L'imagination en question

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Les Français n'ont plus d'imagination commerciale ! Cette phrase, ou plutôt cette sentence, apparaît de plus en plus souvent dans les discours ou les discussions de couloirs. Ces pessimistes avancent plusieurs arguments. Ils répandent la rumeur qui voudrait que Carrefour s'inspire en France de son concept brésilien Atacado et qu'Auchan trouverait son inspiration du côté de la Russie, avec Raduga. Ils évoquent les déferlantes des américains Costco et Amazon ou de l'irlandais Primark. Sans oublier ceux qui ont arpenté les rues de Berlin, de Londres ou de Barcelone et qui ont perçu la dynamique de ces villes quand Paris se morfond dans la grisaille et les fermetures de magasins le dimanche ou après 21 heures. Et que dire de ceux qui se sont précipités dans les allées du salon de la NRF à New York qui a vu débarquer plusieurs escadrilles d'entrepreneurs français. Comme à la belle époque ! Ce temps où il fallait aller aux États-Unis pour humer l'air du temps et déceler les dernières tendances (lire pages 32 à 35).

Cette impression de blocage n'est donc pas totalement fausse. Mais elle n'est pas non plus totalement exacte. D'abord, il convient de ne pas oublier que la France, n'en déplaise à notre ego, n'a pas tout inventé dans le commerce. Le premier grand magasin, un Bennett's of Irongate, a vu le jour en Grande-Bretagne à Derby en 1734. En France, les Trois-Quartiers ont dû attendre 1829 pour ouvrir leurs portes à Paris. Quant au concept du magasin populaire, il a été imaginé aux États-Unis par Franck Winfield Woolworth en 1879, et non par Prisunic en 1928. Chacun sait également que le hard-discount a été imaginé en Allemagne par les frères Albrecht, fondateurs d'Aldi, en 1948 et que ce même Aldi lancera l'aventure du hard-discount chez nous en 1988 à Croix. Et n'oublions pas que le premier supermarché européen a été inauguré à Bâle en 1951 par Gottlieb Duttweiler, le fondateur de Migros. Soit sept ans avant l'Express Marché de Rueil-Malmaison du groupe Goulet Turpin. Même le concept de l'hypermarché fait débat. Car si, en France, on évoque le Carrefour de Sainte-Geneviève-des-Bois en 1963, les Belges répliquent que Maurice Cauwe a mis en place courant 1961 la première « usine de distribution » sous le nom « Super Bazar ».

Faut-il en conclure que la France n'a jamais eu d'imagination commerciale ? Bien sûr que non. Notre histoire regorge d'entrepreneurs comme les Leclerc, Fournier, Defforey, Théret, Essel, Solal, Darty, Dubois..., qui ont laissé leur empreinte et marqué l'histoire. Et il serait totalement erroné ou fallacieux de laisser croire que, depuis ces « pères-fondateurs », plus rien ne se passe. D'abord parce que, eux aussi, ont souvent trouvé leur inspiration en dehors de nos frontières. Ensuite parce qu'il ne faut pas perdre de vue que le drive alimentaire est une « trouvaille » française ou que le modèle économique de vente-privée.com est décortiqué par nombre d'experts internationaux. Finalement, plus que d'une absence d'imagination, nous souffrons probablement d'un manque d'audace. Parce que les lois sont plus complexes que jamais, les coûts plus exorbitants qu'hier, les entrepreneurs hésitent, tergiversent et attendent une rentabilité à court terme alors qu'il faut miser sur le moyen ou le long terme. Là où les anciens avançaient avec leurs « tripes » avec une vision et des certitudes, trop de dirigeants s'orientent avec un tableur Excel. Les idées sont là. Elles foisonnent aussi bien dans les provinces françaises que sur d'autres continents. Il faut simplement savoir les déceler, les sublimer et passer à l'acte.

 

« Nous souffrons probablement d'un manque d'audace. »

 

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Article extrait
du magazine N° 2304

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