L'improbable repli du groupe Carrefour sur l'Europe

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Selon le Monde, le distributeur chercherait, sous la pression de ses deux principaux actionnaires, à céder ses filiales asiatiques et sud-américaines. En privilégiant l'intérêt financier, Arnault et Colony risqueraient d'anesthésier Carrefour.

Rapporter 8 à 12 milliards d'euros à Carrefour et dégager des dividendes exceptionnels élevés pour les actionnaires (un peu plus de 900 M E pour Blue Capital, selon Exane). > Réduire sensiblement les investissements (concentrés à 31 % sur l'Amérique latine et l'Asie en 2009), déjà largement recentrés sur la France (39 %). > Faciliter la transformation du groupe en distributeur de proximité, voire, à terme, en e-retailer pour le non-alimentaire
> Amputer le groupe de ses moteurs de croissance > Cantonner le périmètre de Carrefour à des marchés matures à faible potentiel > Transformer Carrefour en distributeur régional
6 pays (Chine, Taiwan, Thaïlande, Indonésie, Singapour, Malaisie) 644 magasins à fin 2008, dont 292 hypers 7 % du chiffre d'affaires du groupe 7 % du résultat opérationnel + 25,5 % de croissance des ventes en 2008 3,4 % de marge d'exploitation en 2009 (+ 0,3 point en 2010) Principal pays la Chine, avec 3,4 Mrds E de CA TTC en 2008 (2,99 Mrds E HT), en hausse de 16,9 %
3 pays (Brésil, Argentine, Colombie) 1 184 magasins à fin 2008, dont 288 hypers 12 % du chiffre d'affaires du groupe 12 % du résultat opérationnel + 11 % de croissance des ventes en 2008 3,6 % de marge d'exploitation en 2009 (stable en 2010) Principal pays le Brésil, avec 8,4 Mrds E de CA TTC en 2008 (7,25 Mrds E HT), en hausse de 25,8 % en 2008
« C'est incroyable ! Comment deux actionnaires qui détiennent seulement 13,5 % du capital et 20 % des droits de vote peuvent pousser le management à prendre une décision qui pourrait tuer Carrefour ? »

C'est la stupeur qui prévaut après la parution, lundi 28 septembre, d'un article du Monde évoquant un projet poussé par les deux actionnaires de référence de Carrefour, Colony et le groupe Arnault, réunis dans Blue Capital, qui viserait à céder les filiales latino-américaines et asiatiques du groupe, et donc à se séparer de près de 20 % de son chiffre d'affaires et de ses résultats. Stupeur doublée par l'absence de démenti du groupe, qui se refuse simplement à commenter l'information. « Cela ressemble à un coup de sonde, commente un expert financier. Colony est coutumier du fait, il nous avait déjà fait le coup avec Accor. »

Deux régions porteuses

Le quotidien du soir et, après lui, le Figaro, citant des sources « proches du dossier », affirment que le projet de cession ferait l'objet de discussions poussées entre les actionnaires, qui détiennent ensemble 13,5 % du capital et un peu moins de 20 % des droits de vote, et les dirigeants du groupe, sur lesquels « ils mettent une pression gigantesque ». D'un point de vue strictement comptable, on les comprend : depuis leur entrée dans le capital de Carrefour en 2007, les deux actionnaires ont vu le cours du distributeur perdre près de 30 %, et ont « brûlé » virtuellement près de 1,5 milliard d'euros. La tentation est donc sans doute grande de dégager rapidement les fruits de leurs investissements. D'autant que le projet de valoriser les murs des magasins du groupe en cotant ou en accueillant des investisseurs dans la filiale Carrefour Property est désormais repoussé à une hypothétique reprise du marché de l'immobilier.

Nul doute qu'ils tireraient un bon prix de la cession des deux zones les plus porteuses du groupe en termes de croissance, mais aussi de marges, et particulièrement de leurs deux pays phares, le Brésil et la Chine, respectivement quatrième et sixième plus gros contributeurs au chiffre d'affaires de Carrefour. La revente des filiales de ces deux pays pourrait rapporter 8 à 12 milliards d'euros, selon les estimations, et générer, une fois les impôts et la dette intégrés, environ 900 millions d'euros de dividendes exceptionnels pour Blue Capital, avancent certains analystes. Les prétendants au rachat ne devraient pas manquer. À commencer par Wal-Mart, qui fait figure de candidat idéal à la reprise non seulement des deux pays, mais même des deux régions. Au Brésil et en Chine, le numéro un mondial de la distribution se renforcerait considérablement. Il prendrait également pied sur des marchés où il est encore peu ou pas présent, comme l'Argentine et la Colombie. Autre argument avancé par les tenants de cette hypothèse, les deux zones génèrent très peu de synergies entre elles, et même avec le groupe ; s'en séparer n'aurait donc pas d'impact financier majeur.

« Un scénario industriel catastrophique »

Ces arguments à très courte vue surprennent en interne. « Je n'avais jamais entendu parler d'un tel projet, même si l'hypothèse avait effectivement été discutée il y a deux ans, commente un cadre de Carrefour France à LSA. Mais cela reviendrait à se priver de tous nos réservoirs de croissance et à nous recentrer sur les pays les plus durs en termes de consommation et de perspectives. Je serais très surpris d'une telle décision. »

Aussi surpris que les analystes financiers, qui relèvent tous que cette hypothèse est en totale contradiction avec la stratégie annoncée fin juin par le directeur général du groupe et réaffirmée mi-septembre, au cours de la présentation des résultats semestriels. Lors de ces deux rendez-vous, Lars Olofsson avait affirmé qu'il avait le plein soutien de ses actionnaires pour déployer son plan à quatre ans, un savant mélange entre baisse des coûts (2,1 milliards d'euros d'économie), redressement de la France et poursuite de la croissance, en particulier dans les Bric (Brésil, Russie, Inde et Chine). Cette décision « constituerait un revirement stratégique majeur pour le groupe, qui se retrouverait centré sur la France (54 % du chiffre d'affaires) et le G4 (France, Espagne, Italie, Belgique, 89 % du chiffre d'affaires) », commentent les analystes de Natixis Securities, qui rappelent que « Carrefour n'a pas besoin de cash ». Carrefour oui, mais Arnault et surtout Colony, qui ont souffert de la crise financière, c'est beaucoup moins sûr !

Cette pure logique financière fait enrager un certain nombre d'observateurs. « Si Blue Capital mène à terme ce projet, cela signe la mort de Carrefour à terme, commente, très remonté, un expert respecté. Ce serait aussi un signe désastreux, pour la place financière parisienne, que de voir deux actionnaires qui détiennent seulement 13,5 % du capital imposer leurs vues et un scénario industriel catastrophique à ceux qui possèdent 86,5 % du groupe. » Surtout que, pour lui, le scénario ne résout absolument pas le problème numéro un du groupe, qui est l'hyper : « Le cours de Carrefour ne bougera pas tant que les performances des hypermarchés ne remonteront pas. » Blue Capital est prévenu !

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Article extrait
du magazine N° 2105

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