La blockchain prend son envol dans le commerce

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Dossier Les projets autour de la blockchain commencent à se multiplier, en particuliersur le sujet de la traçabilité alimentaire. Mais d’autres usages sont à explorer.

Walmart a été moteur sur le projet IBM Food Trust. DE 5,5 jours pour retracer l'origine de certains de ses fruits, le délai est tombé à 2,2 secondes.
Walmart a été moteur sur le projet IBM Food Trust. DE 5,5 jours pour retracer l'origine de certains de ses fruits, le délai est tombé à 2,2 secondes.

Après le poulet d’Auvergne, les tomates, les œufs, les oranges et la poularde, c’est au tour du saumon, du lait et du rocamadour issus de la Filière Qualité Carrefour d’être tracés du producteur au rayon grâce à la blockchain. « Nous aurons une douzaine de blockchains en place début 2019, avait annoncé Emmanuel Delerm, le directeur du programme blockchain de l’enseigne, à la conférence LSA sur la supply chain d’octobre 2018. Les consommateurs s’attendent à ce que l’on puisse partager les données sur les produits. Or, même si nous faisons de la traçabilité alimentaire, les informations que nous avons sont fragmentées et proviennent de multiples sources avec des formats différents. » Preuve en est, quand Carrefour a commencé à travailler sur ce sujet, début 2017, les équipes ont simplement acheté… un poulet pour remonter la chaîne de production. « Obtenir toutes les données de traçabilité nous a pris quinze jours, indique Emmanuel Delerm. Aujourd’hui, on compte en secondes. »

Si Carrefour fait figure de pionnier sur le sujet, il n’est pas le seul distributeur à s’en emparer. En France, Auchan a utilisé la blockchain pour certifier la production de carottes bio après une expérimentation réussie au Vietnam menée avec la start-up allemande Te-Food. Le groupe Casino planche aussi sur cette technologie depuis 2016. Il a d’ailleurs mis en place une première blockchain autour du miel de la gamme Casino à l’été 2017. Il a étendu, en décembre 2018, la traça­bilité blockchain aux volailles Terre & Saveurs et aux œufs de poules élevées en plein air, et réfléchit encore à d’autres produits. « C’était dans un contexte de fortes importations de miels frauduleux que nous avons choisi des références de miel Casino pour certifier à nos clients l’origine et la qualité de nos produits, raconte Cyril Bourgois, le directeur des opérations, chargé de la transformation digitale du groupe. Nous avons travaillé avec la start-up Tilkal et les producteurs pour co-construire le projet. Ces développements répondent à la demande croissante des consommateurs sur les origines et les contenus des produits. Il n’y a qu’à voir le succès de l’application Yuka. »

Cette défiance vis-à-vis des aliments se retrouve sur tout le globe et oblige les distributeurs à bouger. « En Chine, il y a de lourds investissements dans la blockchain avec des applications sur l’alimentaire et la supply chain », commente Stéphane Cren, le responsable innovation de GS1 France. Aux États-Unis, Walmart a été moteur sur le projet de la plate-forme collaborative IBM Food Trust. « Le distributeur n’avait pas de visibilité sur l’origine des produits au-delà des États, explique Luca Comparini, le responsable blockchain chez IBM France. Il s’est ainsi retrouvé à devoir détruire des marchandises par précaution faute d’une traçabilité suffisante. »

Alliance entre distributeurs

De cette problématique est née une alliance entre distributeurs, Walmart et Kroger, et industriels, dont Dole, Unilever et Nestlé, qui souhaitaient mutualiser des outils de traçabilité alimentaire sur la blockchain. Carrefour a annoncé, en octobre 2018, rejoindre cette initiative. « Il existe 1 600 types de blockchain dans le monde, souligne Emmanuel Delerm. Nous nous sommes associés à ce projet car son objectif est de faire émerger un standard mondial pour l’alimentaire. Cela évite que chaque industriel ou chaque distributeur développe de son côté sa propre blockchain. » Chez Casino, également approché par IBM, on reste plus réservé. « La technologie a dix ans et arrive à un stade de maturité intéressant où l’on peut gérer les différents niveaux de partage de l’information, estime Cyril Bourgois. Mais le marché doit encore se l’approprier et identifier les effets et les répercussions sur la traçabilité alimentaire. Nous voulons multiplier les tests pour mieux appréhender le sujet avant de choisir une technologie et de passer par un tiers. »

Cette analyse est partagée par GS1, qui a créé un groupe de travail avec le cabinet EY, baptisé Scalechain. L’objectif est de réfléchir sur l’inter­opérabilité des solutions fondées sur la blockchain pour permettre le passage à grande échelle. « Scalechain a commencé à l’automne 2018, et les débats sont déjà nombreux sur la technologie, entre une solution privée ou publique par exemple, décrit Stéphane Cren. La pédagogie est nécessaire, car il n’est pas évident de mixer des enjeux métiers et technologiques. Les acteurs doivent monter en expertise, mais il faudra une convergence des solutions pour en tirer tout le potentiel. Sur le long terme, les initiatives individuelles n’ont pas de sens. »

