« L'entreprise responsable ne devient pas idéale »

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INTERVIEWINTERVIEWFace aux annonces de suppressions d'emplois chez HP, Philips et Sony, les syndicats enjoignent une nouvelle fois aux entreprises d'assumer leur rôle social. Pour Nicole Notat, ce concept fait son chemin chez les distributeurs. Ceux qui l'ignorent mettent en cause leur pérennité.

LSA - Des enseignes comme Gap ou C&A publient des rapports éthiques. Sont-elles des exceptions ou le symbole d'une prise de conscience en matière de responsabilité sociale ?

Nicole Notat - Dans ce secteur comme dans beaucoup d'autres, les enjeux de la responsabilité sociale des entreprises (RSE) et du développement durable font leur entrée dans les cercles dirigeants par conviction, mais aussi par nécessité. Les entreprises ont pris conscience des risques liés à l'image, à la réputation, qui peuvent affecter le développement de leurs affaires et leur pérennité. Une enseigne qui ne se soucierait pas de cette question et qui serait prise en défaut sur des enjeux chers aux consommateurs affecterait son attractivité tant sur le marché des produits que sur les marchés financiers ou du travail. Ce dernier point est d'autant plus important que la démographie va inverser le rapport de forces en faveur des salariés sur le marché de l'emploi, où l'offre sera supérieure à la demande. La préservation de la marque suppose d'être exemplaire. Sur un marché où la concurrence est particulièrement aiguë, la responsabilité sociale devient un élément de différenciation. D'autant plus que les investisseurs portent une attention accrue sur les critères extrafinanciers, entraînant un début d'intégration de ces critères dans l'analyse classique.

LSA - La distribution est-elle en retard par rapport aux autres secteurs de l'économie ou y a-t-il des groupes plus avancés que d'autres ?

N. N. - Il est difficile d'échelonner les secteurs les uns par rapport aux autres dans la mesure où chacun doit améliorer sa performance selon son activité. Des groupes industriels seront plus particulièrement focalisés sur la pollution ; dans la distribution, le risque majeur se concentre sur la direction des achats. Il s'agit de veiller à ce que les produits soient fabriqués dans le respect des normes environnementales et sociales. Néanmoins, dans la grande consommation, la mesure du risque et la mobilisation ont été plus fortes et plus anciennes dans les chaînes spécialisées de textile et les marques de sport [Nike..., NDLR]. Notamment parce qu'elles ont été, au milieu des années 90, au centre de la controverse vive sur le travail des enfants. La mondialisation, du fait de la multiplication des fournisseurs, a accentué le risque, et les grands groupes, de manière générale, mettent beaucoup de moyens. Aujourd'hui, nombre d'entre eux font réaliser des audits sociaux chez leurs fournisseurs.

LSA - Accusé de ne pas respecter le droit social dans les pays où il s'implante, Wal-Mart est la cible d'une campagne mondiale des syndicats. Est-ce un cas isolé ?

N. N. - Wal-Mart fait partie de ces leaders de marché qui ont longtemps pensé pouvoir s'épanouir contre tout respect des normes sociales et des objectifs de responsabilité sociale. Si ce groupe est la cible des syndicats, cela ne repose pas sur rien. Je ne crois pas que l'on puisse prospérer longtemps avec cette attitude. D'ailleurs, le distributeur américain rencontre des résistances à son implantation dans certains endroits à cause de cette image !

LSA - Contrôler les sous-traitants dans certains lieux est compliqué, voire impossible. La mondialisation ne complique-t-elle pas la tâche ?

N. N. - Il serait idéaliste d'imaginer qu'on puisse garantir le risque zéro dans ce domaine, et a fortiori à court terme. Ce qui compte, c'est de réduire ce risque au maximum. pour les distributeurs, il s'agit de se protéger d'une mise en défaut chez un de leurs fournisseurs, et ainsi d'avoir une action positive sur l'élévation des conditions sociales chez ces fournisseurs. Car les distributeurs ont une action sur la chaîne de valeur, et une entreprise peut rendre son cahier des charges très visible, élever son niveau d'exigences et s'en servir comme mode de sélection des fournisseurs, en cessant, éventuellement, de travailler avec ceux qui ne donnent pas suffisamment de preuves tangibles du respect des normes fondamentales. Mais si la mondialisation a compliqué la tâche, la perception des enjeux de la RSE et la généralisation de cette question en sont aussi un effet !

LSA - En France, la distribution est souvent montrée du doigt. Comment concilier responsabilité sociale et bonne gouvernance avec les récentes fermetures de magasins aux motifs douteux, l'attribution d'une prime de départ faramineuse à un dirigeant...

N. N. - Il ne faut pas avoir une compréhension morale de la responsabilité sociale. L'entreprise responsable ne devient pas pour autant idéale ! Il est légitime que les grands porteurs d'intérêts collectifs soient choqués par la fermeture d'un site, par les plans sociaux, voire par les niveaux de rémunération des dirigeants. Ce qui est attendu en matière de bonne gouvernance, pour ce dernier cas, c'est la transparence, le contrôle et la fixation des principes et des montants de rémunérations et avantages par des comités indépendants. Évidemment, la contestation constitue un levier de pression pour pousser les entreprises à agir. Plus une marque est prestigieuse [comme celle de LVMH, NDLR], plus elle a besoin de se protéger. Elle ne peut se payer le luxe d'être épinglée à répétition.

LSA - Mais la forte proportion de travailleurs à temps partiel contraint dans la distribution et les conditions de travail chez certains discounters ne sont-ils pas en contradiction avec les préceptes de responsabilité ?

N. N. - Nous parlons d'un secteur de main-d'oeuvre qui concentre faibles qualifications et rémunérations, ce qui ne le rend pas spontanément attractif. En matière de notation sociale, nous regardons si l'entreprise respecte les conventions fondamentales, le temps maximal de travail, les compensations sur les horaires atypiques, mais aussi les conditions dans lesquelles une société a recours aux contrats atypiques (temps partiel, intérim...), pour voir si elle utilise ces contrats dans l'esprit qui préside à leur existence. Les questions de fermetures de sites, de mise en oeuvre des plans sociaux, qui sont parmi les sujets au coeur de la RSE et les plus sensibles pour la population, sont l'objet d'une attention particulière. Pour les discounters, nous touchons une contradiction qui n'est pas sur le point de s'arrêter : des sociétés prises entre la dictature du client et celle des actionnaires jouent le moins-disant tout en trouvant, dans le contexte actuel, matière à se développer !

* Agence de notation sociale

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Article extrait
du magazine N° 1923

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