L'épicerie salée pousse ses filières

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Alors que les Français s’interrogent sur la qualité des produits qu’ils consommentet leur impact social et environnemental, les initiatives se multiplient pour soutenirune alimentation plus durable et équitable.

Dans un monde secoué ces dernières années par des crises et scandales alimentaires et alors que les consommateurs et les producteurs sont de plus en plus sensibilisés aux impacts environnementaux, de nombreux projets ont vu le jour pour préserver la biodiversité, réduire les intrants chimiques et aller dans le sens d’une alimentation plus durable et plus équitable. Les filières se pensent différemment. La relocalisation des systèmes est en cours. L’enjeu est de produire mieux, en préservant les revenus des agriculteurs, et en faisant en sorte qu’ils ne soient pas otages du court terme.

À l’autre bout de la chaîne, des consommateurs de plus en plus inquiets semblent prêts à changer leurs habitudes. Selon une étude Ipsos de 2016 pour la Fondation Daniel & Nina Carasso, près d’une personne interrogée sur deux déclare consommer de plus en plus de produits ayant un faible impact sur l’environnement (47%), respectueux du bien-être animal (47%) et garantissant un juste revenu aux producteurs (44%). « Les lignes sont en train de bouger, indique Vincent Dusseaux, directeur d’études chez Ipsos. Une large majorité de Français se dit prête à aller plus loin pour améliorer l’impact social et environnemental de son alimentation, en favorisant les produits locaux et en évitant le gaspillage. » 75% des sondés se disent prêts à consommer autant que possible des aliments produits à proximité, 70% à consommer essentiellement des produits de saison, 68% à acheter plus souvent des fruits et légumes présentant des défauts ou abîmés et 61% à faire principalement leurs courses dans des magasins qui proposent, selon eux, des produits durables (artisans, marchés, AMAP). Les distributeurs ont pris la mesure du phénomène. L’initiative d’Intermarché avec ses fruits et légumes moches en est l’illustration. La vente, dans ses 1 800 magasins, des « légumes moches en conserve », vendus 30% moins cher, du 25 octobre au 6 novembre 2016, a permis une économie de 110 tonnes de matières premières.

Les enjeux

  • Favoriser la biodiversité.
  • Permettre une traçabilité des produits.
  • Sécuriser les débouchés.
  • Renouer le dialogue entre les acteurs des différentes filières.

Relance des lentilles

Chez les industriels, l’engagement social et sociétal s’est matérialisé par des chartes de bonnes pratiques. La filière des huiles et protéines végétales a ainsi lancé, il y a deux ans, à l’initiative des agriculteurs, sa marque Terre OléoPro pour garantir l’origine française de leur culture, tout en valorisant leur production et leur savoir-faire. De son côté, la Scop Ethiquable s’est inspirée de son expertise dans les pays du Sud pour soutenir les petits producteurs et leurs initiatives en France, à travers le lancement en 2011 d’une gamme Paysans d’Ici de produits bio et équitables issus des terroirs français, à destination de la GMS. Soit 26 produits (légumineuses et céréales bio de Gascogne, piment d’Espelette du Pays basque, farines et huile de tournesol du Gers, crème de châtaigne de l’Aveyron…) qui proviennent de 11 coopératives partenaires et répondent à une charte d’engagement de 24 critères.

En parallèle, certains industriels ont fait le pari de relocaliser des filières qui avaient disparu pour des raisons économiques ou climatiques. Dans le Nord, près de Valenciennes, l’entreprise Soufflet Alimentaire, spécialisée dans la transformation et le conditionnement des riz, légumes secs et mélanges de graines, secs et appertisés en poches, a choisi d’investir sur la filière lentille. Depuis 2003, les hectares cultivés de lentilles vertes se développent dans la région Champagne-Ardenne et se sont étendus progressivement depuis 2008-2009 à d’autres zones, comme l’Yonne, la Côte-d’Or, la Loire et la Meuse et, en 2017, la Vendée et la Charente, sur des terres argilo-calcaire. « La culture de la lentille avait disparu de la région Champagne, qui en produisait autrefois », explique Karl Dhulst, agriculteur céréalier à Fontvannes, dans l’Aube, qui a commencé à se diversifier en 2008. Aujourd’hui, 10% de sa surface sont consacrés aux lentilles. « C’est une légumineuse peu exigeante en termes de fertilisants, reprend-il. Cela permet de valoriser les sols pauvres. C’est une bonne alternative à l’orge ou au blé, même si elle n’a pas la même stabilité que les céréales. Elle offre un bon rendement, 2,7 tonnes à l’hectare en 2016, avec une marge brute comprise entre 700 et 900 €. » Aujour­d’hui, avec près de 2 000 hectares cultivés, près de 60% des lentilles commercialisées par Soufflet Alimentaire en GMS sont made in France et la société vise 100% à l’horizon 2018. « Il y a, aujourd’hui, une forte demande de traçabilité, explique Thierry Liévin, directeur général de Soufflet Alimentaire. D’où la nécessité de développer des filières locales, car beaucoup de lentilles sont actuellement importées de Chine. On assiste aussi à une tendance de fond d’orienter sa consommation de protéines vers du végétal. La lentille représente également un aliment de qualité pour les personnes intolérantes au gluten. »

