Marchés

Julien Denormandie, ministre de l'agriculture : "Pas besoin de loi pour promouvoir la transparence des marges"

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Dossier Le Salon de l’agriculture qui devait se tenir du 27 février au 7 mars à Paris n’aura pas lieu cette année. Regrettant comme tous les Français cette annulation, LSA est parti à la rencontre du monde agricole. C'est ainsi que onze dirigeants de l'industrie des produits de grande consommation nous ont emmenés chez des agriculteurs dont ils sont partenaires. Mais avant de lancer cette série de reportages avec une publication tous les jours sur le site LSA.fr et la totalité dans le magazine daté du 25 février 2021, nous avons interrogé Julien Denormandie, le ministre de l'agriculture et de l'alimentation. Et ce, à quelques jours des négociations commerciales 2021...   

"Nous ne laisserons rien passer", a répété à plusieurs reprises Julien Denormandie à propos du respect de la loi Egalim.
"Nous ne laisserons rien passer", a répété à plusieurs reprises Julien Denormandie à propos du respect de la loi Egalim.© © sylvie humbert

Dans le contexte tendu des négociations commerciales, le ministre de l’Agriculture et de l’Alimentation, qui est aussi ingénieur agronome, affiche sa fermeté : « Nous ne laisserons rien passer », a-t-il répété à plusieurs reprises à propos du respect de la loi Egalim. Par ailleurs, il souligne l’importance d’arriver à beaucoup plus de transparence sur les marges des différents acteurs de la chaîne agroalimentaire. Enfin, celui qui dénonce « l’écologie de l’injonction » encourage les nécessaires transitions agro­écologiques à mener. Plus elles seront créatrices de valeur pour l’environnement, mais aussi pour l’agriculteur, plus elles seront rapides à mener, assure-t-il.

LSA - Les négociations commerciales arrivent dans leur dernière ligne droite. Quelles remontées de terrain avez-vous ?

Julien Denormandie - Nous avons un intérêt collectif à ce que les négociations se passent bien pour l’ensemble des acteurs de la chaîne alimentaire, c’est-à-dire pour les producteurs, les transformateurs et les distributeurs. Mais lorsqu’une des parties prenantes est lésée, c’est toute la filière qui, à terme, se retrouve fragilisée. Ma priorité absolue est la souveraineté alimentaire de notre pays. Depuis que j’ai pris la tête de ce ministère, j’œuvre tous les jours pour renforcer cette souveraineté. Si les négociations commerciales continuent de fragiliser les agriculteurs français, en minimisant toujours leur marge, ce sont demain les industriels et la grande distribution qui seront à leur tour touchés. On le voit avec les capacités d’autofinancement qui ne cessent de diminuer année après année.

Mais que pouvez-vous faire pour que l’objectif de la loi Egalim soit atteint ?

J. D. - Dans ces négociations commerciales, il faut faire preuve d’une immense fermeté, dictée non pas par un quelconque corporatisme mais par une vision globale de la filière. Soit tout le monde sort par le haut dans la durée, soit tout le monde sera fragilisé. Les négociations restent tendues dans certains secteurs. Les situations sont hétérogènes mais il est vrai, aussi, qu’il y a des comportements qui restent inacceptables. Mon objectif est d’inverser cette tendance. Cela passe par un rapport de force car, de toute manière, les négociations commerciales constituent un rapport de force. Quand cela n’est pas le cas, c’est souvent le plus faible qui perd. Je suis déterminé à entrer dans ce rapport de force, mais avec une méthode.

Laquelle ?

J. D. - La loi Egalim a permis de retrouver une confiance. Mais la confiance n’exclut pas le contrôle. Plus la confiance est altérée, plus nos contrôles sont renforcés auprès des distributeurs et des transformateurs.

Les distributeurs doivent-ils donc s’attendre à un renforcement des contrôles ?

J. D. - Les contrôles menés par la DGCCRF sur le terrain sont démultipliés. À chaque fois que l’on constate des comportements anormaux, un non-respect de la loi Egalim, soit sur les prix, soit sur l’étiquetage, nous lançons une enquête. C’est très important car je suis persuadé que c’est ce rapport de force qui fera bouger les lignes. Dans une démocratie, personne ne peut accepter que l’on ne respecte pas la loi. Il y a eu un consensus de toute la chaîne alimentaire lors des États généraux de l’alimentation, chacun doit tenir ses engagements. Enfin, il ne faut pas que le comportement de certains jette l’opprobre sur les efforts accomplis par d’autres. Je le dis de façon très solennelle : on ne laissera rien passer !

C’est pour cette raison que vous avez mis en place une adresse mail destinée aux professionnels pour dénoncer des prix jugés abusivement bas ?

