Marchés

L'impossible épreuve des tests sans animaux

Dossier Dès le 11 mars, il sera interdit de vendre en Europe des cosmétiques dont les ingrédients ont été testés sur les animaux. Seul problème : les méthodes alternatives ne couvrent pas l'ensemble des besoins.

 ANNE DUX, DIRECTRICE DU DÉPARTEMENT DES AFFAIRES SCIENTIFIQUES ET RÉGLEMENTAIRES DE LA FÉDÉRATION DES ENTREPRISES DE BEAUTÉ (FEBEA)
ANNE DUX, DIRECTRICE DU DÉPARTEMENT DES AFFAIRES SCIENTIFIQUES ET RÉGLEMENTAIRES DE LA FÉDÉRATION DES ENTREPRISES DE BEAUTÉ (FEBEA)© DR

Sur le papier, tout est limpide. Sur le papier... Car en interdisant la vente au sein de l'Union européenne de produits testés sur les animaux, le règlement cosmétiques est allé un peu vite en besogne. Ou, du moins, plus vite que la science. Cette dernière n'a pas avancé aussi vite que prévu. « Nous ne disposons pas encore de méthodes alternatives pour l'ensemble des tests », concède Anne Dux, directrice du département scientifique et réglementaire pour la Fédération des entreprises de beauté (Febea). Impossible, donc, d'analyser la nocivité d'une substance de manière exhaustive. Mais, depuis l'annonce du projet, il y a dix ans, les députés européens ont estimé que les laborantins avaient eu le temps de se mettre au pas. C'est là tout le problème. Mais, in fine, quid de la sécurité du public ?

 

Historique de la douleur

La question des tests sur les animaux en Europe n'est pas nouvelle. Déjà, en 1986, une directive européenne instaurait la norme des 3R : application d'une règle éthique établie par deux Britanniques en 1959.

Le concept est simple : un chercheur dont le cobaye est à poils ou à plumes doit garder à l'esprit le « Remplacement » des expériences sur les animaux lorsqu'il est possible, la « Réduction » du nombre d'animaux utilisés et le « Raffinement » des tests, c'est-à-dire limiter la douleur du sujet utilisé et assurer son confort. Mais, en 2003, les 3R sont devenus obsolètes, et l'UE, poussée par les ONG de protection des animaux, a frappé un grand coup avec l'interdiction progressive des tests sur les petites bêtes. Le plan était réglé comme du papier à musique et devait aboutir, dix ans plus tard, à l'interdiction totale. Dès 2004, les tests sur les produits finis sont excommuniés de la communauté cosmétique. En 2009, ce sont ceux sur les ingrédients qui se voient bannis de l'espace européen.

 

Toxicité chronique

Mais les industriels pouvaient toujours effectuer ces tests en dehors de cette zone. Notamment ceux de toxicité chronique, « pour lesquels la communauté scientifique ne dispose pas encore de méthodes alternatives », explique Anne Dux. Mais elle devait plancher afin de trouver des solutions ! Car, en mars 2013, dix ans après avoir été prévenu, le monde cosmétique n'aura plus le droit de vendre sur le territoire européen des produits dont les ingrédients ont été testés sur les animaux. Peu importe leur origine.

Et, sans tests alternatifs, il devient difficile d'évaluer la dangerosité d'un produit. Sachant que, avec le nouveau règlement, les autorités surveilleront de près, en parallèle, l'évaluation des substances utilisées par les fabricants. (lire p. 34). « On leur demande de fournir davantage de données tout en interdisant les tests sur les animaux », résume Laurence Wittner, écrivain spécialisé sur les rapports santé-cosmétique et fondatrice du site internet l'Observatoire des cosmétiques. Autrement dit : on contraint l'industrie à prouver davantage la non-toxicité de ses produits tout en réduisant paradoxalement les moyens pour y parvenir.

Toutefois, les députés européens n'ont pas perdu la tête. Et s'ils le font, ce n'est pas que pour le plaisir du lobby des ONG, qui « a été très fort dans les débats », précise une source proche des groupes d'influences à Bruxelles ayant participé aux discussions sur le règlement. « C'est aussi un moyen de faire pression sur l'industrie cosmétique », précise cette même source. Face à la date fatidique imminente, elle se voit dans l'obligation d'investir massivement. Entre 1988 et 2008, on estime à 150 millions d'euros la somme allouée à la recherche de tests alternatifs. En juillet 2009, la Commission européenne et la Fédération européenne de l'industrie cosmétique - la Colipa, à l'époque - ont conclu un accord. Une nouvelle enveloppe de 100 millions d'euros sur cinq ans a été dédiée à ces mêmes recherches. Le secteur a donc investi sur cinq ans les deux tiers de ce qui avait été investi sur vingt... Sacré coup de fouet dans les laboratoires !

