« L’obsolescence programmée, un concept creux qui traduit une peur du progrès »

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Dossier L’obsolescence programmée bientôt dans le Code de la consommation? C’est ce que souhaitent les Ecologistes qui ont fait voter le 28 septembre dernier un amendement de la future loi de transition énergétique sur le sujet.  Condamner les entreprises qui mettraient au point « un stratagème par lequel un bien verrait sa durée normative sciemment réduite dès sa conception, limitant ainsi sa durée d’usage pour des raisons de modèle économique » (définition officielle de l’Ademe), voilà qui est louable. Mais est-ce que c'est le cas? L’obsolescence programmée ne relève-t-elle pas du fantasme collectif? C’est la question que nous avons posée à Alexandre Delaigue, professeur d’économie à Saint Cyr et auteur d’un blog sur l’économie.  

L'évolution des téléphones depuis 30 ans
L'évolution des téléphones depuis 30 ans

 

LSA: Les entreprises ont-elles un intérêt à réduire sciemment la durée de vie de leur produit?

Alexandre Delaigue: Non et ce pour plusieurs raisons. Parce qu'elles sont en concurrence entre elles et que celle qui s'amuserait à le faire serait immédiatement distancée. Mais si on se place sur le plan de la rentabilité: c’est plus intéressant pour une entreprise de produire par exemple un seul téléphone qu’elle vendra 1000 euros et qui durera 5 ans que d’en produire deux à 500 euros qui dureront chacun 2 ans et demi. Pourquoi? Parce que produire entraine des coûts et autant les limiter.

 

LSA: On cite pourtant souvent l’exemple du cartel des ampoules (condamné en 1951 pour entente) et des imprimantes qui contiendraient une puce qui les rendrait inutilisables au bout d’un certain nombre d’impressions...

A.D.: Alors concernant le fameux cartel, il a effectivement été condamné car les industriels qui se sont rencontrés pour standardiser les produits en ont profité pour se mettre d’accord sur les prix et se partager les zones géographiques. Mais ils n’ont pas du tout été condamnés pour s’être mis d’accord sur une limitation de la durée de vie des ampoules! Le rapport est très clair là-dessus.

En ce qui concerne les imprimantes, c’est encore la réalité économique qui montre que limiter leur durée de vie n’aurait aucun sens. Les industriels ne gagnent rien ou presque sur le matériel comme les imprimantes, voire pour certains vendent à perte. Le business, ils le font sur les consommables, les cartouches d’encre. Quel intérêt auraient-ils à saboter leur matériel? Pour vendre un produit sur lequel ils ne gagnent rien? Ou pire décevoir le client qui partirait acheter une autre marque et donc d’autres consommables? Ca n’a pas de sens.

 

LSA: Cet amendement si il est votée est-il une bonne mesure contre le gaspillage?

A.D.: C’est une loi symbolique qui dénonce un concept creux. C’est dommage car il y aurait des choses à faire pour réduire le gaspillage. Comme mettre en place des consignes de 100 euros par exemple pour l’achat d’un ordinateur. Somme qu’on rendrait à la personne qui ramènerait le produit en fin de vie afin qu’on le recycle. Ca existe déjà dans une certaine mesure sur les smartphones: Apple reprend les anciens smartphones qui continuent à marcher plutôt que les clients ne les jettent.

 

LSA: La réalité c’est tout de même que ça devient de plus en plus difficile de faire réparer un produit...

A.D.: Oui et pour la bonne et simple raison que nous vivons dans des pays riches où les gens sont bien payés et le coût du travail élevé. Grâce à l’automatisation, nous savons fabriquer des produits en très grande quantité pour pas cher. Nous avons donc atteint un point où racheter un produit neuf coûte moins cher que de le faire réparer car la réparation relève de l’artisanat.

