La bataille des tarifs s'opère dans la douleur

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Le branle-bas de combat ministériel pour débloquer les négociations commerciales est inédit. Les distributeurs assurent qu'ils vont accepter les hausses des produits agricoles, mais la cause n'est pas gagnée pour les produits transformés, dont les tarifs font l'objet d'un examen à la loupe...

L'état des lieux

  • La clôture obligatoire des négociations, au 1er mars, provoque des tensions extrêmes sur fond de hausses des prix des matières premières.
  • Les ministres craignent à la fois l'inflation et l'emballement de la crise pour les producteurs de viande et de volaille.
  • Les distributeurs veulent des preuves du bien-fondé des hausses de tarifs et dénoncent certaines de celles qui leur sont proposées.

La mayonnaise semble être montée plus brutalement que les années précédentes. Avec la hausse des matières premières, les crises dans le porc, le boeuf et la volaille, les risques d'inflation qui inquiètent les pouvoirs publics et les difficultés des industriels à passer des hausses de tarifs, le sujet des négociations commerciales - qui doivent être bouclées au 1er mars - est devenu un brûlot. À tel point que, pour la première fois, Bruno Le Maire, ministre de l'Agriculture, et Frédéric Lefebvre, secrétaire d'État au Commerce et à la Consommation, ont « convoqué » syndicats agricoles, industriels et distributeurs à une réunion de crise au ministère de l'Agriculture. Les participants en sont ressortis soit plutôt confiants, soit dubitatifs, soit carrément furieux. Ainsi de Jean-René Buisson, président de l'Association nationale des industries alimentaires (Ania), qui a considéré qu'il s'était agi « d'une réunion pour rien ».

 

Pédagogie et vigilance

Le discours des pouvoirs publics a, en tous les cas, évolué. Au haro assez habituel sur les distributeurs s'est substitué un propos centré à la fois sur les nécessaires hausses de prix pour les producteurs, mais aussi de vigilance sur les prix aux consommateurs. « Il faut retenir de cette réunion que les acteurs ont montré leur sens des responsabilités, a indiqué Frédéric Lefebvre. Mais les négociations sont libres et ce n'est qu'après leur conclusion que l'Administration peut vérifier s'il y a des abus. » « Nous ne prenons personne par surprise, les prix vont augmenter, mais nous voulons que cette augmentation soit juste et contrôlée, a ajouté Bruno Le Maire. Nous ne voulons pas que des petits malins en profitent. Nous sommes là pour garantir la protection des consommateurs. Il n'y a pas de raison que la baguette de pain augmente tout d'un coup de manière spectaculaire. En revanche, il faut expliquer que c'est inévitable pour la volaille, pour la viande bovine pour et la viande porcine. » En clair, les ministres veulent faire face à la crise agricole, mais n'entendent pas pour autant lâcher la bride pour l'inflation.

Sur le terrain, la cause des producteurs semble avoir été entendue. Xavier Beulin, le nouveau président de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA), constate que les prix du porc n'ont pas « dévissé », comme en Allemagne, et salue, entre les lignes, la bonne conduite de la distribution à ce sujet. Dans la volaille, les choses se décanteraient aussi. « Mis à part Leclerc, les distributeurs commencent à accepter les hausses de tarifs qui nous sont nécessaires », affirme Christian Marinov, porte-parole de la Confédération française de l'aviculture.

Dans la viande bovine, la situation est plus compliquée. À la question posée par un journaliste à Bruno Le Maire de savoir si les distributeurs allaient appliquer « immédiatement 30% de hausse du prix de la viande », le ministre a indiqué, le matin, que « c'était à la négociation de le déterminer, mais chacun a reconnu que des hausses étaient nécessaires ».

Mais l'après-midi, à Autun (Saône-et-Loire), devant les producteurs de viande bovine, le discours est plus tranché : « J'ai obtenu des distributeurs une augmentation immédiate des prix. » Et si les prix ne remontent pas, il a une explication : il tacle à la volée « ces industriels qui ne jouent pas le jeu en important de la viande d'Allemagne », ceux qui ne se sont pas « restructurés » ou les coopératives qui ne « jouent pas le jeu avec vous en matière de remontée des prix ». Philippe Mangin, patron de Coop de France, (40% de l'agroalimentaire), plutôt satisfait de l'ambiance de la réunion du matin, est furieux et fustige les propos tenus l'après-midi : « Les coopératives sont contraintes par leurs statuts d'absorber toute l'offre, ce qui n'est pas le cas des industriels privés. De ce fait, il y a parfois obligation d'écouler les stocks en promotion. Le ministre l'a joué un peu facile. » Voilà pour l'agriculture.

Pour l'industrie de transformation, les débats sur les hausses de tarifs restent aussi très vifs. Ils portent sur la part de la matière première qui peut les justifier auprès des distributeurs. « Nous demandons plus de transparence sur l'impact réel des matières premières », indique Claude Risac, en charge du dossier pour Casino. « Nous nous interrogeons sur les raisons de différences de tarifs proposés par certains industriels selon les marchés européens et systématiquement plus élevés en France », ajoute Pierre-Alexandre Teulié, pour Carrefour. « La distribution a du mal à entendre la nécessaire répercussion de la hausse des matières premières, qui est pourtant une réalité de marché que nous ne contestons pas en tant qu'industriels laitiers, rétorque Olivier Picot, président de la Fédération de l'industrie laitière (Fnil). Or, il n'est pas possible de supporter la hausse de 10% de l'an dernier, qui a été une bonne chose pour les producteurs, puis à nouveau celle de 10% pour 2011 sans en répercuter une partie dans nos tarifs. » Dans le saumon, Gilles Charpentier, président de Meralliance, fait, lui aussi, état de « blocages » des tarifs. « Nous sommes face à un paradoxe, les prix de vente à la consommation n'évoluent pas, alors que la matière première a augmenté de 43% en deux ans ! C'est totalement insupportable pour des entreprises comme la mienne. La distribution n'accepte que 2% à 3% de hausse. »

