L'emploi dans tous ses états

L'UCV et la FEH, les organisations professionnelles du commerce de centre-ville et de l'habillement, ont réuni à la mi-septembre six patrons et DRH. Ils ont passé en revue pour LSA les sujets sociaux du moment.

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Près de 300 000 personnes en douze ans. C'est le nombre de salariés supplémentaires qu'a gagnés le commerce, selon les données de l'Insee. Une progression qui dépasse largement le taux de croissance de l'économie. Employant un total de 3,3 millions de salariés, le commerce talonne l'industrie (3,6 millions d'actifs). La crise et le ralentissement économique observés depuis trois ans pourraient-ils remettre en cause ce cercle vertueux ?

 

Optimisme sur l'embauche

Les professionnels de l'habillement et des grands magasins sont assez confiants dans les perspectives de recrutement en 2011-2012. Les six patrons et directeurs des ressources humaines réunis, à la mi-septembre, par l'Union du grand commerce de centre-ville (UCV) et par la Fédération des enseignes de l'habillement (FEH), se montrent prudents, mais aussi sereins. « Nous restons optimistes, a déclaré Antoine Brieu, directeur général de C et A, 2 500 salariés, 125 magasins en France. Le pincement de nos marges n'est pas subi, mais assumé, ce qui nous permet d'être positifs sur nos perspectives d'embauches. En 2011, nous avons recruté 850 personnes, 700 en CDD et 150 en CDI. C'est nécessaire pour faire face à nos pics d'activité. En 2012, nous devrions rester sur la même tendance. »

Le panachage des contrats à durée déterminée et à durée indéterminée est toujours de mise dans le commerce, souplesse de l'activité oblige. Dans le secteur de l'habillement, le nombre de CDD est particulièrement stable depuis quelques années : 13% des emplois salariés en moyenne, selon les chiffres de la branche. « En 2010, nous avons augmenté de 8% le nombre d'embauches en CDI, pour couvrir les remplacements et les postes nécessaires aux ouvertures de magasins. Nous nous appuyons aussi sur un volant total de 1 800 personnes employées en CDD, pour une durée moyenne de trente-trois jours, confirme Sylvie Berthet, DRH de l'enseigne de vêtements Jacqueline Riu (1 200 salariés, 230 magasins. Nous essayons de réduire, autant que faire se peut, le nombre de CDD de très courte durée. C'est parfois difficile car compte tenu de notre localisation très décentralisée, nous avons peu de possibilités de faire appel à la mobilité, même ponctuelle.

 

Variable d'ajustement

L'emploi constitue une variable d'ajustement pour beaucoup d'enseignes. Franck Boehly, PDG de Salamander et président du Syndicat national du commerce de la chaussure (15 000 salariés et 4 300 magasins), reste sur une position défensive : « Nous recrutons parce que nous ouvrons des magasins. Mais, le prix du cuir ayant explosé, nous sommes inquiets pour l'avenir. » Du côté de Monoprix, les prix des matières premières ne sont pas un sujet d'inquiétude, et 2 500 nouveaux collaborateurs devraient rejoindre le groupe en 2011 en contrat à durée indéterminée. Chez Celio (3 500 salariés dans 1 000 magasins), le rythme des embauches ne faiblit pas. « Nous recruterons 300 personnes en 2011, à tous les postes et dans différents pays, y compris pour les fonctions supports », précise Nathalie Drouet, directrice des ressources humaines de l'enseigne d'habillement. Le taux de CDD est particulièrement bas dans l'enseigne de prêt-à-porter masculine, autour de 8,5%

 

La pression fiscale, un frein au recrutement

Seul le patron des Galeries Lafayette, Paul Delaoutre, dénonce une pression indirecte sur l'emploi, via l'explosion des taxes. « Nous sommes soumis à un matraquage fiscal et social depuis quelques mois. Au total, notre groupe est confronté à plus de 10 millions d'euros de taxes supplémentaires. Tout cela ne favorise pas l'emploi. » Une dynamique qui pourrait être, selon lui, freinée également par la hausse du prix des matières premières et par des gains limités à l'achat. « Jusqu'à présent, la distribution arrivait à récupérer grâce à l'achat en grand import en optimisant les marges. Mais demain ?... »

