L'invasion des papy-gamers

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enquête - Le portrait-robot du joueur type de jeux vidéo a pris des rides. Fabricants de consoles et éditeurs ne se contentent plus des « gamers », ils veulent séduire les seniors avec des jeux de développement personnel. Les plus de 50 ans accrochent. Ce n'est qu'un début...

Elle s'appelle Barbara St Hilaire et c'est une star du web. Ses vidéos ont été vues plus de 200 000 fois sur le site de partage de vidéos YouTube. Cette grand-mère américaine de 71 ans qui vit à Cleveland n'a a priori rien d'exceptionnel. À un détail près : elle est l'une des « hardcore gameuses » les plus connues des États-Unis. Elle joue à la Playstation 3, à la XBox 360 et à la Wii, avec un penchant très affirmé pour les jeux de tir dans lesquels elle dégomme des zombies. Et elle passe des heures devant son écran, jurant comme un charretier en torturant sa manette. Cocasse. Sauf que, cette fois, il semble que la mamie a trouvé un adversaire à qui parler. Ou plutôt des adversaires. Bientôt, des centaines de milliers de retraités vont lui disputer la couronne de doyenne des gamers.

 

L'effet stylet DS

En effet, depuis quelques mois, les seniors ne font plus peur aux fabricants de jeux vidéo. Au contraire, ces derniers auraient même tendance à leur faire de l'oeil. « Avec la communication autour de la Wii et le pari des jeux qui ne ciblent pas particulièrement les gamers historiques, le fabricant Nintendo touche clairement des cibles nouvelles », confirme Tristan Bruchet, spécialiste du marché des jeux vidéo chez le panéliste GfK.

Avec un objet symbolique : le stylet de la Nintendo DS. Ce petit bout de plastique, grâce à l'interface tactile de la console, a révolutionné le jeu. Plus besoin de triturer une bonne douzaine de boutons dans des combinaisons acrobatiques pour effectuer des actions. Tout ou presque se manie directement sur l'écran, et les technophobes ne sont les seuls à apprécier. « J'ai fait toute ma carrière dans une société informatique, explique Brigitte, préretraitée de 56 ans qui vit aux Ulis (Essonne), mais l'utilisation facile de la console de Nintendo m'a donné envie d'essayer. » Pour sa console de salon sortie fin 2006, la marque japonaise a tenté de transposer ce succès sur grand écran. Aujourd'hui, le résultat est bien connu du grand public. La Wiimote est le pendant du stylet de la DS. Et les deux sont animés par la même philosophie : faire sortir le jeu vidéo de sa niche de gamers. En 2007, pour brasser large, Nintendo a introduit une Wii dans une convention de l'AARP (l'association des retraités américains). Un succès énorme, puisque de nombreuses maisons de retraite se sont déjà équipées de petites boîtes blanches pour distraire leurs pensionnaires.

Les distributeurs ont eux aussi vite compris l'intérêt de draguer ce nouveau public. Fin 2007, Micromania (plus de 300 points de vente) a organisé des journées spéciales. Au programme, des espaces réservés en magasins pour permettre aux 50 ans et plus de faire leurs premiers pas dans le jeu. « C'était un clin d'oeil, nous voulions leur montrer que ce n'était pas intimidant, assure Pierre Cuilleret, le président du premier vendeur de jeux vidéo en France. Nous nous sommes aperçus que les personnes ne venaient pas seules. La plupart du temps, elles étaient accompagnées par leurs enfants ou leurs petits-enfants. »

 

Entraînés par leurs enfants...

Car ce sont eux souvent qui sont prescripteurs auprès de leurs aînés... quand ils n'offrent pas directement la console aux parents. Ainsi, Olivier, 57 ans, a découvert une DS au pied du sapin avec le Programme d'entraînement cérébral du docteur Kawashima. Un titre censé améliorer la vivacité d'esprit. « J'ai bien compris le message, plaisante ce cadre, consultant dans l'industrie. ça a été une grosse surprise en fait, car je ne jouais pas aux jeux vidéo et ne connaissais pas cette console. Pourtant, depuis, il ne se passe pas un jour sans que je ne l'allume pas pour faire mes petits exercices. »

