L’image sociale distribution écornée : Carrefour taxé de « mauvais employeur »

|

L'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINEAprès trois mois de conflits sociaux, la dernière condamnation pour non-respect du Smic ne va pas arranger la réputation sociale du premier employeur privé de France. En filigrane, c'est la stratégie financière des actionnaires qui est contestée.

2011, une mauvaise année sociale pour le groupe ? Après des mobilisations souvent importantes, l'image du groupe est quelque peu ternie.
2011, une mauvaise année sociale pour le groupe ? Après des mobilisations souvent importantes, l'image du groupe est quelque peu ternie.© DENIS/REA

La rédaction vous conseille

JEAN-LUC MASSET, DRH DE CARREFOUR HYPERMARCHÉS« Le dialogue social fonctionne »

LSA - La décision du tribunal de police d'Évry vous a-t-elle surpris ? J.-L.M - Carrefour a toujours garanti à ses salariés une rémunération supérieure au Smic. Une assistante de caisse perçoit 22 % de plus par rapport au salaire minimal, ainsi qu'une participation, une remise sur achats de 10 %, une mutuelle, une prévoyance et une convention collective tout à fait attractives. Au final, certains tribunaux, comme les cours d'appel de Lyon et de Montpellier, nous ont donné raison en 2010. Et même depuis la décision de la Cour de cassation de février 2011, deux autres, du tribunal de police de Chambéry en mars et des prud'hommes de Nantes en mai, sont allées dans notre sens. La vraie question porte plutôt sur le contenu du Smic et dépasse le cadre de la distribution. LSA - L'image sociale du groupe s'est dégradée. Comment comptez-vous la redorer ? J.-L.M - En ce qui concerne mon périmètre, les hypermarchés, le dialogue social fonctionne. Depuis février, Carrefour a signé quatre accords : sur les travailleurs handicapés pour une durée de trois ans, sur l'évolution des modalités des congés payés, pour les vendeurs EPCS (électro-photo-ciné-son), sur les salaires.

A supposer que les 10 000 à 20 000 employés de Carrefour concernés par l'affaire des temps de pause se mettent à réclamer des arriérés de salaires sur les cinq dernières années, l'addition pourrait se révéler très salée pour le deuxième distributeur mondial. Elle l'est déjà avec les 3,66 M€ d'amende infligés par le tribunal de police d'Évry le 14 juin au premier employeur privé de France. Motif : l'enseigne a intégré pendant des années le temps de pause dans le calcul du Smic. Selon la convention collective de la grande distribution, les salariés ont droit toutes les heures à trois minutes de pause, payées 5% supplémentaires. Ce qui signifie que 35 heures doivent être payées 36,75 heures. Or, depuis les 35 heures, les entreprises ont digéré le temps de pause et ont eu tendance à l'intégrer dans le temps de travail effectif.

Après des années de décisions judiciaires contradictoires, la justice semble suivre une ligne droite : le temps de pause doit être réglé en sus du Smic. Une ligne dictée par quatre arrêts de la plus haute instance juridique française, la Cour de cassation, pris le 15 février dernier. Celle-ci a donné raison aux syndicats (CFDT et CGT en l'occurrence), et statué que la rémunération du temps de pause doit s'ajouter au Smic. « L'affaire est entendue, estime Dominique Riera, avocat en droit social. La Cour de cassation a fixé la règle, les tribunaux du fond s'alignent. Le droit est dit... jusqu'au prochain revirement, mais cela prend des années. » Et d'ajouter : « L'ardoise pourrait grimper, sachant que 10 000 à 20 000 salariés pourraient être concernés et pourraient récupérer 2 000 à 3 000 € nets chacun. »

De son côté, Carrefour a décidé de faire appel. « Deux décisions postérieures aux arrêts de la Cour de cassation nous ont donné raison, plaide Jean-Luc Masset, DRH des hypers Carrefour. Quel est le contenu du Smic ? Voilà la vraie question. » « C'est perdu d'avance, rétorque Dejan Terglav, secrétaire fédéral de FO Commerce. Carrefour veut gagner du temps, mais sait qu'il a tort. D'ailleurs, le groupe a déjà provisionné la somme de 3,6 M€ dans ses comptes 2010. » Tous les non-cadres payés au Smic sont potentiellement concernés, encore faut-il qu'ils portent plainte. FO a préparé à leur intention un « kit » pour leur faciliter la tâche. D'autres enseignes, telle Auchan, pourraient être épinglées pour la même raison. Plus de 2 000 plaintes hanteraient les tribunaux, selon les syndicats.