Cela n'empêche pas le groupe Galeries Lafayette-BHV d'investir sur les métiers de la vente. Aux Galeries, le personnel qui dépend des marques est, dans la mesure du possible, réintégré au magasin. « Nous nous réapproprions un certain nombre de métiers que nous avions délégués aux marques, précise Paul Delaoutre. Petit à petit, nous remplaçons le personnel des marques par notre propre personnel de vente. Au premier semestre, 300 personnes ont été concernées, et cela va continuer. » Conscient que la différence se joue là, le directeur général des Galeries Lafayette-BHV souligne que le salaire moyen augmente, et que des systèmes de gratification plus sophistiqués sont mis en place. « Nous ne recrutons plus les vendeurs comme avant, nous les mettons systématiquement en situation. »

Un sujet fédère l'ensemble des professionnels présents autour de la table : l'importance des métiers de la vente. « Il y a aujourd'hui une telle pénurie de compétences, déplore Franck Boehly, qu'il est difficile de trouver de bons vendeurs. » Stéphane Maquaire, directeur général de Monoprix (20 000 salariés, 400 magasins), renchérit : « Le marché de l'emploi pour les métiers à service reste très tendu. La demande sur le web est en croissance, bien évidemment. Celle sur l'informatique et l'immobilier également. » Dans certains secteurs, il est de plus en plus délicat de trouver des compétences, notamment dans la mode, où, avec la destruction de l'industrie textile, un certain nombre de savoirs ont disparu.

 

Des possibilités d'ascension rapide

Quels que soient les métiers, l'ascenseur social fonctionne toujours dans le commerce. « Ce secteur reste un formidable moyen de gravir rapidement les échelons », rappelle Franck Boehly, qui a commencé sa carrière comme manutentionnaire. Aux Galeries comme à Monoprix, tous les directeurs régionaux font leurs armes au bas de l'échelle. « Le patron du magasin de Berlin a démarré sans diplôme », souligne Paul Delaoutre. Chez Jacqueline Riu, l'objectif est d'augmenter la promotion interne, pour « la porter à 40% ». Et tous les jeunes qui entrent chez Celio en alternance peuvent décrocher, au bout de deux ans, un poste de directeur adjoint. Ainsi, une jeune femme embauchée il y a un an pour diriger l'un des plus gros magasins de la chaîne, celui de Rivoli, à Paris, est devenue directrice régionale il y a deux mois.

Une fois la porte franchie, encore faut-il vouloir rester. Retenir les jeunes, c'est l'un des principaux problèmes de la grande distribution. « Nous faisons une enquête de satisfaction auprès de notre encadrement tous les deux ans, explique Paul Delaoutre. Lors de la dernière, nous nous sommes aperçus qu'il y avait un décrochage dans l'adhésion des jeunes. Ils ont davantage besoin d'être convaincus pour donner. Il y a six mois, nous avons donc créé un site spécifique qu'ils animent eux-mêmes et sur lequel ils peuvent mettre des recommandations. C'est un canal direct vers le comité de direction. » Et cela met du peps dans le management des jeunes, cette fameuse génération Y qui demande beaucoup.

 

De fortes attentes chez les jeunes

« Il faut des vecteurs de motivation différents pour les moins de 30 ans, reconnaît Antoine Brieu. Ceux-ci nourrissent de fortes attentes en termes de carrière et veulent avoir une visibilité sur le parcours et la stratégie de l'entreprise. Nous avons fait beaucoup d'efforts sur le plan de la communication interne pour les fidéliser. » De son côté, Celio a créé l'an dernier deux pépinières de jeunes en alternance, en partenariat avec le CFA Stephenson. Intitulée Mum (pour managers de l'univers marchand), cette formation s'adresse à des jeunes diplômés titulaires du bac et jusqu'à bac +5. Pas moins de 33 jeunes en sont sortis cette année. « Nous voulions que cette formation de huit mois soit uniquement composée de collaborateurs Celio, note Nathalie Drouet. Les jeunes sont en CDI tout de suite, nous faisons le pari dès le début, et nous les accueillons à l'aide d'un parcours d'intégration d'une durée de trois semaines, qui concerne d'ailleurs tous les nouveaux embauchés chez Celio sur nos postes d'encadrement. » La pluralité et la diversité caractérisent le secteur : 47 nationalités chez Celio, pour une moyenne d'âge de 30 ans, plus d'une quarantaine chez Monoprix...

