Karl Ghazi, le syndicaliste qui hante les nuits des distributeurs

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Craint par beaucoup de patrons, il a fait ses armes à la Fnac. À 46 ans, il connaît son heure de gloire dans la croisade contre le travail dominical et de nuit à Paris. Karl Ghazi, à la tête de la CGT-Commerce, n'en démord pas : il y a une heure pour consommer.

Si c'était un personnage d'opéra, il serait flatté d'être comparé à Don Giovanni ou au comte Almaviva, deux séducteurs à voix de baryton. Comme la sienne, que l'on entend sur toutes les ondes, de BFM à France Inter. Non pour chanter, mais pour défendre son combat pour la fermeture des commerces le dimanche et le soir. Avant de tomber dans le syndicalisme, la première passion de Karl Ghazi est l'opéra. S'il entre à la Fnac Bastille à 23 ans, section art lyrique, bien sûr, c'est pour payer ses études de chant. « Au bout d'un an, les copains me demandent de devenir délégué syndical », raconte ce Libanais d'origine qui collectionne dans son modeste bureau à la Bourse du travail les cartes de visite des journalistes de France... et d'outre-Manche : même le Financial Times lui a rendu visite !

 

Fini les nocturnes parisiennes

 

La raison de sa célébrité ? La croisade du Clic-P - intersyndicale parisienne qui réunit CGT, CFDT, Sud, CGC et Unsa -menée depuis trois ans contre les ouvertures dominicales et nocturnes dans la capitale. Un combat couronné la plupart du temps de succès : les juges, appliquant strictement le code du Travail, lui ont donné raison, condamnant Uniqlo, Apple, le BHV, les Galeries Lafayette, Monoprix, Franprix, Carrefour City, G20, et même l'ex-employeur de Karl Ghazi, la Fnac, à Bercy Village !

Mais sa victoire la plus médiatique reste celle qui a abouti à la fermeture en septembre dernier du magasin Sephora des Champs-Élysées chaque soir à 21 heures. Un magasin de 200 salariés qui réalise 20% de son chiffre d'affaires passé cette heure et dont les voisins, Marionnaud et Mac, entre autres, ouvrent jusqu'à minuit.

Karl Ghazi se moque des thèmes de ses combats. Ce qu’il veut, c’est être “acteur” du combat. Ce n’est pas un syndicaliste idéaliste, mais très efficace dans son action. Le syndicalisme lui permet d’exprimer son intelligence, son goût du combat et son sens de la stratégie.

Un ancien grand patron d’enseigne

Pour l'«ordre public social »

 

Encouragés par leur propriétaire, LVMH, une centaine de salariés, se disant tous volontaires, sont allés assigner les syndicats en justice, non représentatifs à leurs yeux et les empêchant de travailler. La pièce se joue devant la Cour de cassation et l'homme le plus riche du pays s'en est pris directement à l'intersyndicale la plus puissante de France. « C'est assez consternant, d'autant qu'on me dit que le Clic-P fait ça non pas pour des raisons idéologiques mais purement financières, qui lui ont permis de gagner 10 M €. » Une attaque qui fait sourire Karl Ghazi... comme Vincent Lecourt, avocat du Clic-P, qui a livré ce chiffre au Journal du Dimanche. « Plusieurs enseignes de bricolage dans le Val-d'Oise ont été condamnées à verser 10 M €, suite à une plainte déposée par FO et la CFTC, mais le Clic-P n'a jamais eu le temps de faire liquider les astreintes, toutes les enseignes ayant respecté les décisions de justice. »

Le Code du travail sur son bureau, Karl Ghazi entend bien continuer à mener sa bataille. Au nom de la santé des salariés - des études démontrent l'augmentation de cancers du sein et de la prostate chez les travailleurs de nuit -, au nom de l'application du droit et de l'« ordre public social ». « Nous faisons le travail des pouvoirs publics, répond celui qui maîtrise ses dossiers sur le bout des doigts. Et l'immense majorité des salariés est contre la déréglementation du temps de travail dans le commerce. Depuis le début des années 2000, la violation de la loi se généralise, sans opposition syndicale très forte. » La faible représentativité des syndicats - dans le commerce, 2 à 3% des salariés sont syndiqués, soit trois fois moins que dans le privé -, le désole.

