiser la direction de nos entreprises. Ces femmes vont accéder officiellement au pouvoir. Les femmes d'associés ont traditionnellement été très impliquées, il faut le rappeler, dans les réseaux indépendants, quand ce ne sont pas elles qui mènent le bateau... Mais jusqu'alors, elles demeuraient dans l'ombre de leur époux, qui restait le PDG.

LSA - En tant que femme dirigeante, comment pensez-vous que l'on puisse promouvoir les femmes dans l'encadrement ?

M. D. - Pour l'anecdote, j'ai eu plus de difficultés et même essuyé quelques échecs de recrutements avec des hommes qui acceptaient mal d'être dirigés par une femme ! Pour ce qui est de la parité, en tant que dirigeante de société, je ne fais rien de particulier, dans la mesure où je ne raisonne qu'en termes de compétences. Ce mode de pensée génère naturellement des évolutions pour des femmes à des postes de responsable. Il n'y a aucune raison de ne pas évoluer. À Villefranche-sur-Rouergue, par exemple, ma responsable administrative était caissière auparavant. Je suis donc peu favorable aux quotas. Promouvoir des femmes parce qu'il faut des femmes ? Non. Même si je me demande parfois si ce n'est pas un moyen de changer les choses. Notre rôle est plus d'aider à grandir en incitant à se former, en augmentant nos dépenses de formation. En revanche, je pense que cantonner des femmes à des rayons contingentés [comme le textile, NDLR] n'aide pas à changer l'image de nos compétences. Je suis persuadée qu'elles ont des compétences propres et excellents parfois là où on ne les attend pas. Par exemple, je réfléchis à recruter une femme comme chef boucher, parce que ce rayon exige de plus en plus une présentation recherchée, des conseils sophistiqués.

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Article extrait
du magazine N° 1988

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