 

Remplacement complexe

Et qui a porté ses fruits. « Dans certains domaines, comme l'irritation cutanée ou oculaire, la pénétration et l'absorption de la peau ou encore la phototoxicité, le remplacement des tests est total », rassure l'ECVAM, l'organisme européen de validation des tests scientifiques. « Mais pour les effets toxicologiques qui procèdent de processus biologiques plus complexes, le remplacement n'est pas fini », concède-t-il. « Pour des tests d'irritation cutanée, par exemple, nous travaillons in vitro, sur des modèles de peau humaine reconstruite », explique Hervé Groux, fondateur d'Immunosearch, une société issue d'un pôle de compétitivité et spécialisée dans les méthodes alternatives aux tests animaliers. « Nous arrivons à analyser la réponse immunitaire de la cellule, et en déduire si la peau s'irrite ou non. Et ces méthodes sont tout aussi fiables, voire plus ! », argumente-t-il.

Cependant, il ne s'agit ici que de l'analyse d'un organe : la peau. Le travail est localisé. Lorsque la toxicité en implique plusieurs (toxicité systémique) ou qu'il est question de nocivité à long terme, les tests sur les animaux sont, à ce jour, le seul moyen de connaître l'impact des produits. La recherche arrive parfois à réaliser des modèles sur ordinateur, à estimer la nocivité via des substances chimiques ressemblantes, mais aucune méthode, pour le moment, n'offre une fiabilité acceptable, et ne peut assurer décemment la sécurité du public.

« Définir et valider un test scientifique auprès des autorités demande du temps et de l'argent ! », résume Hervé Groux. Le processus scientifique et administratif est long. D'autres laboratoires doivent aboutir aux mêmes résultats. Le protocole doit lui-même montrer pattes blanches auprès des autorités... L'Oréal, par exemple, aurait mis dix ans à faire valider son test d'irritation cutanée pour un investissement total approchant le million d'euros.

Mais, selon les ONG, c'est une question de choix dans les priorités. « Sur les 3 milliards d'euros dépensés en Europe pour l'expérimentation animale, seuls 12 millions sont consacrés au développement d'alternatives », clamait l'une d'elles en 2008.

 

Une vision réduite du secteur

Aussi les associations estiment-elles que les entreprises doivent mettre plus d'argent. Certes. Mais, selon l'industrie, sur les 12,1 millions d'animaux utilisés en Europe pour tester les ingrédients en 2008, soit avant l'interdiction de ce type d'expérience, seuls 1 510 ont été employés à cette fin. « Et encore, le nombre d'animaux utilisés dans ce secteur a fortement diminué ces dernières années », avoue un proche des lobbys. Le « reste » des quelque 9 millions de rongeurs, 12 000 primates et autres cobayes étant essentiellement consacré au secteur pharmaceutique.

Alors pourquoi cibler spécifiquement les cosmétiques ? « Les députés à l'origine du projet estiment qu'une bonne part des cosmétiques n'est que vanité humaine, avoue un anonyme qui a participé aux discussions. Et ils considèrent qu'on ne doit pas faire souffrir des animaux pour cela. » Certaines pratiques, comme l'ascite, où l'on pénètre l'abdomen de souris encore vivantes, étaient, de fait, atroces pour les rongeurs.

« Mais c'est aussi ignorer qu'une grande majorité des cosmétiques ne sont pas que du maquillage, mais des gels douches, du savon, du dentifrice... Des produits nécessaires à l'hygiène. » Et donc indispensable à nos sociétés. Et la décision pourrait bien pénaliser le marché. « Cela n'aura pas d'impact sur la sécurité du consommateur, car les ingrédients pour lesquels nous ne disposons pas de données suffisantes ne seront pas utilisés dans les cosmétiques », explique Anne Dux. Les marques ne pourront prendre le risque de mettre sur le marché un produit à l'innocuité douteuse. « En revanche, cela prive le public de toute innovation en matières d'ingrédients », concède-t-elle. Pour les substances existantes et dont on connaît la toxicité, aucun problème. Pour les matières « polémiques », comme les parabènes, dont la dangerosité est toujours en cours d'étude, elles resteront enterrées en attendant. Impossible d'avancer. Mais c'est surtout l'éventail de choix des substances utilisables dans les nouveautés qui se réduira comme peau de chagrin tant que la science n'aura pas comblé ses lacunes. Car, lorsqu'un nouveau produit miracle pour la peau sera étudié, il sera impossible de valider son innocuité

 

Une position politique forte

Faut-il s'attendre à une baisse d'innovation ? À des gammes uniformisées, avec, pour seule différenciation, la couleur et l'emballage ? Difficile à admettre pour un secteur dont la survie réside justement dans des innovations débordantes, avec des catalogues de nouveautés inondant le marché et des introductions régulières d'ingrédients inédits. Le parlement reviendra-t-il sur sa décision ? Reculera-t-il la date butoir ?

