« Je veux me protéger des heurts de la Bourse »

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Avec l'aide de ses banques, le PDG de Saveurs de France-Brossard lance une OPA sur sa société pour la protéger des turbulences de la Bourse liées aux prochains rebondissements de la loi Dutreil II. Il s'en explique à LSA.

LSA - La réforme de la loi Galland que vous invoquez pour justifier le projet de racheter votre propre entreprise n'est-elle pas un prétexte ?

Guy Schumacher - Non, même si ma décision repose en fait sur l'association de trois éléments. Depuis un an, le cours de Bourse de l'entreprise a doublé pour atteindre plus de 50 E, et j'ai fait une offre avec une prime supplémentaire de 20 %. Tous les actionnaires (individuels, fonds et institutionnels) vont donc pouvoir sortir par le haut et beaucoup s'enrichir. Ensuite, j'ai les moyens d'acheter avec mes fonds personnels et le concours des banques qui me suivent depuis longtemps. Enfin, la loi Galland avait déjà créé de grands déséquilibres. Mais sa réforme complique encore les choses et laisse industriels et distributeurs se débrouiller entre eux, pour aboutir à une épreuve de force. Or, je ne suis pas en position de force car le rapport de taille entre mes clients et moi est énorme : il va de 1 à 80 !

LSA - Donc, affronter cette réforme tout en restant coté en Bourse vous paraît dangereux ?

G. S. - Quand on est une PME, la moindre décision entraîne des réactions très fortes de la Bourse. Comme d'autres entreprises, notre cotation a donc été très heurtée depuis notre arrivée sur le second marché, puis au compartiment C d'Euronext. Ainsi, le cours a immédiatement chuté de 50 % en 2001 lorsque j'ai annoncé ma décision de racheter Brossard. Or, cette réforme Galland va nous faire entrer dans une zone de turbulences qui peut durer plusieurs années et se traduire par des variations erratiques du cours de Bourse. Je passe déjà la moitié de mon temps à rassurer les actionnaires par des communications financières et cela devrait encore s'amplifier alors que j'ai, au contraire, besoin de ce temps pour faire tourner ma boutique et l'aider à passer cette réforme le mieux possible. Mais attention, je ne sortirai de la Bourse que si les autorités m'y autorisent et si les actionnaires m'apportent leurs actions. Je dois obtenir 95 % du total.

LSA - N'avez-vous pas plutôt pris cette décision en raison de la santé financière de l'entreprise ou d'une évolution de la consommation inquiétante en ce moment ?

G. S. - Non, Saveurs de France-Brossard a multiplié ses ventes par 15 en huit ans, passant de 12 à 176 millions d'euros de chiffre d'affaires, et la consommation n'est pas vraiment plus inquiétante aujourd'hui qu'hier. D'ailleurs, s'il n'y avait pas eu la réforme Galland, je ne l'aurais pas fait. Mais je constate que les négociations pour 2006 sont préoccupantes. Nos clients, qui sont aussi perdus que nous sur les nouvelles règles du jeu, adoptent des réflexes protectionnistes et en demandent toujours plus. Chaque distributeur a ses éléments de réponse propres, mais tous ont des exigences sans précédent. Cela se traduira donc par un tassement des marges d'une manière ou d'une autre. Et nous sommes exposés car nous réalisons 80 % de nos ventes en grandes et moyennes surfaces et 100 % dans l'Hexagone.

LSA - La circulaire Dutreil publiée jeudi dernier n'éclaire-t-elle pas la situation ?

G. S. - Si, elle l'éclaire mais, sur dix questions que nous nous posions, cinq ont trouvé réponse et dix autres ont surgi, tant il est compliqué de vouloir englober les situations de tous dans un même cadre. Sans parler des lobbies qui sont beaucoup plus forts du côté du commerce que des fabricants.

LSA - Ce contexte pourrait surtout faire chuter votre cours de Bourse et vous exposer à un rachat inamical.

G. S. - Je ne crains pas du tout de me faire racheter. Car, entre les actions que je possède et les bons de souscription que je pourrais transformer en action, il aurait vraiment fallu vouloir jeter de l'argent par les fenêtres pour le faire. Mais il est clair que si je suis amené, par exemple, à investir beaucoup d'argent en publicité, je dois prélever la somme sur mes résultats. Et une entreprise qui ne paie pas ses actionnaires tout en investissant beaucoup en publicité est très vite fragilisée.

LSA - Comment financerez- vous maintenant votre développement sans la Bourse ?

G. S. - Bonne question ! Disons que cela va m'occuper. Mais j'ai décidé de partir dans un cycle de croissance interne. Je viens de créer une nouvelle usine de 6 500 m2 à Castelsarrasin (Tarn-et-Garonne), bourrée de technologies innovantes pour produire de nouvelles gammes de desserts surgelés de type entremets. Destinés à la restauration hors foyer et aux rayons frais des boulangeries de supermarchés, ils sont un moyen de nous ouvrir vers d'autres circuits et d'étendre notre présence dans les grandes surfaces.

LSA - D'autres sociétés comme Bonduelle ou LDC réfléchissent aussi à sortir de la cote.

G. S. - Oui, mais nous n'avons pas du tout les mêmes problèmes. Car eux ont plusieurs séditions de générations familiales et d'actionnaires à mettre d'accord. Pour moi, c'est beaucoup plus simple. J'ai créé seul cette entreprise.

LSA - Justement, n'y a-t-il pas une logique successorale dans votre décision ?

G. S. - Non, pas du tout ! On me fait pas mal remarquer que j'ai 54 ans en ce moment, mais je rappelle que je cours 15 kilomètres tous les matins et que j'escalade chaque année un sommet comme celui du Nilgiri à 7 063 mètres, que j'ai gravi l'année dernière. Compte tenu de l'élévation de l'espérance de vie, j'ai donc la faiblesse de penser que j'ai encore du temps devant moi. Pour ce rachat, j'ai, certes, créé un holding que j'ai baptisé TESC, d'après les initiales de mes quatre enfants, mais ils ne sont pas intéressés par l'entreprise. Par contre, j'ai une super-équipe en interne et je n'aurais jamais lancé ce rachat sans son adhésion totale. La logique de succession est donc plutôt à chercher de ce côté-là.

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Article extrait
du magazine N° 1933

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