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Jus cherchent fruits désespérément

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Dossier Météo catastrophique, tensions sur les prix des matières premières... Tant du côté des tarifs que des approvisionnements, les perspectives sont très sombres pour le rayon des jus de fruits. Et les prix vont encore augmenter...

Daniel Alcabas, directeur marketing du groupe Eclor
Daniel Alcabas, directeur marketing du groupe Eclor© DR

C'est en octobre dernier qu'Unijus, l'Union nationale interprofessionnelle des jus de fruits, a tiré la sonnette d'alarme. « D'après les premiers indicateurs, les prix des matières premières utilisables pour la production de jus de fruits et des nectars en France resteront largement haussiers en 2013, laissant présager de très fortes pressions sur le secteur des jus de fruits », alertait le syndicat professionnel dans l'un de ses communiqués. En clair : il faudra augmenter les prix, sous peine de mettre en péril la pérennité d'entreprises qui ont déjà nettement réduit leur niveau de marge afin de ne pas répercuter en totalité les hausses intervenues précédemment. Un message adressé aux enseignes quelques semaines avant le début des négociations commerciales, qui s'annoncent encore une fois pour le moins tendues. Des négociations au cours desquelles les entreprises du secteur expliqueront que la matière première (jus ou concentré) intervient pour environ 60% dans la composition des prix.

LES RAISONS DE LA FLAMBÉE DES MATIÈRES PREMIÈRES

  • Des niveaux de production en baisse Mauvaises conditions météorologiques, maladies... Pour de nombreux fruits, la pomme et le raisin par exemple, les niveaux de récolte de 2012 ont été exceptionnellement bas. Pour ce qui concerne l'orange, le Brésil et l'Espagne viennent d'annoncer une baisse probable de la prochaine récolte. Respectivement de 5 % et 25 %.
  • Une parité euro/dollar très défavorable qui renchérit les achats de la zone euro dans la zone dollar, et certains accords commerciaux qui pénalisent le Vieux Continent. Exemple avec la Chine, grosse productrice de pommes, qui préfère exporter vers les États-Unis.
  • Des producteurs en phase de concentration C'est notamment le cas au Brésil, de très loin premier exportateur mondial d'oranges, qui ne compte plus que trois ou quatre acteurs de dimension internationale. Lesquels, par le stockage, sont à même de maintenir les cours à un niveau élevé.
  • Une demande en forte croissance dans certains pays émergents, notamment en Asie.

Les entreprises contraintes de négocier sur un marché mondialisé

Quels sont ces indicateurs dont parle Unijus ? Tout d'abord le niveau des cours. « Les tensions ne cessent de s'accroître depuis 2009, affirme le syndicat professionnel, conjonction de plusieurs facteurs haussiers qui interviennent, selon les fruits, de façon plus ou moins intense. » Dans le cas de l'orange, de loin le fruit le plus important du marché, « la tension sur les approvisionnements devrait être très forte. En effet, le Brésil annonce une baisse de 5,6% de sa production, et l'Espagne jusqu'à 25%. Les hausses prévisibles sont de 10 à 15% pour les origines brésiliennes (jus direct) et de 10% pour les origines espagnoles ». Un facteur consolidé par la structure du marché. De fait, le Brésil, premier producteur et exportateur mondial, représente souvent à lui seul environ 80% des approvisionnements des entreprises de la filière jus. Des entreprises qui ne disposent guère d'alternative et qui doivent négocier sur un marché mondialisé avec des producteurs de moins en moins nombreux. « Il y a une dizaine d'années, nous pouvions faire appel à une dizaine de fournisseurs brésiliens. Aujourd'hui, ils ne sont plus que trois ou quatre. D'où un maintien des cours à un niveau élevé beaucoup plus aisé et efficace... », affirme un fournisseur, qui achète pourtant chaque année plusieurs centaines de millions de litres aux producteurs brésiliens.

Un problème encore compliqué par les impératifs gustatifs : les oranges n'ont pas toutes le même goût. Les jus proposés par les marques sont le résultat de savants mélanges qu'il faut respecter si l'on veut proposer un « goût » précis à sa clientèle... Face au manque d'alternative géographique pour sécuriser ses approvisionnements, Emmanuel Vasseneix, PDG de LSDH, a pris une participation au capital d'un producteur espagnol d'oranges et de clémentines, ZVM (Zumos Valencianos del Mediterraneo), dans le but de structurer une filière d'approvisionnement « de qualité et stable ». Une stratégie qui ne se limite pas aux seules oranges, puisque le PDG fait également partie, avec Agrial et Eclor, des créateurs de l'APJF, l'Association pour la promotion des jus de pomme de France, qui a créé il y a quelques mois le label « 100% pommes de France ».

Du côté des pommes, justement, la situation est également critique. Du fait des mauvaises conditions météorologiques du printemps et de l'été dernier, « les perspectives de hausse des prix de la pomme sont de l'ordre de 20 à 60%, conséquence de récoltes historiquement basses en Europe (- 20 à - 40%), de la forte demande des marchés des fruits de bouche et des compotes, ainsi que d'une consommation croissante dans les pays producteurs comme la Chine », affirme Unijus. Un facteur d'autant plus important que ce pays, très gros producteur mondial, priorise les États-Unis pour ses exportations...