Malgré les demandes insistantes de l'industrie des cosmétiques, cette décision est impossible. Un député européen affirme recevoir des dizaines de lettres de fabricants par jour sur cette question. Mais il affirme ne pas pouvoir s'opposer à cette décision. Le Parlement européen s'est acharné pour la maintenir. « C'était une position politique très forte. Au total, sur tout le cheminement du projet, elle a été confirmée trois fois ! Ce serait se contredire que de revenir en arrière, et décrédibiliser toute l'institution », commente un interne à Bruxelles. Aux dernières nouvelles, « le seul geste que fera l'UE envers l'industrie, c'est de produire un rapport annuel analysant l'impact de cette interdiction sur le marché », continue cette source. Et ainsi visualiser l'étendue des dégâts annoncés par les fabricants. Une menace pour les 1,7 million d'emplois du secteur cosmétique, selon Cosmetics Europe (le nouveau nom du Colipa) ?

 

Changement progressif

Ou d'autres , ailleurs ? Car les tests sur les animaux sont toujours autorisés outre-Atlantique, et la lutte ne fait que commencer en Asie, continent où la règle est inverse. Elle impose de tester sur des animaux ! Alors, si les fabricants installés dans ces zones géographiques entendent toujours commercer avec le Vieux Continent, ils devront se mettre au pas. C'est d'ailleurs peu à peu le cas. Et si l'engouement devenait mondial ?

PAS DE SOLUTION AVANT 5 ANS !

Pour développer la recherche d'alternatives, un vaste projet a été lancé : Seurat. La première partie du plan à long terme, Seurat-1, a pour objectif de mieux comprendre les interactions entre les substances et l'organisme biologique. « Il ne fournira pas de solution explicite de remplacement dans les cinq ans, précise l'ECVAM, l'organisme européen chargé de valider les méthodes de tests. Mais c'est un projet réaliste et innovant pour asseoir un nouveau cadre de tests. » Le chemin du savoir est un long sentier sinueux.

HERVÉ GROUX, FONDATEUR D'IMMUNOSEARCH, SOCIÉTÉ SPÉCIALISÉE DANS LES TESTS D'INGRÉDIENTS IN VITRO « Des alternatives plus performantes et plus fiables »

LSA - Dans quels domaines les tests alternatifs sont-ils validés ?

Hervé Groux - Pour ce qui est des tests locaux d'irritation cutanée ou oculaire, ou de sensibilisation de la peau, les méthodes alternatives sont validées. Mais dans le cadre de toxicités plus complexes, comme celles de long terme ou systémique [qui implique plusieurs organes, NDLR], on ne sait pas encore le faire. Il est plus difficile de modéliser correctement un comportement qui inclut de nombreux paramètres.

LSA - Comment ces essais fonctionnent-ils ?

H. G. - Nous travaillons sur des modèles de peau reconstruite. Nous récupérons des morceaux de peau jetés, nous isolons des cellules et reconstruisons une peau sur laquelle nous appliquons le produit. Lorsqu'une cellule est agressée, elle émet des signaux de danger aux autres et modifie son interaction avec elles. Nous, nous analysons la réponse immunitaire de cette cellule agressée. Ces tests alternatifs sont parfois plus performants et plus fiables que ceux réalisés sur les animaux.

ANNE DUX, DIRECTRICE DU DÉPARTEMENT DES AFFAIRES SCIENTIFIQUES ET RÉGLEMENTAIRES DE LA FÉDÉRATION DES ENTREPRISES DE BEAUTÉ (FEBEA) « Priver les consommateurs de toute innovation »

LSA - Où en est la procédure d'interdiction de tests sur les animaux ?

Anne Dux - Les tests sur les animaux sont interdits depuis longtemps : ceux sur les produits finis depuis 2004, et ceux sur les ingrédients depuis 2009. La seule faculté qui demeure jusqu'au 11 mars 2013 est celle de faire réaliser, en dehors de l'Union européenne, certains tests de toxicité chronique chez l'animal de laboratoire, pour lesquels la communauté scientifique ne dispose pas encore de méthodes alternatives. Et non seulement nous n'en disposons pas, mais tous les tests en toxicologie visent à se servir de données chez l'animal pour prédire la tolérance chez l'homme. LSA - Y aura-t-il des impacts sur le marché ou sur la sécurité des consommateurs ?

A. D. - Cela n'aura pas d'impact sur la sécurité du public, car les ingrédients pour les lesquels nous ne disposons pas de données suffisantes ne seront pas utilisés. En revanche, cela le prive de toute innovation en matière d'ingrédients. 

1 commentaire

Félix

18/02/2013 12h44 - Félix

Madame Dux,

Beaucoup de consommateurs, n'ont jamais utilisé des produits cosmétiques, savons dentifrices et produits ménagers testés sur les animaux..et se portent très bien, et physiquement et moralement !
Quand on lit les résultats les tests effectués sur les produits cosmétiques et autres, par des associations de défense des consommateurs, les produits les meilleurs sont ceux qui n' ont jamais été testés sur les animaux.. He oui !
Les déodorants nocifs, les rouges à lèvres, crèmes diverses et variées, tous testés avec la cruauté que l'on sait sur les animaux, ont provoqués très souvent , trop souvent des allergies parfois très graves.. Quand bien même torturer les animaux serait efficace, cela est indigne, et il serait temps d' apprendre à regarder et voir cet autre qu' est l' animal, qui pour vous n 'est " qu'un animal de laboratoire" comme si il était né avec cette singularité là .

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