L'inquiétante flambée du prix des matières premières

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Des panneaux d’aggloméré à la colle, de l’acier aux semi-conducteurs, du nickel à la mousse, tous ces matériaux, permettant de fabriquerdes cuisines, des matelas, des canapés, des ordinateurs, des smartphones ou des consoles, ont vu leur prix exploser en six mois. Au point de désorganiser la production en amontet de susciter l’inquiétude sur les prix.

L’usine de matelas du fabricant français Cofel, à Criquebeuf-sur-Seine, dans l’Eure, doit honorerun carnet de commandes plein, malgré la haussedu prix de la mousseet de celui de l’acier.
L’usine de matelas du fabricant français Cofel, à Criquebeuf-sur-Seine, dans l’Eure, doit honorerun carnet de commandes plein, malgré la haussedu prix de la mousseet de celui de l’acier.© © COFEL

Voilà deux usines implantées dans la banlieue de Lille, qui appartiennent à l’un des plus gros fournisseurs de meubles en kit pour, notamment, de grands distributeurs comme Conforama ou But. Son nom : Demeyere. Celui-ci s’est relevé du Covid, mais se relèvera-t-il de l’inflation extraordinaire qui touche les matières premières depuis l’automne dernier ? Cet industriel, avec 150 millions d’euros de chiffre d’affaires avant la pandémie, a les reins solides, mais d’autres les auront peut-être moins. Jugez plutôt : alors que son volume de commandes a augmenté de 20 % depuis le début de l’année, ses usines sont mises à l’arrêt forcé deux jours par semaine et bientôt trois. « Notre capacité de production est réduite de 40%, et prochainement de 60 %, soupire Christian John, directeur général de Demeyere. L’inflation que nous connaissons depuis cet automne est absolument unique. Nous n’avons pas vu ça depuis 1929 ! Une série de facteurs cumulés ont des effets en cascade et, le plus inquiétant, est que nous n’avons aucune visibilité sur les prochains mois. »

Un phénomène passager ?

Les chiffres parlent. Entre septembre et aujour­d’hui, l’indice de prix des panneaux d’agglomérés, présents dans la plupart des meubles, a bondi de 40 %. Le prix des cartons et des emballages a augmenté aussi de 7 % en moyenne. Quant aux palettes, le patron de Demeyere dit faire face à un début de pénurie. « Tout le monde rencontre des difficultés sur l’approvisionnement en bois, poursuit Christian John. Le prix des palettes a augmenté de 50 %. » Sans ­compter le prix de la mousse (+ 48 % en un an) ou celui de l’acier (+ 30 % sur les six derniers mois) qui affectent également les fabricants de matelas ou de canapés. « Tout est en train d’augmenter, Or, nous ne savons pas si c’est conjoncturel ou structurel, et nous démarrons l’année avec un carnet de commandes plein », explique Luis Flaquer, directeur général de Cofel, l’un des principaux fabricants de matelas français avec des marques aussi connues qu’Epéda, Bultex ou Merinos.

Tout le high-tech

Mais le meuble, et la France, ne sont pas les seuls concernés, tant s’en faut. La fièvre inflationniste saisit aussi les semi-conducteurs (+ 80 % de hausse des prix en quelques mois) et bouleverse toute l’industrie du high-tech. Car ces petites puces se retrouvent dans des milliers d’appareils électroniques : smartphones, ordinateurs, consoles de jeux… Face à la pénurie de ces pièces indispensables, les usines qui fabriquent l’iPhone 12 d’Apple ou la PS5 de Sony tournent au ralenti. Cette fois, ce n’est pas seulement le marketing de la rareté qui a orchestré les sorties de deux nouvelles consoles de jeux vidéo en novembre dernier, la PS5 et la Xbox Series de Microsoft, mais aussi le manque de ces puces. Cela explique la difficulté actuelle à trouver sur le marché ces nouvelles machines de guerre. Samsung, lui, a annoncé qu’il n’y aurait pas de Galaxy Note en 2021, faute de composants électroniques. À cela s’ajoute la demande sans précédent des consommateurs dans le monde pour s’équiper en ordinateurs. Rien qu’en France, les ventes d’informatique ont battu des records en 2020 (+ 18,2 %, selon GfK), et il s’est vendu 300 millions d’ordinateurs dans le monde en un an. « L’informatique se retrouve en concurrence avec l’automobile ou l’aéronautique, qui utilisent aussi des circuits imprimés », indique Angelo d’Ambrosio, directeur général d’Acer France. Cela crée un déséquilibre entre l’offre et la demande, que résume Ano Kuhanathan, expert chez l’assureur-crédit Euler Hermes : « L’offre s’est contractée, alors que, dans le même temps, les secteurs des biens électroniques ont très bien tenu. La Chine s’est aussi remise à faire des stocks dès l’automne, notamment en achetant beaucoup d’acier. »

Pour la filière du meuble aussi, les raisons sont d’ordre macroéconomique. D’abord, les fabricants américains, qui achètent leurs matières premières au Canada, se tournent depuis quelque temps vers l’Europe à cause du renchérissement des taxes douanières imposées par l’ancien président, Donald Trump, entre les États-Unis et le Canada. Ensuite, le numéro mondial de l’ameublement, Ikea, avec 35,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires, a vu son contrat rompu avec son principal fournisseur américain, Sander. Résultat : le suédois se tourne aussi vers l’Europe pour faire ses emplettes, ajoutant de la pression sur une filière en tension.

