"J’ai souhaité montrer le côté carcéral du discount", Louis-Julien Petit, réalisateur du film Discount, en salles ce 21 janvier 2015

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Après Les Tribulations d'une caissière, le cinéma s'inspire une fois encore de la grande distribution pour proposer un long-métrage, en salles ce mercredi 21 janvier 2015. L'histoire d'employés d'un magasin Discount menacés de licenciement avec la prochaine installation de caisses automatiques. Un regard intéressant sur la distribution, bien que pas toujours dénué de clichés. Trois questions à Louis-Julien Petit, réalisateur du film.

Discount sort ce mercredi 21 janvier 2015 au cinéma.
Discount sort ce mercredi 21 janvier 2015 au cinéma.

Il est des coïncidences parlantes. Alors que sort ce mercredi 21 janvier 2015 le film "Discount", dénonçant toutes les petites bassesses qui peuvent nuire au fonctionnement harmonieux d’une enseigne de la grande distribution, voilà qu’un magasin Aldi vient apporter la preuve, par l’exemple, que la réalité, parfois, est bien pire que la fiction.

Discount, un film pile dans l'actu

Le vendredi 9 janvier 2015 , apprend-on dans un article du Parisien, repris ensuite partout tant l’histoire est atterrante, des employés du magasin Aldi de Dammartin-en-Goële, ville où s’étaient retranchés les deux frères Kouachi, auteurs de l’attentat contre Charlie Hebdo, n’ont évidemment pas pu travailler. Et voilà que leur direction n’a ensuite pas trouvé plus malin que de contraindre ces salariés à rattraper le temps de travail non effectué. Ou comment, en somme, l’application bête et méchante du règlement amène à prendre des décisions affligeantes.

Fort heureusement, l’enseigne a très vite fait machine arrière. Mais le mal était fait, offrant à Aldi un sacré bad buzz bien mérité. Et offrant, finalement, une "publicité" assez merveilleuse au film Discount, pour promouvoir sa sortie en salles

Premier film réalisé par Louis-Julien Petit, servi par des acteurs de renom, Zabou Breitman, Pascal Demolon ou Corinne Masiero, Discount raconte l’histoire d’employés d’un magasin de hard-discount qui voient leur emploi menacé par l’arrivée de caisses automatiques dans le point de vente. Ces employés, solidaires, décident alors de réagir en créant clandestinement leur propre magasin "alternatif", en récupérant des produits qui auraient dû être gaspillés…

"Au début du film, j’ai souhaité montrer le côté carcéral du discount avec les fouilles au corps, les caméras de vidéosurveillance, un protocole strict, explique Louis-Julien Petit, le réalisateur. Dans cette filière, parce qu’ils sont moins de cinquante employés, il n’y a pas de syndicat en interne, donc pas vraiment de moyen de se défendre".

On en voit déjà d’ici bondir de leur chaise : "Quoi ?! Des clichés, encore, sur la grande distribution, si facile à attaquer ?!" Pour ceux-là, rajoutons-en une couche supplémentaire : un personnage du film dit à ses camarades : "Voler aux voleurs, c’est pas voler." Apoplexie généralisée chez nos amis distributeurs… Rassurez-vous : Discount est heureusement moins manichéen que cela. Et comme il est toujours intéressant  de voir comment – et pourquoi – le cinéma traite de la grande distribution, LSA a voulu interviewer Louis-Julien Petit, le réalisateur.

4 questions à Louis-Julien Petit, réalisateur du film "Discount"

LSA : Ce "voler aux voleurs, c’est pas voler", à froid, peut paraître bien excessif. Quel message avez-vous voulu adresser avec cette phrase ?
Louis-Julien Petit :
Mon propos n’est surtout pas d’être moralisateur, ni d’accuser la grande distribution. Ce "Voler aux voleurs" que déclame Christiane, mon personnage, n’a pas à voir avec une quelconque affaire économique – il faut faire du chiffre et dégager des marges, c’est normal – mais s’adresse au volet social et humain : ce sont les voleurs de temps, de dignité, d’identité qu’elle met plutôt en accusation.