Mais séduire les jeunes demande aux distributeurs d'améliorer leur image en tant qu'employeurs. Leur réputation sociale n'étant pas des meilleures, il y a du travail... Précarité, turnover, temps partiel, tous ces maux paraissent liés pour toujours au commerce. Antoine Brieu a le mérite de l'humilité : « C'est un sujet assez complexe si l'on souhaite être un employeur responsable. Et, en même temps, notre secteur est tributaire des CDD et des temps partiels. » Paul Delaoutre renchérit : « Nous avons besoin de temps partiel pour nos clients. Et si nous écoutons nos salariés, tous veulent travailler en journée. »

 

Faire diminuer le temps partiel subi

Augmenter le plein temps autant que possible, telle est la volonté affichée des patrons et DRH présents à la table ronde. Mais ce n'est pas toujours facile. « 57% de nos salariés ont un contrat à temps plein, explique Sylvie Berthet. Néanmoins, pour couvrir les besoins d'amplitudes horaires, et pour répondre aux fluctuations de la fréquentation, nous recourons au temps partiel. » La branche habillement suit la même tendance. Fin 2009, la proportion de postes à temps partiel a même légèrement progressé.

Toutefois, certaines enseignes, telle Monoprix, tentent de faire diminuer le temps partiel subi. « Nous avons gagné 20 points, passant de 50% à 70% de temps complets. C'est un chantier majeur depuis cinq ans », précise Stéphane Maquaire. Mais le turnover est encore élevé dans cette enseigne, autour de 20%, alors qu'il ne dépasse pas 6% aux Galeries Lafayette.

Dernier élément pour motiver les troupes, les fiches de paie. Coincés par l'écrasement des grilles de salaires, les distributeurs optent tous pour des rémunérations variables. « Chez nous, les salaires du personnel de vente dépassent le Smic, assure Franck Boehly. Aujourd'hui, 11% de la masse salariale est constituée à des primes octroyées au-delà du Smic. Cette part est passée de 3% à 11% en dix ans. C'est un effort qui intéresse le personnel à ses propres performances. Et c'est la seule façon de le fidéliser. Chez Salamander, une vendeuse gagne 1 800 E brut par mois. » Sylvie Berthet a instauré, pour salariés de Jacqueline Riu, un nouvel accord visant à distribuer des primes en fonction du résultat. Même démarche aux Galeries Lafayette, qui, depuis deux ans, ont créé pour leur personnel de vente un système de rémunération individualisé sur le chiffre d'affaires. Salaires et conditions de travail seront les deux chantiers des dix prochaines années.

A SAVOIR

Le 12 octobre, la FEH, le SNCC et l'UCV organisent à Paris une matinée avec pour thème « Les enjeux du commerce et l'emploi ». Pour toute information Tél. : 01 47 03 17 51

CINQ ENJEUX MAJEURS POUR L'EMPLOI DANS LE COMMERCE

1 Le commerce a toujours été créateur d'emplois. Depuis 2000, le secteur a généré 300 000 postes, selon l'Insee, un rythme très supérieur à celui de l'ensemble de l'économie. La crise va-t-elle ralentir cette dynamique ? 2 Depuis quelques années, les professions se sophistiquent et demandent davantage de compétences, notamment dans le domaine du web, de l'immobilier, des achats et de la mise en scène des produits. En même temps, internet oblige, le métier de la vente fait l'objet de toutes les attentions. 3 Répondre au paradoxe suivant : limiter la précarité (turnover, temps partiel...) tout en répondant aux exigences de souplesse demandées par les clients, mais aussi aux impératifs législatifs. 4 Faire en sorte que la masse salariale reste un élément dynamique, alors qu'il est démontré que le coût du travail est plus élevé en France que dans nombre de pays voisins. 5 Développer des stratégies de séduction envers les jeunes diplômés, à la fois pour les embaucher et pour les retenir, sachant que la grande distribution a une mauvaise image sociale en France.

Chiffres

43 % La part de salariés du commerce travaillant à temps partiel Source : FEH, au 31.12.2009 11,5 ans L'ancienneté moyenne des salariés dans les grands magasins et dans les magasins de centre-ville Source : UCV 13 % Le taux d'emplois en CDD dans le commerce Source : FEH, au 31.12.2009 1/3 Le taux d'emplois en CDD dans le commerce Source : Syndicat national du commerce de la chaussure

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Article extrait
du magazine N° 2198

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