« Karl pour Marx et Ghazi pour son physique à la Khadafi », le qualifie, un brin admiratif, un ex-grand patron qui l'a bien connu lors de ses heures de gloire à la Fnac. Mais tacle aussitôt : « Il est très efficace, il l'a prouvé en quittant la Fnac avec cinq années d'indemnités de salaire .» Karl Ghazi se refuse à faire tout commentaire sur le sujet.

En 1997, alors délégué syndical de Sycopa, branche dissidente de la CFDT, à la Fnac, il quitte ce bastion du syndicalisme pour se consacrer uniquement au chant. « J'ai longtemps hésité entre le combat syndical et la musique », confesse Karl Ghazi, qui a commencé par deux ans de droit après son arrivée en France - sa « carte de séjour ». La raison l'emporte en 2004 : ce sera le syndicalisme. Karl Ghazi est alors passé dans le camp adverse, à la CGT, depuis qu'il a refusé de signer la Convention nationale des grands magasins... qui visait déjà à étendre les nocturnes ! Ses détracteurs lui reprochent son dogmatisme. « Il radicalise les combats des syndicats, pointe un syndicaliste... de son propre camp. La proposition est exclue de sa démarche. » « C'est un fou ! », assure un patron qui a eu affaire à lui lors du rachat d'un réseau de librairies à Paris.

Karl Ghazi est dans la radicalisation permanente, et rarement dans les propositions. C’est un opportuniste qui durcit trop les positions de la CGT.

Un syndicaliste

Un combat d'arrière-garde ?

 

D'autres le jugent opportuniste. « Ce n'est pas un syndicaliste idéaliste. Il trouve des sujets clivants qui lui permettent de se battre d'égal à égal avec l'entreprise », souligne un ancien patron. Au point de mener ce que d'aucuns trouvent un combat d'arrière-garde, à rebours de la lutte contre le chômage et de l'évolution des modes de consommation ? « L'impact économique du travail dominical n'est pas démontré, rétorque Karl Ghazi. Ainsi en Italie, depuis le 1er janvier 2012, date de l'assouplissement des ouvertures dominicales, 90 000 emplois ont été détruits. Et qu'on n'aille pas me dire que le touriste sur les Champs court à Londres à 2 heures du matin pour trouver son parfum ! » Pour lui, le rapport Bailly ne fait qu'aggraver les choses. « Cela ne va pas dans le sens du maintien du dimanche comme un jour différent. » Même s'il commence à se lézarder avec le départ de FO du Clic-P, le front de résistance reste entier.

SES DATES

  • 1984 Karl Ghazi quitte le Liban, son pays d'origine, pour la France où il entame des études de droit.
  • Mars 1990 Il entre à la Fnac Musique, à Bastille, où il est responsable du rayon d'art lyrique, sa passion.
  • 1991 Il est élu délégué syndical CFDT à la Fnac et, deux ans après, devient secrétaire général de Sycopa.
  • 1997 Il quitte la Fnac Musique.
  • 2000 Il quitte la CFDT, après un conflit sur la signature de la convention collective des grands magasins... sur les nocturnes ! Adhère à la CGT commerce, dont il devient « permanent ».
  • Février 2010 Participe à la création du Clic-P, intersyndicale du commerce qui réunit cinq syndicats.

SES FAITS D'ARMES

  • Avec le Clic-P, Karl Ghazi obtient la condamnation de plusieurs enseignes à fermer le dimanche ou la nuit à Paris : Apple, Uniqlo, Galeries Lafayette, Franprix, BHV, Carrefour City, G20...
  • Il gagne en automne 2013 deux combats coup sur coup et très médiatisés : contre Monoprix, obligé de fermer ses magasins après 21 heures à Paris et Sephora qui doit baisser le rideau à la même heure sur les Champs-Élysées. La Cour de cassation devrait trancher dans les semaines à venir.

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Article extrait
du magazine N° 2302

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