 

La croissance au risque de l'inflation

La faute à qui ? Serge Papin, présent rue de Varennes, a son idée. Ses concurrents, Carrefour et Leclerc, doivent « faire un effort sur les tarifs ». Lui, en tant qu'outsider, ne peut résoudre seul la demande des industriels. Mais, sur son blog, Michel-Édouard Leclerc prévient que de laisser filer l'inflation serait dangereux pour la croissance. Et d'énoncer les tarifs que lui ont présentés les industriels : « Il y a ceux qui ont des prétentions énormes. Qui vont de 8% à 17% d'augmentation pour les produits à base de volaille, de 6% à 15% pour les denrées à base de laitage et de fromage, de 18% à 49,5% pour les cafés, de 25% à 48% pour les farines, de 8% à 12% pour les détergents et les produits d'hygiène-beauté. Et le textile sera touché par la hausse du coton et du transport, avec + 15 à + 20%. » En fait, la brutalité des hausses de matières premières ne touche pas que le secteur agricole, loin de là. Les fournisseurs doivent aussi payer plus pour l'écologie, l'énergie, les transports, les assurances, la sécurité sanitaire, etc.

Sans doute est-ce la raison pour laquelle Jean-René Buisson était particulièrement irrité à l'issue de la réunion en présence des ministres. Bruno Le Maire a défendu ses agriculteurs, Frédéric Lefebvre, les consommateurs et le pouvoir d'achat ; mais, entre les deux, l'industrie reste les bras en croix avec ses hausses de tarifs indésirables. « On demande simplement aux distributeurs de tenir compte des hausses des matières premières, comme en 2007, et d'accepter l'évolution de nos tarifs », a indiqué le président de l'Ania. Pis, il doit même éviter d'effaroucher les consommateurs sur les effets de cette poussée pour les prix à la consommation. « Nous pensons qu'après les négociations les clients ne devraient pas supporter des augmentations supérieures à 2%. »

À l'issue de la réunion, le plus détendu dans ces combats est Jérôme Bédier, président de la Fédération des entreprises du commerce et de la distribution (FCD), large sourire : « Nous avons toujours dit que nous accepterions les hausses des matières premières. Mais nous ne voulons pas que certains en profitent... » Le lendemain, un communiqué indique qu'il quitte la FCD. Autrement dit, la scène qu'il occupe depuis quinze ans sur le sujet. Probablement après une sérieuse... négociation.

À l'international : prix bas et baisse de rentabilité chez Eroski

L'inflation a atteint 3%. La hausse s'est fait sentir surtout au cours, avec + 50% pour le blé en 2010, + 20% pour le pétrole et son lot de conséquences pour les sous-produits et les transports. Le café, d'autres céréales et les commodities sont touchés. Dans une situation de contraction de la demande, nos concurrents n'ont pas voulu absorber cet impact alors que nous avons préféré diminuer notre rentabilité pour ne pas répercuter cette situation sur les clients. Déjà, nous avons dû répercuter la hausse de la TVA, passée de 16% à 18%. Mais nous l'avons restituée via une action commerciale en convertissant le différentiel en bons d'achat, afin d'atténuer un peu le choc. Enfin, nous avons lancé des centaines de produits à bas prix, avec une qualité garantie à la marque Eroski Basic rendue possible grâce à notre centrale d'achats européenne Alidis, en partenariat avec les Mousquetaires, avec laquelle nous avons obtenu de meilleurs prix et réalisé d'importantes économies sur les transports. "

À l'international : Un mouvement quasi inéluctable

En Allemagne, le taux d'inflation a été de 1,1% en 2010, un niveau plus élevé qu'en 2009. Mais, dans la grande distribution, les prix ont progressé davantage. La hausse est à chercher dans l?envol du tarif des matières premières, et cette tendance va clairement se poursuivre en 2011. Chez Rewe, nous essayons de maintenir nos prix stables et de les conserver aux niveaux les plus bas possibles. Il faut toutefois savoir que, dans le secteur agroalimentaire, nous avons atteint nos limites. Les industriels répercutent la hausse, et les prix vont bien augmenter en 2011. Et je ne vois pas ce qui pourrait arrêter le mouvement. Les matières premières et l'énergie - en particulier les carburants comme l'essence et le diesel - deviennent de plus en plus chères. J'espère que l'inflation restera en dessous de la barre des 2%, je ne partage pas les craintes de certains d?une inflation qui dépasserait les 10%. Mais, en Allemagne, c'est un spectre qui crée toujours des angoisses démesurées. "

Propos recueillis pas Frédéric Thérin, à Munich

Nous avons des hausses de tarifs, certaines supérieures à 10%, qui ne sont pas justifiées. Nous continuons les négociations.

Jérôme Bédier, président de la FCD

Nous demandons simplement aux distributeurs de tenir comptes des hausses des matières premières et d’accepter l’évolution de nos tarifs.

Jean-René Buisson, président de l’Ania

L’an dernier, le prix de lait a baissé en grande distribution, alors qu’à la production, il a augmenté de 20%. Les entreprises ne vont pas tenir.

Olivier Picot, président de la Fnil

C’est la consommation qui va tirer la croissance en 2011 comme elle l’a fait en 2010. Un regain d’inflation casserait complètement la machine.»

Michel-Edouard Leclerc, président de l’ACDLec

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Article extrait
du magazine N° 2168

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