47%

des Français disent consommer plus de produits qui ont un faible impact sur l’environnement depuis deux ans.

44%

des Français déclarent qu’ils consomment plus de produits garantissant un juste revenu pour les producteurs depuis deux ans.

75%

des consommateurs se disent prêts à consommer, autant que possible, des aliments produits à proximité.

38%

des consommateurs intègrent de plus en plus l’origine géographique dans leurs choix en matière d’alimentation.

Relocalisation des cornichons

Soufflet a, par ailleurs, démarré il y a sept à huit ans, la production de produits élaborés conditionnés en doypack. « Nous fabriquons environ 24 millions de poches par an et nous allons doubler notre capacité de production d’ici à un an », reprend Thierry Liévin, qui prévoit un programme d’investissement en 2016-2017 pour une extension à Valenciennes de l’atelier ­dédié au segment des lentilles prêtes à consommer.

Autre initiative, celle de la société Reitzel, qui a décidé de réintroduire en France le cornichon, délocalisé en Inde il y a une vingtaine d’années. « La production a glissé en Inde, car la cueillette est pénible, non mécanisable et exigeante en main-d’œuvre, explique Emmanuel Bois, directeur général de Reitzel France. En outre, le cornichon est très sensible aux contraintes climatiques et pousse entre 15 ° et 35 °C, pour une récolte limitée à juillet-août en France, contre trois récoltes annuelles en Inde. » Alors que ses concurrents achètent à des brokers en Inde, Reitzel y a créé, en 2005, sa propre usine, pour avoir une traçabilité de la graine au bocal, en distribuant les semences sur place aux agriculteurs et en conditionnant en France. « Nous avons voulu aller jusqu’au bout de la démarche durable en remettant en France, sur dix ans, une filière cornichon pérenne et rentable, dans le cadre d’un partenariat tripartite avec les agriculteurs et les distributeurs », reprend Emmanuel Bois. En 2016, 5 hectares ont été plantés dans le Loir-et-Cher et dans la Sarthe par des agriculteurs contractualisés par Reitzel sur un an, avec l’aide de leurs équipes agronomes et de la chambre agricole du Loir-et-Cher pour le choix des semences. Car l’investissement est plombé par les coûts de la main-d’œuvre. « Mettre en œuvre 1 hectare de cornichon représente un coût de 7 000 à 8 000 €, contre 500 € pour des céréales », précise le directeur général de Reitzel, qui s’est engagé à réduire d’un tiers sa marge et à assurer les agriculteurs impliqués.

Reitzel relocalise une filière Cornichon

Autrefois cultivé en France, le cornichon est produit aujourd’hui à 80% en inde et à 20% dans les pays de l’Est. La société Reitzel a imaginé un modèle pour remettre en place, sur dix ans, une filière cornichon durable et rentable, dans le cadre d’un accord tripartite avec les agriculteurs, qui ont testé les variétés et payé la main-d’oeuvre nécessaire à la récolte de ce produit non mécanisable, et les distributeurs, qui se sont engagés à prendre les deux références de petits et gros cornichons, sans garantie sur les volumes fournis. De son côté, Reitzel a réduit d’un tiers ses marges pour vendre ces cornichons toute l’année, au même prix et sans promotion en fond de rayon, et a assuré les agriculteurs qui ont accepté d’investir dans cette culture.

