L'heure de vérité pour les coopératives agricoles

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enquête - Après une année 2007 riche en regroupements et en rachats pour le secteur coopératif français, les professionnels prédisent une accélération des restructurations. Les filières laitière, porcine et viticole sont dans l'oeil du cyclone. Toutes devront renforcer leurs activités de transformation et mieux se faire connaître.

Belle année 2007 pour les coopératives agricoles ! Rien que sur les dix premiers mois, le volume des acquisitions s'élève à 1,7 milliard d'euros, contre 791 millions en 2006, selon Coop de France, l'organisation professionnelle du secteur. Au tableau de chasse : Montagne noire, numéro deux français de la salaison sèche, passé des mains du groupe espagnol Campofrio à celles de Delpeyrat, filiale du groupement Maïsadour, la montée d'Euralis à hauteur de 50 % dans le capital de la société bretonne Stalaven, ou encore, plus récemment, la prise de participation du groupe Cecab dans Duc (17 %), spécialiste de la volaille.

L'effervescence est d'autant plus remarquable qu'il ne s'était pas passé grand-chose en 2006. « Le calme n'était qu'apparent », sourit Philippe Mangin, président de Coop de France. Depuis 2001, le périmètre coopératif ne cesse d'évoluer. Parmi les plus grosses opérations figurent la reprise des Moulins de Paris par un groupement de 14 coopératives ou le rachat de Béghin-Say par le groupe coopératif sucrier Téréos en 2002.

Une mutation nécessaire

« Les groupes coopératifs n'ont pas d'autre choix que de s'adapter à la nouvelle donne de la Politique agricole commune (Pac) », explique René Mauget, un professeur de l'Essec, et spécialiste des questions agroalimentaires. Jusqu'au début des années 2000, l'agriculture française a fonctionné sans se préoccuper outre mesure de trouver des débouchés pour sa production. Mais, depuis l'accord de Luxembourg conclu le 26 juin 2003 par les ministres de l'Agriculture de l'Union européenne, la plus grande partie des aides est versée indépendamment des volumes de production et est subordonnée au respect de normes environnementales. Un virage qui pourrait même aboutir à la remise en cause de la Pac d'ici à 2013.

Pour s'adapter à cette nouvelle donne, les coopératives se sont engagées dans une période de restructurations. L'objectif est d'atteindre une taille critique pour affronter la concurrence exacerbée. L'envolée du prix des matières premières accélère ce phénomène. Même si, pour certaines filières de la coopération, la maîtrise de la production constitue désormais un atout de taille par rapport aux opérateurs privés. « Nous ne pouvions plus rester sur des métiers subventionnés », admet Thierry Blandinières, directeur général de Maïsadour. Le groupe coopératif du Sud-Ouest, dont les semences constituent l'activité initiale, investit depuis plus de dix ans dans l'agroalimentaire (foie gras avec Delpeyrat, plats cuisinés avec le Magicien vert, salaison sèche avec Montagne noire), de façon à sécuriser les débouchés de ses 8 000 agriculteurs.

Certaines filières sont particulièrement touchées. Avec la suppression des quotas laitiers, prévue pour 2015, des opérateurs privés pourraient être tentés de s'approvisionner dans des régions où le coût de la collecte de lait est moins élevé. « La crainte de la délocalisation de l'outil industriel de transformation est très vive », observe Philippe Mangin. Les coopératives, par nature ancrées dans un bassin de production, doivent se préparer à une nouvelle forme de concurrence.

De réels efforts d'investissement

À l'image d'Eurial-Poitouraine qui, en partenariat avec Ingredia, spécialiste des ingrédients laitiers fonctionnels, a investi près de 53 millions d'euros en 2006 dans la construction d'une usine à Herbignac (Loire-Atlantique) dédiée à la production de mozzarella pour le marché porteur des pizzas. Déjà, au cours de ces dix dernières années, le groupe coopératif a su bâtir avec Soignon une marque leader sur le segment du fromage de chèvre. L'alliance d'Eurial-Poitouraine avec Sodiaal, qui détient la marque Candia, pour la transformation du lait UHT, ou encore le rapprochement en 2005 de la branche laitière du groupe Unicopa avec Entremont témoignent également des efforts de la profession pour se restructurer.

