« La Chine ne doit pas faire peur »

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Le secteur du textile-habillement se prépare à affronter les conséquences de la fin des quotas (lire p. 31). Le 30 juin, à Bruxelles, le président du principal lobby industriel de la filière défendra l'idée d'une zone de libre-échange paneuroméditerranéenne.

LSA - La fin des quotas d'importation prévue le 1er janvier 2005 sera-t-elle réellement un big bang pour les industriels et les distributeurs du secteur du textile-habillement, alors que les mouvements de grand import ont commencé depuis longtemps?

Guillaume Sarkozy - Le terme de big bang n'est pas tout à fait approprié puisqu'il reste 45 % des quotas qui ne sont pas encore démantelés. Il y aura à coup sûr un impact fort sur nos industries. D'abord parce que le plus dur est à venir : les produits les plus sensibles, comme les pantalons, les pulls, les tee-shirt, les chemises ou les jupes, vont être libéralisés au 1er janvier. Ensuite, parce qu'on a pu se rendre compte de l'ampleur des dégâts sur les produits qui ont bénéficié de la disparition des barrières douanières. Jusqu'ici, suite à l'adhésion de la Chine à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) fin 2001, onze catégories, comme les parkas ou les soutiens-gorge, ont été concernées. Et quand vous voyez le taux de progression des importations chinoises sur ces articles... Il y a eu des augmentations de l'ordre de 150 % et des baisses de prix de 40 % !

LSA - Le grand épouvantail, c'est la Chine, alors ?

G. S. - Ce sera le grand gagnant incontestablement... au détriment de ses voisins. Ces derniers en particulier, et les pays émergents en général, ont très peur des déséquilibres régionaux que risque d'engendrer le poids grandissant de la Chine. Les quotas ont servi à protéger l'industrie européenne, mais aussi les industries de ces pays émergents, celle du Bangladesh, celle de Maurice ou celles des pays du pourtour méditerranéen. Ce sont eux qui se sentent les plus menacés. Le démantèlement prévu le 1er janvier aura des conséquences sur notre industrie, mais plus encore sur celle des pays du Maghreb. D'ici à vingt ans, le marché textile va doubler et les Européens vont perdre 4 points de part de marché. Ce n'est pas gravissime. Mais nos collègues de l'Est et de la Méditerranée vont être encore plus touchés. En 2002, la Tunisie a perdu sa première place de fournisseur de vêtements de la France... au profit de la Chine et des pays de l'Est. Ce pays, ainsi que le Maroc, risque d'être la grande victime de l'abolition des quotas.

LSA - Comment contrebalancer le poids de la Chine, qui représente 20 % de la production mondiale de vêtements, et qui pourrait ravir à l'Union européenne, d'ici à quelques années, sa place de premier exportateur mondial ?

G. S. - Le point essentiel, c'est qu'en 1995, lorsque nous avons signé les accords multi-fibres de Marrakech, qui prévoyait, pour le 1er janvier, la fin des barrières douanières, nous n'avions pas anticipé que la Chine serait adhérente en 2001 à l'OMC... Il fallait qu'elle y adhère ; en revanche, elle a pris des en- gagements et il faut qu'elle les respecte aujourd'hui. Or, ce n'est pas le cas. Les industriels français se retrouvent en concurrence avec des entreprises chinoises qui ne sont pas dans l'économie de marché. Un exemple très clair : 50 % du système bancaire chinois est à genoux, ce qui signifie que 50 % des prêts faits par des banques à des entreprises ne seront jamais remboursés. C'est une distorsion de concurrence majeure. De même, la notion de prix de revient n'est pas diffusée en Chine. On le voit bien, lorsque arrivent sur nos marchés des tissus dont le prix de vente est inférieur au prix de la matière qui les com-pose. C'est pourquoi nous demandons, au niveau européen, la création d'un Observa- toire de la mondialisation de manière à re- garder les pratiques chinoises, l'évolution effective des marchés en Europe et afin de pouvoir faire jouer, s'il le fallait, les clauses de sauvegarde.

LSA - Cela ressemble à une stratégie bien défensive...

G. S. - Pas du tout. Il faut au contraire une stratégie offensive face à la Chine. C'est une erreur terrible de chercher des boucs émissaires. La fin des quotas est une réalité ; le 1er janvier 2005 ne va pas devenir le 1er janvier 2008. Il n'y aura jamais de consensus à l'OMC pour changer les Accords de Marrakech. Nous devons nous adapter. Nous militons pour la création d'une zone de libre-échange paneuroméditerranéenne, entre l'Union européenne, la Turquie et les pays du Maghreb. L'idée, c'est de pouvoir gérer le processus de production d'un vêtement à partir du tissage dans un pays, de l'ennoblissement dans un autre, de la confection dans un troisième, et le tout pour zéro droit de douane. De manière à profiter du meilleur partage international du travail, et à apporter au consommateur le produit le plus compétitif possible par rapport au produit importé d'Asie. Nous sommes pour une ouverture réciproque et équilibrée, mais pas à n'importe quelle vitesse.LSA - Cela ne risque pas de se faire au détriment des pays de l'Est, et en particulier des dix nouveaux entrants qui ont rejoint l'UE le 1er mai ?

G. S. - Pour l'instant, c'est le contraire ! L'Est est favorisé par rapport au Sud. L'Union européenne a très largement encouragé les pays de l'Est, et pas ceux du Sud. Ces pays-là, s'ils ont un coût du travail supérieur à celui de la Chine et des atouts compétitifs inférieurs, présentent, de par leur proximité, des avantages en termes de souplesse et de réactivité. Et peuvent apporter plus de valeur ajoutée. C'est l'équilibre que nous devons trouver. Prenez l'exemple d'une parure de lit. Nous avons trouvé, dans une grande surface, une couette et deux taies d'oreiller pour 15 E, en provenance du Pakistan. Si ce produit était entièrement réalisé en France, il coûterait entre 45 et 50 E. Il y a une alternative : un produit concurrent, mais avec une valeur ajoutée, fabriqué avec un tissu européen et une main-d'oeuvre tunisienne, au prix de 30 E.

LSA - Cela dit, certains distributeurs commencent à douter d'une libéralisation totale. Est-ce que vous sentez un retour de balancier ?

G. S. - C'est possible. Les déséquilibres sont tels qu'ils ne peuvent pas durer longtemps. Certains professionnels prévoient qu'en 2008 ou en 2009, le mouvement sur la Chine risque d'allonger les délais et d'augmenter les prix. Il y a un jour où les Chinois vont découvrir la vraie notion de coût du travail et de prix de revient. Et devront peut-être s'autolimiter dans leur production.

LSA - Les experts prédisent une baisse des prix à l'importation de 11% dès 2005. Au final, le grand gagnant n'est-il pas le consommateur ?

G. S. - Incontestablement... s'il a toujours un travail et du pouvoir d'achat !

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Article extrait
du magazine N° 1864

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