Coopération des distributeurs

Troisième partenaire de cette démarche, les distributeurs ont accepté les contraintes de cette production, les possibles ruptures et la connaissance des volumes au dernier moment pour des petits et des gros cornichons vendus en fond de rayon et au même prix toute l’année. « Intermarché a implanté le produit dans 1 200 magasins, avec une présence sur un prospectus, indique Emmanuel Bois. Nous avons aussi été soutenus par le groupe Carrefour et par Monoprix. L’an prochain, nous espérons travailler avec l’ensemble de la grande distribution. » Il faut dire que les 120 000 bocaux, représentant 0,2% d’un marché de 120 millions d’euros, ont été écoulés en deux mois. Si la première récolte, de 43 tonnes, a souffert de la canicule et des inondations, responsables de la perte de 1,5 hectare planté, Reitzel prévoit de tripler les volumes en 2017. « Nous avons un objectif de 1,5 million de bocaux en 2017 et nous prévoyons de multiplier les volumes par dix d’ici à dix ans, en travaillant avec vingt ou trente agriculteurs », souligne Emmanuel Bois.

Soufflet Développe les  atouts de la filière lentille

En investissant dans le développement de la filière lentille française, Soufflet répond aux attentes des consommateurs en contractualisant les agriculteurs et en délivrant des conseils et des préconisations culturales. Après un investissement initial de 15 millions d’euros en 2008, le groupe a prévu, en 2016-2017, une extension à Valenciennes de l’atelier dédié au segment des lentilles prêtes à consommer. En février, Vivien Paille, la marque du groupe, a dévoilé une toute nouvelle référence, les Lentilles vertes de nos agriculteurs partenaires ! Cultivées et récoltées en Champagne et en région Centre, elles sont sans nitrate et ne nécessitent ni engrais azoté, ni irrigation.

Concentration des champignons

Pour ces filières renaissantes ou mises à mal par la baisse des prix ou la concurrence internationale, la sécurisation des débouchés est essentielle. La société coopérative France Champignon a dû adapter sa structure de coûts pour pérenniser la filière. Cette réorganisation s’est soldée par la fermeture de son usine de Thouars, dans les Deux-Sèvres, en juin 2016, et la concentration de sa production sur une seule usine, à Doué-la-Fontaine, près de Saumur, dans le Maine-et-Loire, qui a été modernisée. Après un référencement partiel, en 2015, France Champignon a signé un accord avec Système U pour devenir le fournisseur exclusif en champignons de Paris de la marque. Cet accord, de deux ans a minima, porte sur 6 300 tonnes annuelles de conserves aux marques U et Bien Vu (premier prix) et prendra effet à compter de mai 2017. La garantie d’origine sera visible sur les produits. Car l’information des consommateurs est essentielle. Dans le cadre de son forum Agro-Agri-Distri, qui réunit les acteurs de la filière agroalimentaire pour réfléchir à la création de valeur dans chaque filière, l’association Produit en Bretagne a fait de la sensibilisation des consommateurs sur les lieux de vente l’un de ses chantiers prioritaires. Un dispositif intégrant des outils de communication et des animations sera testé dans une vingtaine d’hypermarchés avant l’été 2017, avant d’être étendu à l’ensemble des magasins bretons affiliés à Produit en Bretagne, soit une centaine d’hypermarchés et plus de 350 supermarchés. La filière des huiles végétales a, quant à elle, décidé de donner la parole directement aux agriculteurs à travers une websérie, #ParolesDeTerres. Une opportunité pour tous les consommateurs qui se posent des questions sur leur alimentation.

Intermarché réhabilite les légumes moches

Pour sensibiliser les consommateurs à l’antigaspi, Intermarché a proposé dans ses 1 800 magasins des « légumes moches » en conserve, vendus 30% moins cher, du 25 octobre au 6 novembre 2016. Les conserves contenaient des légumes légèrement abîmés, mais équivalents au niveau du goût : des conserves de haricots verts avec des défauts d’aspect, de la macédoine avec moins de légumes verts, des petits poiscarottes avec des carottes abîmées et des épinards en branche avec de grandes tiges. L’enseigne a pu proposer une telle initiative grâce à son statut de producteurcommerçant et sa conserverie, située à Locoal-Mendon, dans le Morbihan. L’opération a permis d’économiser 110 tonnes de matières premières.

Système U soutient la filière Champignon origine France

Après un référencement partiel en 2015, Système U a signé avec la société coopérative agricole France Champignon un accord exclusif de deux ans a minima, portant sur 6 300 tonnes annuelles de conserves aux marques U et Bien Vu (premier prix). À ce jour, France Champignon livre 4 400 tonnes pour Système U. L’exclusivité sur la totalité de la gamme U prendra effet à compter de mai 2017. Cette signature est, pour France Champignon, une reconnaissance des efforts et investissements réalisés pour réorganiser et pérenniser la filière. Elle permettra également de consolider les emplois locaux. À travers cet accord, Système U compte développer et défendre la filière champignon origine France/Val de Loire.

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Article extrait
du magazine N° 2449

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