Et les gens surtout ne veulent souvent plus faire réparer car ça prend du temps. Au cours d’un débat, le directeur marketing des valises Delsey me disait que leur société proposait des garanties jusqu’à 10 ans. Mais en réalité, quasiment personne ne la fait jouer. Les gens qui ont un problème avec leur valise vont en général dans la grande distribution qui la leur change contre une neuve, le magasin facture ensuite au fournisseur. Les gens n’ont en réalité pas envie de cette société de la réparation... Si on concevait une voiture garantie un million de kilomètres, est-ce que tous les gens voudraient acheter une voiture pour toute une vie? Idem pour un téléphone ou un téléviseur? Avoir un produit durable n’est pas la seule qualité exigée par les clients loin de là. Car le consommateur anticipe des changement de goût, de mode, de règlementation etc.

 

LSA: Pourquoi alors cette croyance en l’obsolescence programmée des produits est si ancrée dans l’imaginaire collectif? 

A.D.: Parce qu’on est aujourd’hui soumis à un monde incompréhensible et que c’est rassurant de se dire que quelqu’un complote quelque part. On peut aussi faire le parallèle avec le fait que les objets sont de plus en plus complexes et impénétrables; on ne peut pas ouvrir le capot d’un smartphone pour voir ce qui ne fonctionne pas, donc ça nourrit le complot.

Mais aussi parce que le consommateur devient de plus en plus "enfant gâté". Lorsqu’il achète un produit, il veut qu’il ne soit pas cher, mais aussi beau, durable, qu’il induise le progrès à venir, qu’il soit sans cesse amélioré comme avec les mises à jour sur les smartphones. Or, ce sont des qualités qui ne peuvent pas toutes cohabiter ensemble, les industriels doivent faire des arbitrages. On dit qu’il y a une obsolescence programmée sur les smartphones, mais c’est faux. Le premier iPhone de 2007 fait toujours la même chose aujourd’hui (pour ceux qui l’ont encore...) qu’il y a 7 ans. L’invention de la voiture a rendu la charrette à cheval obsolète mais elle fonctionne encore très bien la charrette aujourd’hui! Bref, la condamnation de cette soit-disante obsolescence programmée est surtout une peur du progrès...

8 commentaires

Lionel

07/10/2014 18h14 - Lionel

Je ne me prononce pas sur l'existence ou non de l'obsolescence programmée. Par contre, j'ai un mot à dire sur les arguments utilisés par Mr Delaigue. Ceux avancés pour la première question sont franchement faibles. Entreprises distancées car en compétition? Argument de la rentabilité? Sans davantage de données sur les coûts fixes et variable, il est aventureux d'affirmer qu'il est plus intéressant de vendre un téléphone plus cher tous les 5 ans, qu'un téléphone moins cher tous les deux ans et demi. Mr. Delaigue se contredit d'ailleurs un peu plus bas en mentionnant que "grâce à l’automatisation, nous savons fabriquer des produits en très grande quantité pour pas cher."

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Garric

07/10/2014 17h50 - Garric

C'est vraiment étonnant, mais plus je lis ces commentaires, plus je suis convaincu, en plus du contenu de l'article que l'obsolescence programmée est bel et bien du pipeau. Personne n'est en effet capable de montrer un exemple concret, et surtout pas le documentaire d'Arte qui prétend que les objets fabriqués au bloc de l'est étaient bien plus fiable que les nôtres. On se demande d'où sortent toutes ces blagues sur les Lada et autre Trabant à propos de leurs fiabilité. Et pourquoi, ce système s'est complètement écroulé, puisqu'il fait des produits si fiables. Tout comme l'histoire de l'ampoule toujours allumée, mais dans des conditions spéciales, avec une ampoule spéciale. Du bullshit conspirationniste le reportage en sort en pagaille. Oui, j'en suis sortit halluciné. Tout le monde vante le vieux frigo de grand mère qui marche bien mais personne ne regarde les innombrables vieux frigos de la même époque qui ont fini à la benne. L'obsolescence programmée est une légende urbaine basée sur la frustration d'avoir un matériel en panne. Si la frustration peut se comprendre (ca m'est arrivé), le globaliser et le traduire comme un geste volontaire de la part du fabriquant reste absurde et, pour une entreprise, suicidaire, puisque le premier reflexe est d'aller voir les concurrents. Le but d'une entreprise est de vendre sur l'offre, pas la panne.