 

Un malaise latent

Au-delà des temps de pause, c'est l'image sociale de Carrefour qui est en jeu. Et ce après un printemps social agité. Les indignés de la grande distribution ont manifesté en avril dans les hypers, en mai dans les entrepôts et en juin dans les Carrefour Market. Des mobilisations dans certains cas inédites avec un taux de grévistes de 85% dans les hypers par exemple. À chaque fois, ils se sont battus pour grignoter un peu de salaire en plus, quelques avantages par là (l'élargissement de la remise sur achats aux carburants et au fuel pour les salariés des hypers) ou par ici (la création de tickets-restaurants de 4€ pour ceux de Carrefour Market).

Le malaise est latent. « Les marques-entreprises comme Renault, Orange ou Carrefour sont hautement symboliques. Les gens voudraient qu'elles soient exemplaires, ce sont des métaphores de nous, analyse Jean-Paul Brunier, PDG de Leo Burnett, filiale de Publicis. Dans ce cas précis, Carrefour est pris en défaut de cohérence. Par ailleurs, ce distributeur mène plein de bonnes actions : il distribue 50 millions de repas gratuits, donne chaque année 500 000 jouets... Mais les gens ne retiennent qu'un fait : que ce groupe paie ses salariés en dessous du Smic. »

 

Des salariés déboussolés

Une mauvaise image amplifiée par la stratégie qualifiée par beaucoup de purement financière de Colony Capital et de Bernard Arnault, les deux principaux actionnaires. « Ils n'ont pas la figure de la victime, mais une image d'exploiteurs, poursuit Jean-Paul Brunier. À l'opposé, un Leclerc a une bonne image parce qu'il prend le parti des gens. » L'image d'employeur de Carrefour ne risque pas de s'arranger avec les manifestations des syndicats le 21 juin pour dénoncer les réductions d'emploi déguisées (10 000 selon eux sur les trois dernières années) et le projet de scission de Dia. « Les salariés de Carrefour ne savent plus où ils habitent, conclut Vincent Leclabart, président d'Australie (et publicitaire de Leclerc). Ceux qui prennent les décisions gagnent très bien leur vie, c'est connu dans une entreprise cotée. Les plus riches le sont de plus en plus et les plus pauvres de plus en plus aussi. Cela ne peut que cristalliser des conflits. » L'automne pourrait bien être celui des indignés de la grande distribution.

UN PRINTEMPS CALAMITEUX

  • 9 AVRIL FO, la CFDT et la CGT appellent à manifester contre la politique salariale de Carrefour et obtiennent une mobilisation inédite 85 % des salariés des 130 hypermarchés cessent le travail. Résultat : les négociations sont rouvertes et un accord sur les salaires est signé.
  • MAI Grève dans la branche logistique (6 000 salariés) toujours au sujet des salaires. Un protocole d'accord est validé.
  • JUIN Conflit dans la branche des supermarchés, Carrefour Market (32 000 salariés, 540 magasins), qui oblige la direction à revenir à la table des négociations. Un accord est signé.
  • 14 JUIN Carrefour écope de 319 amendes d'un montant de 3,6 M€ par le tribunal de police d'Évry pour non-respect du Smic. 1 200 salariés sont concernés dans 13 magasins dans toute la France.
  • 21 JUIN Les cinq organisations syndicales appellent à manifester contre la stratégie des actionnaires Colony Capital et Bernard Arnault lors de l'Assemblée générale des actionnaires. Elles dénoncent une vision à court terme qui pénalise l'entreprise et les emplois.


Les marques-entreprises comme Renault, Orange ou Carrefour sont hautement symboliques. Les gens voudraient qu'elles soient exemplaires, ce sont des métaphores de nous. C'est d'autant plus vrai que ces entreprises sont françaises. Or, dans ce cas précis, Carrefour est pris en défaut de cohérence. Par ailleurs, ce distributeur mène plein de bonnes actions. Mais les gens ne retiennent qu'un fait : que ce groupe paie ses salariés en dessous du Smic.

JEAN-PAUL BRUNIER, PRÉSIDENT DE LÉO BURNETT

Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Toutes les actus de la consommation et de la distribution

je m’inscris à la newsletter

Article extrait
du magazine N° 2188

Couverture magasine

Tous les jeudis, l'information de référence de la grande consommation Contactez la rédaction Abonnez-vous