Et c'est ça, finalement, qui plaît tant dans les jeux vidéo à ce nouveau public. Faire de petits tests, des exercices quotidiens de dix à vingt minutes qui ne demandent pas un investissement trop chronophage. Cette nouvelle génération de joueurs ne goûte guère les jeux d'aventure et les longues quêtes de plusieurs dizaines d'heures chères aux amateurs historiques des jeux vidéo. Ce que confirme Mireille, 60 ans, retraitée de l'Éducation nationale qui s'est prise au jeu en lisant à sa petite-fille de 5 ans les instructions à l'écran sur le titre Nintendogs « J'ai un fils de 27 ans qui joue beaucoup à Mario et à ce type de jeux, mais moi, ça ne m'intéresse pas du tout. Ce qui me convient, ce sont les tests comme ceux de l'Entraînement cérébral ou les exercices comme le Sudoku, que je pratique sur l'ordinateur. » Des jeux fami liers pour les seniors, comme des sortes de mots croisés en plus « fun ». « C'est fantastique d'avoir ces jeux vidéo pour notre génération, s'émerveille même Mireille, qui se dit accro aux jeux d'exercices cérébraux. Je suis obligée de me contrôler. Sinon, j'y passerais des heures. » À quand des cures de désintoxication à la manette à proximité des stations thermales ?

Parfois, certains seniors sont même plus passionnés que leurs petits-enfants. Ce sont généralement des amateurs de longue date qui n'ont pas attendu la Nintendo DS ou la Wii pour s'amuser sur un écran. Un peu à l'image de la star américaine Barbara St Hilaire, qui surfe d'une console à l'autre, d'un jeu de tir à un titre de plate-forme avec la même aisance manette en main.

 

Commencer doucement

Jean-Paul, 61 ans, retraité, est un peu de ceux-là. Cela fait plus de dix ans qu'il joue sur son PC, mais pas à n'importe quels jeux. « Essentiellement des simulations de courses de voitures », confie-t-il, en précisant bien qu'il déteste les jeux d'arcade, pas assez réalistes à son goût. « J'aime beaucoup les voitures et la conduite, et je retrouve ce type de sensation avec les nouveaux jeux comme Colin McCrae ou les titres de formule un. » Pour s'adonner à sa passion, il s'est acheté un volant pour améliorer le réalisme de conduite. Un perfectionnisme qui tranche avec les habituels joueurs seniors.

Un retraité fanatique de jeux d'ado ? Ce n'est pas vraiment une surprise pour Pierre Cuilleret : « Lors des journées qui leur étaient consacrées, les seniors commençaient toujours par jouer à des titres faciles d'accès comme Wii Sport ou Programme d'entraînement cérébral, avant de se lancer dans des choses plus complexes, comme des courses automobiles dans des cockpits. » Pour lui, les jeux d'exercice divers et de casual gaming (du type Démineur ou Dame de pique) peuvent agir comme des chevaux de Troie auprès d'une population a priori réfractaire. « C'est comme pour le cinéma, le premier film que l'on voit est rarement un Jean-Luc Godard, assure-t-il. C'est la même chose dans le jeu vidéo : on commence à jouer à Wii Sport avant, peut-être, de passer à la Xbox 360. » Stephan Bole, président de Nintendo France, confirme cette propension et cite l'exemple de New Super Mario Bros sur DS. Un titre autoréférentiel qui joue sur la fibre nostalgique des anciens joueurs ayant délaissé leurs consoles depuis quelques années : « Ce jeu est arrivé à séduire au-delà des habitués de Mario. »

 

Encore quelques freins

Reste que seule une petite frange de seniors ose, aujourd'hui, s'aventurer vers des terres inconnues. La plupart des plus de 50 ans qui ont investi dans une Wii à Noël se consacrent essentiellement à Wii Sport. « Ma fille m'a fait jouer à Mario Galaxy récemment, mais ça me branche moins », confie Brigitte, la préretraitée de l'informatique de 56 ans. Pourtant, le jeu de plate-forme de la mascotte de Nintendo a fait un carton pendant les fêtes. Mais principalement auprès des fans de la marque japonaise. « Le phénomène devrait prendre de l'ampleur avec le temps, assure Chloé Defours, responsable du département technologie chez TNS Sofres. Nous ne sommes qu'au début du processus. » Les jeunes générations sont prévenues. En plus de payer les retraites des papy-boomers, elles devront aussi leur acheter des consoles.

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Article extrait
du magazine N° 2030

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