« L'endettement des ménages devient risqué »

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Habituellement plus optimiste, l'économiste penche pour une conjoncture difficile pour les années à venir, faute de capacité d'investissement des entreprises, de créations d'emplois, et aussi en raison de l'explosion soudaine de l'endettement des ménages.

LSA - Le moral des ménages est toujours au plus bas ; pourtant, la consommation se porte bien. Qu'y comprendre ?

Marc Touati - La raison est simple : depuis les années 1998-2000, les ménages ont fortement consommé et s'y sont habitués. En dépit de nombreuses raisons de pessimisme, les Français n'entendent pas réduire leur consommation, au contraire, ils l'augmentent. Comme le pouvoir d'achat progresse faiblement, ils s'endettent. Nous observons une bulle de l'endettement, l'encours des crédits a progressé de 21,5 % en deux ans, ce qui nourrit les bulles immobilière et de la consommation. Autre phénomène, unique en Europe, le baby boom, qui provoque des actes d'achats, d'équipements du foyer, de nouvelles voitures... Dans le même temps, les banques françaises, en bonne santé, ont été en mesure d'octroyer des crédits massivement. Mais les ménages prennent des risques élevés. Ils devront un jour payer la facture et, s'il n'y a pas un retour de fortes créations d'emplois, il y a danger.

LSA - La croissance du PIB s'est établie à 1,6 % en 2005. Le bilan vous paraît-il positif ?

M. T. - Non, l'année a été difficile. Elle s'est déroulée en deux temps. Au premier semestre, nous avons payé très cher l'euro fort, qui a entraîné des importations massives en rendant les produits importés moins chers. Nous en voyons le résultat avec un déficit record de la balance commerciale. Au second semestre, l'euro a baissé, nous avons obtenu un effet de rattrapage. L'année a été sauvée in extremis, ce qui permet d'aborder 2006 avec plus d'optimisme, puisque nous prévoyons une croissance de 2,2 %, le plus haut niveau depuis 2000. Mais cette croissance est obtenue en grande partie au prix d'un endettement de plus en plus dangereux des ménages, qui pourrait devenir insupportable. Notre optimisme est donc fragile et, surtout, temporaire.

LSA - La stagnation du pouvoir d'achat des ménages est-elle durable ?

M. T. - Le pouvoir d'achat a augmenté de l'ordre de 0,4 % en 2004 et de 1 % en 2005. Ce niveau reste faible, parce qu'il n'y a pas de créations d'emplois. L'enjeu déterminant, ce ne sont pas forcément les augmentations de salaires, c'est l'emploi qui accroît la masse salariale globale, laquelle permet une croissance de la consommation. Or, après avoir stagné pendant deux ans, l'emploi ne croîtra que de 0,5 % en 2006. Le chômage baisse, mais l'emploi stagne. Cherchez l'erreur ! Les deux tiers de la baisse du chômage s'expliquent par des évolutions extra-économiques, les départs à la retraite des personnes nées lors du baby boom de l'après-guerre, la faible natalité des années 80, le traitement social du chômage via les emplois aidés ou de service public, et les ajustements statistiques du nombre de chômeurs. En réalité, les perspectives d'emploi dans les services sont orientés à la baisse, de même que dans l'industrie. Avec une quasi-stagnation de la population active et un chômage de 9,2 % en fin d'année, le pouvoir d'achat ne pourra pas augmenter sensiblement.

LSA - La déflation qui touche les produits, textiles, numériques, alimentaires, contribue à l'évolution du pouvoir d'achat. Est-ce bon pour l'économie ?

M. T. - Surtout pas ! La déflation est dramatique. L'industrie est confrontée à une chute des prix, alors que dans le même temps ses coûts de production augmentent, en raison du prix des matières premières, de l'environnement législatif plus contraignant. Et elle ne peut envisager d'augmenter ses prix, puisque le consommateur ne le veut pas. On se demande comment les entreprises vont s'en sortir. Elles n'ont que trois possibilités : gagner en productivité, investir à l'étranger pour échapper aux contraintes françaises, ou importer. Dans les trois cas, il n'y a pas de créations d'emplois, donc une pression supplémentaire sur les prix. Aujourd'hui, les particuliers attendent que les prix baissent pour acheter, en particulier lors des soldes. Or, la Banque centrale européenne va augmenter les taux, parce qu'elle craint une pression inflationniste qui n'existe pas, ce qui va renforcer l'euro. Elle est très loin de la réalité, l'industrie en France ou en Allemagne est entrée en déflation, comme celle des Pays-Bas il y a deux ans, et il n'y a pas ou peu d'inflation en Europe. C'est absurde ! Un peu d'inflation est bon pour l'économie, parce qu'elle permet de créer une dynamique commerciale : il faut acheter avant que les prix n'augmentent.

LSA - Comment voyez-vous la situation économique en 2006 ? Le gouvernement semble optimiste...

M. T. - Le niveau de croissance de 2,2 % ne serait pas si mal, et il faut en profiter. Mais le vrai cercle vertueux, c'est l'investissement dans les entreprises, pour gagner de la part de marché en France et à l'export - et pas seulement pour remplacer les équipements vieillissants -, lequel investissement crée de l'emploi, qui soutient la consommation. Il faudrait permettre aux entreprises d'investir, surtout dans les biens d'équipement, les services, les relations commerciales, car ce qui compte autour des produits industriels, ce sont les services proposés avec. Or, l'investissement des entreprises reste faible. Le moral des chefs d'entreprise est encore bas. Et l'État ne peut le soutenir. Il n'en a pas les moyens, à cause du déficit public. Il faudrait réduire ce déficit, mais la période ne s'y prête pas, en raison de l'élection présidentielle. Le coût de fonctionnement de l'État va continuer d'augmenter de 7 à 10 milliards d'euros par an, c'est énorme. Il faudrait y mettre un terme, mais il faut un courage élevé.

LSA - Le bon environnement mondial pourrait-il améliorer la situation dans le futur ?

M. T. - À notre avis, 2007 sera au contraire l'année de la diète. La croissance en France va retomber à 1,9 %, selon nos estimations, du fait du dégonflement de la bulle immobilière et de la consommation sur le marché intérieur, mais aussi du ralentissement de l'économie mondiale. Aux États-Unis, la croissance devrait se limiter à 3,2 %, contre près de 3,7 % en 2005 et en 2006. Celle de la Chine va glisser à 8 % au lieu de 10 % actuellement, le pays continuant tout de même à inonder le monde de ses produits à bas prix. La hausse de la TVA en Allemagne va y plomber la croissance. Cette erreur va réduire le pouvoir d'achat des ménages et, par là-même, des dépenses qui ne sont pas brillantes. La croissance de la zone euro va repasser sous la barre des 2 %, restant la lanterne rouge de l'économie mondiale depuis 2002. La conjoncture mondiale va donc devenir moins favorable. Et en 2010, le nombre d'actifs en France ne sera plus suffisant pour payer les retraités. Par nature, je suis optimiste, je ne me compte pas parmi les « déclinologues » que le Premier ministre a blâmés lors de ses voeux, mais je cherche vraiment les raisons qui pourraient inciter à l'euphorie.

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Article extrait
du magazine N° 1936

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