Le contrôle drastique des temps de passage en caisses ou des temps de pause, chronomètres en main, de même que les fouilles au corps à la fin de la journée, sont des réalités que je n’invente pas. Je me suis beaucoup documenté, notamment en surfant sur les blogs tenus par des caissières, pour préparer ce film, dont j’ai eu l’idée suite à ce qui est arrivée à Anne-Marie Costa.

LSA : Vous faites en effet allusion, dans votre film, à l’histoire de cette employée d’un magasin Cora à Mondelange qui, en 2011, avait été accusée de vol après avoir récupéré un bon de promotion abandonné par un client sur le tapis de caisse…

L.-J.P. : Oui. Je suis allé voir Anne-Marie Costa, chez elle. Je pensais voir une femme déprimée et ce fut tout le contraire. Elle était combattante, optimiste. Elle m’a raconté recevoir de multiples témoignages de soutien, venant de toute la France. C’est cela que j’ai voulu mettre en lumière : ce cercle vicieux qui fait que l’on vit dans une société qui nous pousse sans cesse plus à l’individualisme et à prendre des décisions risibles, comme ce fut le cas alors. Parce que les enjeux sont considérables, parce qu’il y a des charges à payer, des vies que chacun doit assumer, des familles à nourrir…
Sofia, incarnée par Zabou Breitman, la directrice du magasin n’est ainsi pas la méchante qu’on peut croire. On la voit dépassée elle aussi, victime de son propre système, avec une hiérarchie qui pèse sur ses épaules, des responsabilités qui ne sont pas faciles, une vie qui ne l’est pas non plus.
Cela amène à oublier les valeurs fondamentales et essentielles de solidarité et d’entraide. Mais, d’un autre côté, quand tout va mal, c’est là que ces valeurs trouvent de quoi s’exprimer avec force. C’est ce que montre mon film, qui est une comédie, j’insiste sur le terme : ces employés du Discount, que je mets en scène, prennent leur destin en main. Ils se réveillent et essaient de faire bouger les choses. C’est un réveil des consciences global, politique, que je filme : les effets d’une rébellion positive, un phénomène social, bien plus large que le seul cadre de la grande distribution.

LSA : Pourquoi, alors, avoir justement pris la grande distribution comme cadre de votre film ?
L.-J.P. :
J’ai choisi un magasin Discount parce que c’est ce mot discount qui, justement, m’intéresse. Tout se veut discount aujourd’hui. C’est un concept qui s’applique à toute l’économie désormais avec la volonté de tout rationaliser au maximum. Or, on sera tous un jour ou l’autre le « produit » discount de quelqu’un d’autre, plus jeune, plus beau, moins cher… C’est contre cette économie discount généralisée que je voulais lutter, pour qu’on lui tourne le dos, enfin.

LSA : La distribution, visiblement, vous intéresse aussi par les mutations technologiques qui y sont à l’œuvre. L’arrivée de caisses automatiques dans le magasin est ainsi le catalyseur De cette "rébellion positive" à laquelle vous faites allusion.
L.-J.P. :
Oui. C’est pour moi un signe évident de la déshumanisation de la société : ne plus se parler, ne plus interagir les uns avec les autres. Je trouve ça triste… Mais, surtout, ce qui me rend fou, c’est le gaspillage alimentaire qui résulte du système. Là encore, il ne s’agit pas de stigmatiser la grande distribution : il y a des dates limites de consommation à évidemment respecter, c’est normal.

De même, il est de notoriété qu’il y a des clients qui vont d’eux-mêmes ne pas prendre ces produits quand la date de péremption approche, ou qui vont rejeter des fruits ou légumes simplement légèrement abîmés. C’est donc bien un comportement global contre lequel je m’élève et absolument pas celui d’une corporation, surtout pas.
C’est révoltant d’imaginer que l’on puisse déverser de la javel, le soir, dans des bennes où l’on a jeté ce type de produits, parfois encore largement consommables. Mais donner coûte de l’argent, et les magasins, confrontés à des réalités économiques que je comprends parfaitement, ne le font donc qu’imparfaitement. Ils le font cela dit, évidemment, et cela doit être souligné (les exemples de Système U et Auchan sont à citer, notamment, de même que ceux de Carrefour ou de l’Ania, Ndlr). Mais cela demande à être plus généralisé encore.

La bande-annonce de Discount.

 

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