Marchés

Kraft se frotte au développement durable

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Reportage - Café certifié, compensation carbone : le géant américain renforce ses engagements dans le développement durable. Loin du Grenelle, au Brésil, les contraintes du terrain et des intérêts locaux imposent une vision réaliste.

Une petite maison de pêcheur aux murs jaune mangue. Par la fenêtre, les rires des jeunes Ronaldinho en herbe, jouant au foot pieds nus sur la plage. Dans la grande pièce claire, une douzaine d'exploitants agricoles encadrent Carlos Alberto Bobbio. Ce quadragénaire costaud, tout récemmment élu président de la coopérative Cooplantar, n'aura sans doute jamais l'occasion de croiser Sharon Stone sur les rives de son Caraiva natal. Pendant que la star hollywoodienne « cachetonne » dans les baptêmes glamour pour dire tout le bien qu'elle pense de Nespresso, la marque de café star de Nestlé, et de sa lutte contre la déforestation en Amazonie, Bobbio tente de persuader de nouveaux exploitants de rejoindre son programme de reforestation.

Dans ce vaste bassin de quelque 130 000 hectares entourant San Salvador de Bahia, aux portes du Nordeste brésilien, agriculteurs et cultivateurs ont pris conscience, depuis deux ans, de la dégradation de l'environnement, qui va jusqu'à mettre directement en péril leurs ressources. Donc leurs moyens de subsistance. Réunis en coopérative, ils expérimentent de nouvelles méthodes de travail, encadrés par de jeunes ingénieurs nourris aux principes du développement durable. Ils sont épaulés par une autre multinationale du café, Kraft Foods, soucieuse, elle aussi, de s'affirmer sur ce terrain devenu un sujet sensible pour les consommateurs, donc les grandes centrales d'achats de la distribution.

Une vraie responsabilisation

« Mon propre père exploitait une scierie, raconte le président de Cooplantar, jusqu'au jour où nous avons constaté les dégâts de la déforestation, quand la rivière qui assurait l'irrigation de nos terres et, indirectement, la subsistance de notre bétail, s'asséchait inexorablement. » Avec le commerce du bois et l'agriculture intensive, toute cette bande côtière atlantique a vu, au fil des décennies, la forêt primaire se réduire à moins de 9 millions d'hectares, à peine 7 % de sa superficie initiale. Alarmés par le réchauffement climatique, les experts de l'environnement accusent depuis longtemps le pillage de ce poumon planétaire, l'arbre restant à ce jour le meilleur moyen d'absorber le carbone devenu la bête noire de l'humanité.

« En tant que grand acteur industriel, nous avons voulu assumer nos responsabilités, témoigne Bruno Luisetti, directeur général de Kraft Foods France. C'est pourquoi nous certifions une part croissante du café que nous achetons aux producteurs, et que nous lançons des programmes de compensation carbone, comme dans le cas de la Transat Jacques-Vabre. » C'est dans la perspective de l'édition 2007 de l'épreuve transatlantique que Kraft finira par croiser Carlos Bobbio et sa coopérative Cooplantar. Le groupe s'engage sur la reforestation de 10 hectares (lire encadré), dans le cadre d'un programme piloté par une ONG brésilienne, TNC, visant à régénérer un couloir forestier entre deux zones protégées. Quelques milliers d'arbres ouvrent déjà la voie mais, pour leur permettre de voir leur jour, il aura fallu obtenir une conciliation complexe entre la détermination de l'État - une loi vieille de quarante ans qui oblige les agriculteurs à réserver 20 % de leurs terres à la forêt commence tout juste à être appliquée -, le cahier des charges des ONG, les contraintes géographiques et celles des intérêts économiques des populations locales.

Mais une application ardue

Aujourd'hui, sur les tristes vestiges pelés de la forêt atlantique, fleurissent peu à peu de monotones rangées rectilignes d'eucalyptus. Pas grand-chose à voir avec une Amazone exubérante et inextricable. « L'eucalyptus pousse rapidement, justifie Bobbio, et nous pouvons en tirer un bon prix auprès des industriels norvégiens ou autres du papier. » Tout le monde y trouve donc à peu près son compte, sauf que l'eucalyptus est critiqué par les écologistes pour ses capacités limitées d'absorption du carbone. Surtout, très vite abattu, il rejettera aussi vite cette masse de CO2.

Démarche discutable ? L'initiative de Kraft illustre plutôt la difficulté à concrétiser des intentions respectables. Ses efforts de certification sur la production de café présentent, à cet égard, des engagements moins vulnérables. Plusieurs fazendas, ces exploitations agricoles qui s'étendent sur des centaines d'hectares, y contribuent activement avec l'appui d'Imaflora, antenne brésilienne de l'ONG nord-américaine Rain Forest Alliance. À la fazenda Recanto, au sud du Brésil, dans l'Etat de la Minas Gerais, 60 hectares sont ainsi certifiés sur le respect des bonnes pratiques d'agriculture durable. « Nous auditons 94 critères, dont 10 rédhibitoires, détaille Marina Piatto, d'Imaflora, qui touchent au respect de la biodiversité, à l'utilisation des produits chimiques, aux conditions de travail, à la formation ou à l'intégration de l'exploitation dans le tissu communautaire. » Triple contrainte pour décrocher la certification : obtenir une note minimale de 80 %, faire mieux ou plus que ce qu'impose la loi, s'améliorer chaque année.

Tout cela coûte cher à l'exploitant - près de 10 % de son chiffre d'affaires la première année, pour installer notamment de nouveaux équipements. « En contrepartie, nous progressons beaucoup sur les plans de la gestion et des process, explique-t-il. Tout cela doit nous faire gagner de la productivité et nous permettre d'optimiser nos coûts. » Et tout n'est pas réalisable. Impossible, par exemple, de se passer entièrement de produits chimiques - « la rouille est le pire ennemi du caféier, dont aucun produit naturel ne peut actuellement venir à bout ». Le bon geste consiste alors à essayer de localiser avec précision les foyers de contamination, afin de ne pas balancer des pesticides à tout-va.

À l'arrivée, le producteur estime livrer un grain de meilleure qualité, donc mieux valorisé. « Pour nous, clients, ce café est meilleur, confirme-t-on chez Kraft. Mais ce n'est pas pour autant que nous le vendons plus cher au consommateur. La certification n'est pas un argument de vente, c'est devenu un niveau d'exigence pour ainsi dire normalisé. » Aux marques de se montrer imaginatives pour valoriser cette prime à la qualité. Auprès des distributeurs, très sollicités et eux-mêmes engagés sur ces opérations de différenciation. Et auprès des consommateurs, de plus en plus déconcertés par la multiplication des labels et autres certifications.

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