QUELLES SOLUTIONS ?

  • Prendre des options C'est la stratégie financière qui consiste à acquérir de manière anticipée un droit à l'achat sur une marchandise à un prix convenu.
  • Diversifier ses approvisionnements Une règle de base, mais difficile, voire impossible à appliquer sur des marchés concentrés sur peu de pays. Celui de l'orange, par exemple.
  • Nouer des partenariats avec des producteurs Une stratégie à plus long terme qui consiste par exemple à garantir à des producteurs l'achat de leur production sur plusieurs années, voire à investir avec eux pour une intégration partielle.

« Pas d'autre alternative que de répercuter les hausses subies »

« Grâce à Dieu, nous disposions des stocks de la campagne 2011 », affirme Daniel Alcabas, directeur marketing d'Eclor, structure du groupe Agrial, qui, grâce à ses producteurs contractants, s'appuie sur une surface de vergers de 6 000 hectares et sur une capacité de stockage déjà importante, qui augmentera encore de 70 000 hectolitres l'an prochain. « Pour autant, nous n'avons pas d'autre alternative que de répercuter les hausses que nous subissons sur la part de pommes à couteaux incorporée à nos jus, ou de l'apport du marché libre pour les pommes à cidre. Ces augmentations ne représenteront que quelques centimes du fait de notre capacité à anticiper et à stocker à long terme nos produits. Les conséquences auraient été multipliées par cinq si nous avions dû, comme la plupart des opérateurs du jus de pommes, n'intégrer que de la pomme industrielle ou, pour les cidriers de plus petites tailles, ne faire appel qu'au marché libre », explique le directeur marketing.

LE RAYON RÉSISTERA-T-IL À DE NOUVELLES HAUSSES DE PRIX ?

  • 0,4% L'évolution, en volume, des ventes du rayon jus de fruits (hypers + supers) en cumul annuel mobile à fin octobre 2012
  • + 5,7% L'augmentation du prix moyen pendant la même période

Source : SymphonyIRI

Une double évolution qui pose la question de la capacité de résistance du rayon aux nouvelles hausses de tarifs, qui pourraient intervenir au cours des mois qui viennent. Les négociations annuelles s'annoncent serrées. Face aux difficultés économiques, les Français vont-ils rester fidèles à des jus de fruits de plus en plus chers ?

Une mauvaise saison annoncée pour le raisin en Europe

« Le raisin devrait quant à lui enregistrer une mauvaise récolte en Europe, en baisse de 12% cette saison 2012-2013, en raison de conditions météorologiques défavorables, mais aussi de l'arrachage primé qui a soustrait des territoires à la production de vigne. La hausse du prix de la matière première, renforcée par la concurrence de la demande pour le vin, devrait se situer à 70% en moyenne ! », poursuit Unijus.

Autre illustration de la situation, en provenance du monde de la vigne. Inno'Vo, spécialiste des boissons innovantes - vins et jus de fruits - et filiale de la coopérative Val d'Orbieu, avait en projet un jus de raisin bio destiné à Biocoop. Le projet a été repoussé, faute de jus bio... Un comble pour une filiale de coopérative viticole qui, il est vrai, ne dispose pas à ce jour d'une vraie filière bio. Il n'empêche. Les tentatives pour « sourcer » le jus bio se sont soldées par un échec. « La faute à la météo, à la concurrence du vin..., déplore Lionel Robert, directeur de la société, qui ne renonce pas pour autant. Le projet n'est que retardé. C'est juste un peu plus difficile que prévu », confie-t-il.

DES COURS EXTRÊMEMENT VOLATILS

Entre le 1er janvier 2009 et le 1er janvier 2012, les prix des jus concentrés ont fortement augmenté : + 75% pour l'orange, + 80% pour le pamplemousse, + 100% pour la pomme et + 15% pour l'ananas. Idem pour les purs jus : + 15% pour l'orange, + 30% pour le raisin, + 30% pour la pomme.

Des transferts s'opèrent vers des zones émergentes, comme l'Asie

Autant de difficultés liées aux prix et aux approvisionnements qui, au-delà des aléas de la météorologie, pourraient durer. C'est ce que craint Emmanuel Vasseneix, PDG de LSDH et président d'Unijus. « L'Europe n'est plus l'Eldorado des grands fournisseurs mondiaux. Les marchés sont mondialisés. Des transferts sont en train de s'opérer vers des zones émergentes, en Asie notamment. » Mais ce facteur d'incertitude n'est pas le plus urgent. Pour l'heure, le souci principal est la capacité de résistance du rayon face aux hausses de prix de 2012 et à celles qui s'annoncent pour 2013.

Les tensions sur les cours ne cessent de s’accroître depuis 2009. L’Europe n’est plus l’Eldorado des grands fournisseurs mondiaux.

Emmanuel Vasseneix, PDG de LSDH et président d’Unijus

Nous n’avons aucune autre alternative que de répercuter les hausses de prix que nous subissons sur la part de pommes à couteaux incorporée à nos jus.

Daniel alcabas, directeur marketing du groupe Eclor

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Article extrait
du magazine N° 2HSB2012

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