La mutualisation des outils permettra de réduire les coûts. Car, au-delà de l’appropriation des équipes, le développement de la blockchain demande un investissement. « La déployer coûte aujourd’hui quelques milliers d’euros. Il est difficile pour l’instant de généraliser cette technologie, il faut cibler les produits », reconnaît un distributeur. Chez Carrefour, Emma­nuel Delerm ne donne aucun chiffre, indiquant que « cela a coûté du temps et un investissement de chacun ». Il insiste sur le fait que « cela n’a rien coûté aux producteurs, ni en licence ni en adaptation de leurs systèmes pour retranscrire les informations ». La collecte des données représente une autre complexité dans la mise en place de cette traçabilité, surtout avec des petits producteurs. Et chez Carrefour, « c’est un critère qui fera que l’on privilégie une filière plutôt qu’une autre », pointe le directeur du programme. En revanche, dès lors qu’il y a de la matière, le partage se fait très simplement depuis un portail web. C’est l’un des atouts de la technologie, chaque acteur construit son block en toute indépendance, sans gestion centralisée. Il suffit souvent de disposer d’un smartphone pour entrer du contenu.

Un autre facteur qui fera baisser le coût de la techno­logie est la multiplication de son utilisation pour de nouvelles applications. La traçabilité alimentaire représente l’usage principal dans le commerce, mais la blockchain offre d’autres possibilités. Les projets s’étendent aussi aux objets. Carrefour l’utilise par exemple pour suivre en temps réel ses rolls, les chariots métal­liques qui approvisionnent ses magasins de proximité. Chez Fnac Darty, Mourad Bensadik, le directeur logistique transport et flux du groupe, a dévoilé, lors de la conférence LSA dédiée à la supply chain, réfléchir à une solution pour suivre les marchandises en provenance d’Asie. En dehors du suivi de produits, le géant japonais de l’e-commerce Rakuten s’en est servi pour mettre en place sa crypto­monnaie, utilisable uniquement dans son écosystème, en ligne ou dans ses magasins.

Dans le groupe Casino, la réflexion porte sur le programme de fidélité et sur les opérations de cash back, qui demandent une gestion complexe des bases de données. L’ancien programme de fidélité S’Miles, déployé par la SNCF puis étendu à d’autres distri­buteurs dont Monoprix, a été fermé car la gestion des récompenses par société se révélait compliquée. L’apport de la blockchain permet de jongler avec une multitude de règles et, par exemple, de changer les avantages en fonction de la typologie des clients. « Cette technologie, qui permet de stocker et de transmettre des informations de manière transparente, sécurisée et neutre, sans organe central de contrôle, répond à une vraie attente et me semble promise à un bel avenir. La double question est de savoir quand et pour quelles applications », conclut Cyril Bourgois. Tout reste à créer entre les standards et les usages.

Huit filières qualité carrefour

Depuis janvier 2018, quand les clients de l’enseigne achètent un poulet d’Auvergne Filière Qualité Carrefour, ils peuvent obtenir tous les détails sur les origines du produit en scannant un QR code imprimé sur l’étiquette. Cette filière pionnière a été rejointe ou va l’être par d’autres : les tomates, les œufs, le saumon, le lait, le rocamadour, les oranges, la poularde… D’autres pays du groupe adopteront aussi la traçabilité par la blockchain, l’Italie par exemple déployant celle du poulet. Carrefour accélère donc sur le sujet après une phase de découverte et de co-construction avec les producteurs. « L’usage de la traçabilité par la blockchain ne doit pas donner plus de travail au quotidien, et ce, pour aucun acteur de la chaîne », indique Emmanuel Delerm, le responsable blockchain du groupe. Les outils ont été construits avec une ergonomie pensée pour être la plus simple possible. « S’il n’y a pas de réseau, le système fonctionne aussi avec l’envoi d’un SMS qui dit simplement oui ou non, explique le responsable. Nous nous adaptons aussi à chaque filière et, après 20 produits, nous devrions avoir fait le tour des principales problématiques. »

 

Une première plate-forme collaborative

Aux États-Unis, depuis août 2017, le projet IBM Food Trust co-construit, avec les distributeurs Walmart et Kroger, ainsi que des industriels des PGC, dont Dole, Nestlé, Unilever et McCormick, une plate-forme collaborative de traçabilité alimentaire reposant sur la blockchain et utilisant le protocole Hyperledger. « Pendant un an, nous avons éprouvé la solution, définissant les règles sur la gouvernance des données et sur qui accède à quoi, détaille Luca Comparini, le responsable blockchain chez IBM France. Désormais le projet est ouvert à tous. » D’où l’annonce récente de Carrefour de rejoindre cette alliance. Pour utiliser l’outil, les entreprises doivent s’acquitter d’une licence mensuelle (à partir de 100 euros). La grille tarifaire évoluant selon le chiffre d’affaires de la société.

 

Les raisons de l’engouement

• Simplification et renforcement des procédures de traçabilité (alimentaire, logistique…).

• Mise à disposition des données en temps réel avec un contrôle sur qui voit quoi.

• Implication de tous les acteurs d’une chaîne avec une gouvernance décentralisée.

• Meilleure fiabilité de l’information qui devient infalsifiable.

•Création de valeur autour d’un écosystème.

 

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Article extrait
du magazine N° 2551

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