« La suppression des quotas laitiers va accélérer le mouvement », prédit Philippe Mangin. Aujourd'hui, tous les regards se tournent vers Sodiaal. Le groupe laitier coopératif aura-t-il les moyens de racheter les 50 % de la marque Yoplait détenus par PAI Partners ? En effet, le fonds d'investissement peut, contractuellement, revendre sa participation depuis le 1er juillet 2007, mais le dossier qui circule intéresse tous les géants du secteur privé, Lactalis en tête.

La filière viticole est logée à la même en-seigne. Le président de Coop de France la juge beaucoup trop éclatée : « Il existe près de un millier de caves coopératives. Cette dispersion ne permet pas de développer une stratégie commerciale et de faire face à la concurrence des vins du Nouveau Monde. » De même, la filière porcine, confrontée à une crise sans précédent, doit se restructurer dans l'urgence. Il en va de la crédibilité des coopératives et de leurs capacités à convaincre des banques parfois trop frileuses. « Les groupements de producteurs ne se sont pas suffisamment intéressés à l'abattage et à la transformation de leurs produits », estime ainsi Philippe Mangin.

Suivre ses clients

La reprise, en 2006, des activités européennes de Sara Lee dans la charcuterie (Justin Bridou, Cochonou, Aoste, Calixte) par le groupe américain Smithfield Foods et le fonds d'investissement Oaktree Capital hante encore la mémoire de la coopération. « Aucun groupement n'avait les moyens de se porter candidat à la reprise de ce fleuron de l'industrie charcutière », regrette Philippe Mangin.

Alliances entre coopératives, partenariat avec un opérateur privé... Tous les mariages sont possibles depuis une loi de 1992 qui autorise les coopératives à développer leurs activités dans le cadre de filiales. « L'important est de partager le même projet », juge Thierry Blandinières. Ainsi, en 2005, les coopératives Maïsadour, Vivadour et Euralis ont constitué, en partenariat avec Bonduelle, Soleal, une société dédiée à la commercialisation du maïs doux.

Si la valorisation de la production des agriculteurs est au coeur des préoccupations des groupements, ces derniers cherchent également à se développer sur les marchés étrangers ou, tout du moins, en dehors de leur région d'origine. Le groupe coopératif breton Cecab, par exemple, réalise près de un tiers de son chiffre d'affaires à l'étranger. Euralis, coopérative du Sud-Ouest, vient d'investir en Bretagne dans Stalaven, une société spécialisée dans les produits traiteur, et, beaucoup plus loin, de racheter une exploitation de canards non loin de Pékin, pour la production de foie gras.

Mais ces opérations ne risquent-elles pas d'éloigner les structures coopératives de leurs adhérents ? « Elles s'inscrivent au contraire dans une logique de consolidation de l'activité, dont les sociétaires bénéficient sous forme de dividendes », justifie Michel Depierre, directeur général d'Euralis. « Les marchés sont mondiaux. Nos clients sont les enseignes de la grande distribution, qui ont besoin d'être livrées en France et partout dans le monde », rappelle Guénolé Alix, secrétaire général du groupe Cecab.

Valoriser l'origine

Une chose est sûre, l'évolution des coopératives vers l'industrie de transformation et le développement des marques supposent des compétences commerciales, marketing et techniques. « La coopération doit développer son attractivité. Il s'agit d'un enjeu crucial pour son développement », juge Philippe Mangin. La situation est pour le moins paradoxale. Les coopératives transforment déjà près de 40 % de la production agroalimentaire et sont à l'origine de belles marques, qui affichent rarement leur origine... Pourtant, il s'agit là d'une carte à jouer auprès du consommateur, de plus en plus soucieux de donner un sens à son acte d'achat et préoccupé par les questions de traçabilité. Une tendance bien sentie par la Cecab : sa nouvelle campagne de publicité pour sa marque D'Aucy met justement l'accent sur l'origine coopérative de ses légumes.

La démarche, initiée par Candia en 2006, gagne même du terrain auprès des opérateurs privés. Ainsi, dès le mois d'avril, Findus apposera le label environnemental Agri Confiance de Coop de France sur ses références d'épinards hachés. Le numéro un des surgelés, qui, pour un certain nombre de produits, s'approvisionne auprès des coopératives agricoles françaises depuis près de vingt ans, entend désormais le faire savoir...

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Article extrait
du magazine N° 2033

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