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math

06/10/2014 12h48 - math

l'utilisation du mot "progrès" pour dire "innovation" est certainement un concept plein. la démonstration de l'auteur, illustrée par une supposée paranoïa d'un groupe politique, est-elle aussi très pleine...

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matth

06/10/2014 12h47 - matth

l'utilisation du mot "progrès" pour dire "innovation" est certainement un concept plein. la démonstration de l'auteur, illustrée par une supposée paranoïa d'un groupe politique, est-elle aussi très pleine...

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Gérald FRANCOIS

06/10/2014 12h33 - Gérald FRANCOIS

L'obsolescence programmée est bien une réalité et elle fait peur, les lobbys de la consommation le savent bien. Cet article en est une preuve supplémentaire si il en était encore besoin. Le projet de loi fait peur et il faut à tout prix éviter que cela passe. D'ailleurs si elle n'existait pas cette obsolescence programmée, quelle serait l'utilité de la loi ? nulle. Quels seraient les risques pour les industriels et concepteurs ? nul. Alors comme vous nous dites que l'on ne risque rien ... autant la laisser passer et on verra ...

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Gerald FRANCOIS

06/10/2014 12h20 - Gerald FRANCOIS

Et la modification de la rayonne pour les bas des femmes c'était pas de l'obsolescence programmée ? Prenons également la conception de produits textiles d'habillement. Force m'est de constater que j'ai des pulls ayant maintenant pres de 25 ans, fabriqués en France alors que ceux que j'achète en grande surface, fabriqués dans des conditions fortement critiquables, ne tiennent pas deux saisons tellement ils sont déformés ... problèmes de qualité direz vous ? bien sur... mais aussi l'intégration de cette non qualité dans une logique poussant à la consommation.... ceci est d'autant plus facile sur des marchés ou un acteur dominant peu imposer son rythme aux autres... La concentration du marché sur quelques acteurs conduit à cette logique d'obsolescence programmée qui n'est que l'autre coté de la pièce des coûts de production et de qualité réduits. Je constate que les cours d'économie au sein de cette vénérable école ne se sont pas améliorés depuis mon départ. Déjà en tant qu'élève j'avait gêné le prof en parlant de Schumpeter ... mais visiblement ...

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Mathias DESTAIS

06/10/2014 11h50 - Mathias DESTAIS

Cet article est de l'obscurantisme total! Ma société CAPITAL INNOVATION travaille à la création de produits innovants pour des grands groupes. Je peux vous affirmer que l’obsolescence programmée est une réalité. Très rarement sur l'innovation puisque la question de la durée de vie est souvent mal maîtrisée, mais fréquemment sur des produits non innovants voire banalisés. Je ne crois pas que la loi sera efficace, mais en tout cas elle a l'intérêt de dire les choses. Cette façon de nier est bien regrettable (surtout venant d'un professeur d'économie), car en fait il ne s'agit pas de blâmer tel ou tel industriel, il s'agit plutôt de permettre à l'industrie et au marché de trouver des solutions pour un nouvel équilibre plus vertueux. De telles prises de position, ne vont pas faciliter cette évolution. L'innovation vous fait peur, le changement vous fait peur... pourtant il va falloir bousculer un peu tout ça pour faire naître de nouvelles visions industrielles et commerciales !

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vide

06/10/2014 11h28 - vide

Bonjour, Voir ce reportage passé sur ARTE : http://youtu.be/XMfz8Cbyxl0 qui enquête sur l'obsolescence programmée par des preuves édifiantes ! => les premiers procès à ce sujet dates d'avant guerre !!! "le fil rouge" de ce documentaire est un des exemple les plus parlant ! Il me semble que nous avons tous remarqué que nos téléphones portables donnent des signes de fatigues, régulièrement... c'est peut-être des "bugs" mais c'est récurant (vue avec des possesseurs d'un même modèle) Bonne visualisation de ce reportage, vous en sortirez halluciné ! Bien sincèrement,

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