Le bricolage n’est pas épargné, et le diable se niche dans les détails. Ainsi, la tôle acier galvanisé, un basique pour les rails de fixation des cloisons de plâtre, a vu ses prix doubler en six mois et ses délais de livraison tripler. Même scénario pour la colle, la résine ou le monomère qui sert à fabriquer les peintures. Jean-Luc Guéry, président d’Inoha, qui représente le secteur, n’a jamais vu ça. « Toutes les matières premières sont touchées, c’est inédit. Lors du premier confinement, beaucoup de fournisseurs de plastique et d’acier ont fermé leurs usines, et il a fallu un peu de temps pour les redémarrer alors que la demande était très forte. » La répétition de périodes de stop & go a fini de désorganiser la production. Les stocks tampons, prévus pour faire face, ont été vidés en un rien de temps, et les usines, aujourd’hui, quand bien même elles ont repris leur production, ne peuvent pas suivre la demande.

Allongement des délais

D’un côté les prix des matières premières flambent, créant une pénurie pour certains composants, de l’autre, les carnets de commandes n’ont jamais été aussi remplis. En conséquence, les délais de livraison auprès des distributeurs s’allongent. « Nous sommes passés de quatre à quinze semaines », précise Jean-Luc Guéry. « En ce moment, les panneaux de bois ne peuvent être livrés que fin juin, soit des délais deux à trois fois plus longs qu’habituellement », renchérit Philippe Moreau, président de l’Ameublement français, qui représente les fabricants de meubles. Dans un courrier adressé à Bercy, la filière demande aux distributeurs d’être compréhensifs sur l’application de pénalités de retard jusqu’à la fin du premier semestre 2021. Et plaide pour la préservation des marges, très faible puisque la rentabilité nette ne dépasse pas 1,5 %. « Les distributeurs se sont montrés ouverts parce qu’ils ont aussi besoin des fabricants français », note Philippe Moreau, qui ajoute cependant que des hausses de prix sont déjà visibles, entre 3 et 10 %. Une clause d’indexation sur le prix des matières premières a été introduite dans la plupart des contrats avec les distributeurs et sera revue à la hausse ou à la baisse, suivant l’évolution des cours.

La question est de savoir si cette hausse sans précédent et d’une ampleur mondiale va durer. Ano Kuhanathan reste persuadé que le phénomène est conjoncturel et passager : « L’offre va se réajuster. Nous ne sommes pas dans un cycle où les capacités de production ont été détruites. Les producteurs n’ont pas intérêt à maintenir les cours trop hauts au risque de limiter la ­demande. Et rien ne dit que le consommateur va payer la hausse des matières premières. »

Tout va dépendre de la stratégie des distributeurs : vont-ils répercuter la flambée sur leurs marges ou sur le prix final ? Angelo d’Ambrosio craint une hausse des prix pour septembre. « Suivant les configurations de PC, la hausse des prix, entre les matières premières et la parité avec le dollar, devrait osciller entre 5 et 15 % au troisième trimestre. Toute la chaîne essaie de trouver des solutions. Nous pouvons par exemple concevoir les produits un peu différemment. » Une hausse des prix qui, selon lui, devrait être moins importante sur les produits d’entrée de gamme. La balle serait-elle dans le camp des consommateurs ? La grande inconnue est aussi entre leurs mains, la question étant de savoir s’ils vont se mettre à dépenser l’épargne accumulée avec la pandémie (200 milliards d’euros d’ici à fin 2021, selon la Banque de France) et, si oui, quand.

Des raisons multiples
  • La reprise chinoise : la Chine fait des réserves stratégiques depuis l’automne dernier, notamment en aluminium, en cuivre et en acier.
  • Un déséquilibre entre l’offre et la demande s’est créé. En Europe, la demande, notamment pour l’ameublement, les biens électroniques, s’est bien tenue alors que, de l’autre côté, l’offre s’est contractée.
  • Mises à l’arrêt pendant deux mois en 2020, les usines ont mis du temps à redémarrer et ont eu du mal à faire face au rebond de consommation constaté après chaque confinement.
  • La concentration de plus en plus forte des sites de production de matières premières, notamment dans les panneaux et les composants chimiques, explique également cette inflation.
Des conséquences lourdes
Une pénurie de composants (semi-conducteurs) notamment pour les produits électroniques, qui oblige certains fabricants à suspendre ou à reporter leurs lancements.? Des délais de livraison qui se rallongent. Dans l’ameublement, sur certains produits, ils sont passés de quatre à quinze semaines, avec un risque de rupture temporaire.? Les fabricants demandent une tolérance aux distributeurs, notamment sur les pénalités de retard, dans les contrats.
Évolution du prix des semi-conducteurs depuis fin 2020
Semi- conducteurs + 80 %
Source : WSTS
Évolution du prix de la mousse PU polyol flexible entre janvier 2020 et janvier 2021
Mousse + 48 %
Source : Plastic Information Europe
Évolution du prix des panneaux de bois brut depuis septembre 2020
Bois + 40 %
Source : Euwid
Évolution du prix de l’acier depuis septembre 2020
Acier + 30 %
Source : indice Mecastar
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Article extrait
du magazine N° 2646

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