J. D. - Oui. L’objectif avec cette adresse mail est de nous faire remonter tous les comportements anormaux. Ce mail de signalement est mis à disposition des parties prenantes, c’est-à-dire les 400 000 agriculteurs, les 17 000 entreprises agroalimentaires ou encore les 2 800 coopératives agricoles réparties sur l’ensemble du territoire, et les distributeurs. Il faut bien comprendre que rien n’est laissé au hasard et de côté, et que toute action qui ne respecte pas à la lettre la loi fait l’objet d’une enquête. Je peux vous annoncer qu’après seulement quelques jours, une quinzaine de signalements sérieux ont déjà pu être répertorié. 

Vous appelez à sortir de la guerre des prix en misant sur la transparence des marges...

J. D. - Dans une économie qui n’est pas administrée et dans laquelle les ententes sont heureusement interdites, remettre de la transparence dans le système est la seule façon de sortir par le haut et d’arrêter de détruire collégialement de la valeur. On le voit : à chaque fois que la transparence est mise en place, notamment dans le cadre des contrats tripartites, cela change la donne. Cette transparence doit être faite sur les marges. C’est un mouvement que je veux opérer avec l’appui de Serge Papin, qui a coprésidé l’atelier des EGA destiné à la répartition de la valeur. Je lui ai confié une mission pour notamment mettre au point un mécanisme permettant d’établir cette transparence des marges.

Comment cette transparence peut-elle être mise en œuvre ?

J. D. - Quand cela se passe mal, ce sont toujours les mêmes arguments qui sont mis en avant par les distributeurs et les industriels pour ne pas prendre en compte les coûts de production de la ferme. Les premiers, dans 9 cas sur 10, disent bien vouloir augmenter leurs tarifs mais ne sont jamais sûrs que la hausse consentie soit rétrocédée par l’industriel au producteur. De même, les industriels déclarent, pour une très grande majorité d’entre eux, être prêts à acheter en tenant compte des coûts de la ferme, comme le veut la loi Egalim, mais sans avoir l’assurance que la hausse consentie soit acceptée par le distributeur. Cet argument arrange tout le monde. Si distributeurs et industriels se déclarent prêts à acheter en tenant compte des coûts de la ferme, mais ne le font pas, faute de transparence, on va les prendre au mot en mettant en place un mécanisme qui généralise cette transparence des marges. Un tiers de confiance – ce ne sera donc pas le ministère – va constituer une « boîte noire » où il collectera toutes les données néces­saires. La question n’est pas de rendre ­publiques les marges réalisées par les uns et les autres, mais d’entraîner tous les acteurs dans le même mouvement de fond. En économie, c’est un principe fondamental. Regardez les prix des produits au consommateur. Ils sont très majoritairement fixés en fonction des prix de la concurrence et non de leur coût initial de production. C’est une réalité. Il faut donc que le mouvement soit collectif.

Où en est-on dans l’avancée de ces travaux ?

J. D. - Serge Papin doit terminer sa mission en avril. Il fait un excellent travail, au dire même de la plupart des concernés. De nombreuses réunions ont déjà eu lieu avec la profession sur ce mécanisme. Un premier tiers de confiance a déjà été sélectionné.

Ces propositions pourraient-elles faire l’objet d’une évolution réglementaire ?

J. D. - Nous n’avons pas besoin de loi pour promouvoir la transparence des marges. Nous avons besoin d’inventer des outils et d’un mouvement collectif. Il faut bien que l’ensemble de la chaîne se rende compte que l’on est en train de creuser notre tombe si on continue comme cela. À la destruction de valeur générée par la guerre des prix, il faut opposer une transparence des marges créatrice de valeur. Après, il est clair que le Parlement suit tout cela avec beaucoup d’attention et pourrait, le moment venu, se ressaisir du sujet si la situation n’évolue pas.

La situation semble assez hétérogène entre les enseignes. Pourquoi êtes-vous allé chez Lidl au début du mois ? Le modèle de contrat tripartite défendu par l’enseigne est-il le bon ?

J. D. - J’y suis allé pour valoriser une méthode de négociation dans le lait, basée sur la transparence des marges. Cela a permis d’augmenter le prix payé au producteur, tout en ayant une répartition équilibrée des marges. Je ne défends pas le modèle d’un distributeur plutôt qu’un autre, mais bien un type de contrat signé avec des agriculteurs, une coopérative et un distributeur. Je crois très fortement à la contractualisation pour créer de la valeur.

De quelle façon la contractualisation peut-elle être encouragée ?

J. D. - Cela fait l’objet de la mission de Serge Papin. Deux propositions ont été formulées : la première pour généraliser la contractualisation et la deuxième pour développer la contractualisation pluriannuelle. Nous allons saisir, avec Agnès Pannier-Runacher (ministre déléguée chargée de l’industrie, NDLR), la commission d’examen des pratiques commerciales (CEPC) afin d’établir des lignes directrices en matière de contractualisation.

