L’alternance, un modèle qui s’essouffle en Allemagne

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Le système de formation dit « dual » cartonne en Allemagne, à tel point que le taux de chômage des jeunes est le plus bas d’Europe. Mais cette voie n’est plus si royale, les jeunes se tournant de plus en plus vers l’université.

Au coeur de Berlin, Didier Calet, un Français de Dieppe, a l’idée d’exporter en Allemagne le savoir-faire de la pâtisserie française. Formé à l’école de Lenôtre, il commence il y a une vingtaine d’années au KaDeWe, le grand magasin berlinois situé près du « Kudam », les Champs-Élysées berlinois. En 1995, il ouvre Aux délices normands. Aujourd’hui, il possède cinq magasins et emploie une centaine de personnes. Le modèle à suivre Didier Calet connaît bien le système d’apprentissage à l’allemande. Avec ses trois apprentis, il prépare les gâteaux de Noël. Et dément les préjugés : « On dit que les choses sont rigides ici, mais ce n’est pas vrai. L’apprentissage repose sur un échange permanent entre les entreprises et les chambres des métiers. » Les chiffres sont impressionnants. Citée dans le monde entier comme le modèle à suivre, l’Allemagne a fait de l’apprentissage la voie royale. Ici, 60% d’une classe d’âge passent par cette case, selon les statistiques de la chambre de commerce et d’industrie. « Sur près de 850 000 jeunes qui sortent de l’école par an, la moitié passe par une formation en alternance », explique-t-on au ministère de l’Économie. Cela vaut pour tous les métiers manuels, mais pas seulement. « 25% des jeunes qui signent un contrat de formation ont le bac en poche, et 25 % de ceux qui commencent une formation universitaire ont fait avant une formation professionnelle », précise le docteur Barbara Dorn, chef de la direction de la BDA, qui représente un million d’entreprises outre-Rhin. Et inutile de motiver les patrons, comme en France, où le gouvernement a fixé un quota d’apprentissage, d’abord à 4%, puis à 5%. Ici, 80% des micro-entreprises, de un à neuf salariés, ont un apprenti pendant trois ans.

Peu de jeunes inactifs…

Résultat, les jeunes ne connaissent pas l’inactivité en Allemagne. Avec 7,9% de taux de chômage des 15-24 ans, le pays se place loin devant la France (22%). Contrairement à l’Hexagone où l’apprentissage repose sur des aides (prime de 1 000 €, déduction des charges sociales…), les entreprises ne reçoivent rien. Chacune assume seule le financement de la formation pratique. L’emploi du temps se répartit entre l’entreprise et l’école, à raison de trois jours par semaine sur son lieu de travail et deux à l’école. Ces écoles professionnelles sont financées par les seize Länder, l’équivalent des départements français. L’apprentissage dure en moyenne trois ans, un peu plus longtemps qu’en France. L’autre grande différence avec le modèle français réside dans la définition des contenus des formations. Près de 330 métiers sont homologués par les chambres des métiers, en accord avec les partenaires sociaux. « Ainsi la formation répond aux besoins des entreprises », résume Sandra Theede, chargée de la formation professionnelle à la chambre de commerce et d’industrie de Berlin. Chose impossible en France, le contenu même, sorte de référentiel professionnel, est défini avec les syndicats ! Et si certaines entreprises n’ont pas la possibilité d’enseigner toutes les techniques de pointe, il existe des ateliers interentreprises où les jeunes peuvent pallier ces manques. Ce modèle, appelé dual, constitue le meilleur rempart contre le chômage. Huit mois après être sortis de leur formation, seulement 11% des apprentis se retrouvent sans activité. En France, cette proportion atteint 25% ! Or, malgré ces performances, le système commence à s’essouffler. D’après le ministère de l’Économie, 37 000 postes en apprentissage n’ont pas été pourvus en 2013. Et si 530 000 contrats ont été signés l’an dernier, c’est 20 000 de moins qu’en 2012. L’explication ? La même que celle qui fait qu’en France, l’apprentissage a mauvaise réputation, des familles qui poussent leur progéniture à prolonger leurs études à l’université. … Mais de bien bas salaires À croire la DGB, la principale confédération syndicale allemande, qui réunit 2 millions d’adhérents, dont le syndicat du commerce Verdi, le tableau s’obscurcit sérieusement. « Deux jeunes sur trois qui suivent une formation professionnelle décrochent, assure Mario Patuzzi, chef de division. Les jeunes sont utilisés comme de la main-d’oeuvre bon marché et beaucoup d’entreprises négligent leur politique de formation. » De fait, chaque apprenti perçoit entre 400 et 1 000 € par mois, une fourchette large certes, mais bien basse. Certains jeunes n’arrivent plus à trouver une formation en alternance parce que, aussi, le niveau monte. Un quart des nouveaux apprentis n’ont-ils pas l’« Abitur », le bac allemand ? Devant ce qui menace d’ébranler le modèle de réussite à l’allemande, pouvoirs publics et syndicats se mobilisent. Ils sont en train de négocier une nouvelle « alliance », la DGB militant pour une « garantie de formation » offerte à tous les jeunes qui souhaitent commencer en alternance. Résultat des courses début 2015.

Deux jeunes sur trois qui suivent une formation pro décrochent. Utilisés comme main-d’oeuvre bon marché, nombre d’entreprises négligent leur formation. 

Mario Patuzzi, chef de division à la DGB

 

Pourquoi le modèle allemand fonctionne bien

  • Le contenu des formations est déterminé par les syndicats et le patronat et correspond, du coup, aux besoins spécifiques des entreprises.
  • Les entreprises ne reçoivent pas d’aide financière, comme en France, et sont plus investies.
  • Le système de financement repose sur les Länder, qui financent directement les écoles dites professionnelles.

 

Les signes d’un ralentissement

  • De moins en moins d’entreprises font de la formation : 21% aujourd’hui, contre 30% il y a trente ans. Les PME notamment manquent de moyens financiers pour assurer ces formations.
  • 300 000 jeunes par an restent coincés en attendant une formation et 2,2 millions de personnes entre 20 et 34 ans n’en ont pas.
  • Le nombre de contrats d’apprentissage baisse. En 2013, il y en a eu 530 000, soit 20 000 de moins que l’année précédente.

 

  • 1,3 million d’apprentis en Allemagne
  • 5,9 Mrds € de coût pour l’apprentissage en 2013 en Allemagne
  • 330 métiers homologués qui relèvent de l’apprentissage
 

Source : LSA

 

 

Et en France ? 

  • Le système d’apprentissage est aidé : les entreprises perçoivent une prime de 1 000 € pour l’embauche d’un premier apprenti et des allégements de charges sociales.
  • Le nombre d’apprentis baisse dangereusement. En 2013, il a encore diminué de 8%. Le gouvernement en a fait une priorité, rappelant que 70% des jeunes qui sortent d’une formation en alternance trouvent un emploi dans les six mois qui viennent.
  • La grande distribution a fortement recours aux apprentis et dépasse le quota obligatoire de 5% des effectifs en alternance.

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Article extrait
du magazine N° 2346

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