Jean-Paul Delevoye: « Le commerce manque d’une vision sociétale »

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DossierINTERVIEWINTERVIEW Le président du CESE nous livre sa vision du commerce et des défis qui vont se poser à la société. Pour lui, la bonne vision politique consiste à anticiper les évolutions, plutôt qu’à en gérer les conséquences à court terme. La numérisation mondiale a pour effet à la fois d’abattre les frontières et de renforcer les réflexes identitaires. Commerce, industrie, offre, demande, aménagement territorial, écologie, social, fiscalité : tout va découler de cette nouvelle donne. Pour y répondre, il faut une vision « sociétale du commerce », dont les pouvoirs publics manquent. Les réflexions des sages du Palais d’Iena ne seront pas de trop pour leur permettre d’y voir plus clair…

Jean-Paul Delevoye
Jean-Paul Delevoye

LSA - Quelle est l’utilité du commerce dans la société d’aujourd’hui ? Il est souvent ignoré, ou décrié en France…

Jean-Paul Delevoye - Est-il possible de mettre sous un tel vocable toute la diversité des offres commerciales ? Entre le commerce de proximité, les grandes chaînes de distribution et, à l’intérieur de celles-ci, le low-cost, le luxe, il y a une telle diversité d’activités ! Nous vivons une révolution numérique : chaque individu peut être un commerçant à l’échelon international, chacun peut aller dans des magasins mondiaux. Les actes commerciaux vont se multiplier partout sur le globe, avec l’émergence d’une nouvelle classe moyenne en Asie-Pacifique, où 2,5 milliards d’individus vont dépenser entre 10 et 100 € par jour, comme en Europe ou aux États-Unis, dans les vingt ans à venir. Il faut regarder le commerce à travers le prisme de la mutation économique qui se met en place avec le numérique. 

LSA - Estimez-vous que les pouvoirs publics abordent bien le sujet du commerce dans sa globalité ?

J.-P. D. - L’évolution que nous connaissons est très importante. Elle remet effectivement en cause des fondamentaux de la société. Prenons l’ouverture du dimanche : faut-il être ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, en phase avec les flux commerciaux internationaux ou, au contraire, protéger l’individu des excès de la société de consommation ? On voit bien qu’au-delà d’une vision politique il faut une vision sociétale, économique, et d’attractivité, de l’activité commerciale. Est-ce que le commerce y répond ? Oui, parce qu’il offre à la fois la capacité d’une dimension mondiale et celle d’un besoin de proximité. Mais il est toujours difficile pour les pouvoirs politiques d’avoir une vision globale. On analyse les conséquences des mutations, mais on ne s’y prépare pas !

LSA - Comment doivent-ils faire face à ces enjeux ?

J.-P. D. - En regardant de très près cette nouvelle économie en réseau qui déstabilise l’enracinement local des activités. Le réseau l’emporte sur la géographie et l’histoire. On peut consulter les boutiques du monde entier depuis chez soi, acheter depuis son smartphone, qui devient le magasin. Comment garder une localisation marquée, tout en répondant à une individualisation de l’offre au niveau mondial ? C’est un challenge extraordinaire. Avec la multiplication des échanges, il sera florissant. 

LSA - Comment anticipez-vous l’urbanisme commercial avec la mutation en cours ?

J.-P. D. - Il faut parvenir à une régulation. L’e-commerce ne connaîtra pas de frontières, et pas une loi n’interdira d’acheter un produit. C’est un sujet que nous avons d’ailleurs évoqué au CESE lorsque nous avons reçu, en mars, le premier forum national de la gouvernance d’internet, afin de réfléchir à des voies qui soient déclinables dans chaque pays. Les échanges ont porté sur la capacité des pouvoirs publics à agir sur les trois couches d’internet, à savoir : l’équipement et les infrastructures – ce qui est le plus facile –, la circulation des flux, et la maîtrise des données – avec des interrogations sur la nécessité d’un encadrement. En parallèle, on voit bien que l’absence de régulation de mètres carrés commerciaux crée des luttes terribles entre acteurs économiques, des destructions totales de quartiers. L’interdiction des grandes surfaces à Paris par Jacques Chirac a permis de maintenir la vie des quartiers, et les plus beaux marchés. C’est un exemple à suivre.

LSA - Paris est assez riche, mais pourrait-on suivre une telle orientation dans les zones où se posent de graves problèmes de pouvoir d’achat ?

J.-P. D. - Non, tous les quartiers de Paris ne sont pas riches. Les grandes surfaces ont été faites pour maîtriser l’inflation. Faut-il poursuivre dans cette voie ? L’e-commerce va probablement continuer à mettre à mal des commerces, comme c’est déjà le cas pour Surcouf et Virgin. La même question doit se poser de sa régulation. Notamment au sujet de la fiscalité. On ne pourra probablement plus asseoir celle-ci sur des mètres carrés et des sols, mais sur des flux d’échanges commerciaux... qui posent le problème de la territorialisation des impôts et taxes.

LSA - Que pensez-vous du débat sur le « made in France » ?

J.-P. D. - Peut-on imaginer une France sans usines ? Bien sûr que non. Il en est de même pour le commerce. Aujourd’hui, l’acte d’achat est un acte de construction identitaire dans une société de consommation en mutation. La plus-value du XXIe siècle, c’est la mobilité. Son drame, l’isolement. Et le défi politique c’est l’altérité, car nous allons vivre dans une société de plus en plus diverse, sur le plan philosophique comme culturel, de l’immigration, etc. Pour relever ce défi, il faut renforcer l’identité. Faire le made in France, conçu de manière offensive, et non pas défensive, c’est la bonne voie. Arnaud Montebourg agite un peu l’aspect cocardier ? Tant mieux, les Français y sont sensibles. Attention, toutefois, de ne pas caresser de bas instincts. Et si acheter français, c’est défendre l’emploi, c’est un ressort citoyen intéressant. Je le soutiens, comme d’ailleurs l’investissement étranger en France, qui génère, lui aussi, de la plus-value sur nos territoires.

Le CESE

  • Créé en 1924, le CESE est une assemblée constitutionnelle consultative.
  • Par la représentation des principales activités économiques, sociale et environnemen-tales, il favorise la collaboration des différentes catégories socio-professionnelles et assure leur participation à la définition et l’évaluation des politiques publiques.
  • Il compte 233 conseillers répartis en 18 groupes de représentation.

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Article extrait
du magazine N° 2313

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