Dans un contexte mondialisé, cela ne ressemble-t-il pas à un exercice d’équilibriste ?

J. D. - J’entends bien ceux qui ne veulent rien faire au nom de tel ou tel argument. Je veux aller plus loin que la loi. Qui, en effet, peut être contre la transparence ? On est face à deux choix : celui de la création de valeur pour une pérennisation de la chaîne alimentaire française ou celui de la destruction de valeur qui conduit à être dépendants d’importations de pays aux normes environnementales bien moins-disantes que les nôtres. Toutes les études de consommateurs montrent l’importance du prix, mais aussi, lorsqu’on en a les moyens, l’importance de l’origine et de la qualité du produit, et donc de la rémunération de nos agriculteurs.

Pourtant, l’évolution des parts de marché montre bien que les enseignes qui proposent les produits les moins chers progressent le plus…

J. D. - En tant qu’ancien ministre de la Ville, je connais très bien les réalités de terrain, souvent très difficiles. Dans certains quartiers, j’ai pu voir des paniers moyens incroyablement faibles en montant. Mais il ne faut pas mélanger les sujets. Il faut accompagner ceux qui en ont besoin car, au-delà du prix, ces mêmes consommateurs ont droit à des produits de qualité, frais et locaux.

Dans le cadre de la relance, vous avez annoncé un plan dédié aux produits frais et locaux. Comment va-t-il se concrétiser ?

J. D. - Je suis convaincu des bénéfices de la consommation de produits frais et locaux pour la santé, pour l’environnement, mais aussi pour le budget des ménages. La grande distribution prend le sujet au sérieux et je la remercie, tout comme les commerces de proximité d’ailleurs, de s’être impliquée dans le déploiement de cette bannière commune, Plus près de vous et de vos goûts. Une semaine de lancement aura lieu à compter du 27 février. Nous avons également lancé une plate-forme internet, fraisetlocal.fr, qui recense les points de vente directs chez les agriculteurs et les producteurs. Y aller est aussi un moyen de changer le regard que l’on peut porter sur l’agriculture. On investit 80 millions d’euros dans les projets alimentaires territoriaux. Le plan de relance finance, par exemple, des légumeries qui permettront aux cantines de préférer des légumes issus de circuits courts.

Vous évoquez souvent la question du renforcement de la médiation s’agissant des relations avec la distribution alimentaire. Qu’en est-il ?

J. D. - En effet, je suis persuadé que la médiation est un outil de dialogue indispensable. J’incite les entreprises à faire appel aux médiateurs. Elles n’ont pas de crainte à avoir, les médiateurs respectent une stricte confidentialité ! Nous faisons travailler ensemble la médiation des relations commerciales agricoles et celle des entreprises, qui se partagent les dossiers sur la base des types de difficultés signalées. Par exemple, pour des pénalités logistiques, ce sera le médiateur des entreprises, et pour des questions de tarifs, le média­teur des relations commerciales agricoles.

Tous ces efforts suffiront-ils à réconcilier les Français avec le monde agricole ?

J. D. - À rebours de certains, je pense qu’il faut être fier de notre agriculture. Et le dire ! Car les Français aiment leurs agriculteurs, même s’ils leur demandent beaucoup ! À ce titre, un certain nombre de transitions doivent être menées, qui ont un coût. La nouvelle politique commune, par exemple, sera plus verte et plus juste puisque 20 à 30 % des paiements de base seront conditionnés à l’écorégime, et ce dans tous les États membres de l’Union européenne. Ce qui n’était pas le cas jusqu’à présent. Plus on financera la transition agroécologique, plus elle sera rapide, mais pour cela, il faut qu’elle soit aussi créatrice de valeur pour l’agriculteur. Ce qui n’est pas assez le cas aujourd’hui. Les agriculteurs tiennent aujourd’hui par passion, mais ils sont avant tout des entrepreneurs. Ce n’est pas un gros mot de regarder leurs comptes de résultat et dire qu’il leur faut créer de la valeur pour être pérennes ! Bien au contraire.

Propos recueillis par Marie Cadoux et Yves Puget

L’agriculture en France

  • 1ère agriculture européenne, avec une production estimée à 73 milliards d’euros (16,9 % du total européen)
  • Contribution de l’agriculture au PIB : 6,7%
  • 824 000 actifs permanents en France métropolitaine (en 2016)
  • 436 000 exploitations agricoles en France métropolitaine qui travaillent sur 30 millions d’hectares
  • 53 % des sols du territoire métropolitain ont un usage agricole

 

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