La classe moyenne existe-t-elle encore? [Etude & analyse]

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Quasiment un an après les premières manifestations des gilets Jaunes, Ifop s’est interrogé sur le décrochage de la classe moyenne. Ces Français, nombreux, qui ne veulent pas perdre leur statut, et donc leurs habitudes, mais qui sont pourtant dans l’obligation de faire des choix. Chiffres et analyse de 3 experts de l'institut Ifop.     

Depuis 20 à 30 ans, différents phénomènes ont mis un coup d’arrêt à cette homogénéisation de la société française. Parallèlement, le niveau du « standard de vie » érigé en « basique » par la société de consommation s’est considérablement élevé.
Depuis 20 à 30 ans, différents phénomènes ont mis un coup d’arrêt à cette homogénéisation de la société française. Parallèlement, le niveau du « standard de vie » érigé en « basique » par la société de consommation s’est considérablement élevé.© Copyright: George Dolgikh

 

Aurélie Crouzet, Directrice du pôle commerce & retail à l’IFOP

"DECLASSEMENT ET FRAGMENTATION"

La partie de la classe moyenne qui finit très difficilement le mois représente 17% de la population Française, soit près de 9 millions de personnes. Ces « Décrochés », qui ont de plus en plus de mal à finir les fins de mois, sont constamment dans l’arbitrage. Tout ce qui est loisirs personnels, vacances, restaurant,… sont déjà sacrifiés. Par contre, ils vont mettre un point d’honneur à ne pas amputer ce qui concerne leurs enfants (loisirs, vêtements,..) pour ne pas perdre leur dignité, leur estime.

L’alimentation, poste de dépenses grevant le plus leur budget mensuel, est un poste particulièrement tiraillé. En effet, si leurs attentes sont communes au reste de la population (manger mieux, local, responsable,…), leur porte-monnaie ne peut répondre à leurs aspirations ! Ils sont ainsi obligés d’user de différents stratagèmes, d’économie de la débrouille, pour tout de même maintenir au moins une certaine qualité des produits consommés. Et c’est un vrai travail à plein temps qui les attend puisqu’ils vont tracker les promotions, éplucher les prospectus, s’inscrire à de multiples programmes de fidélité, acheter des DLC courtes,… ce qui engendre un vrai morcellement des courses, et un consommateur extrêmement versatile, contraint et en colère.

L’aura des HM/SM, dont le fondement même était de répondre aux attentes d’une classe moyenne ‘homogène’, tend à se désagréger, les Décrochés n’y trouvant plus forcément une réponse à leurs besoins. Ainsi, le nombre de catégories achetées dans ces HM/SM baisse, au profit des EDMP. Et même si le rapport de forces entre les 2 circuits ne s’inverse pas encore, il y a un vrai risque pour les HM/SM (et une vraie opportunité pour les EDMP). Avec son slogan ‘Le vrai prix des bonnes choses’, Lidl a tout compris…

 

Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion à l’Ifop

 

"LA FIN DE LA MOYENNISATION DE LA FRANCE"

Ras le bol fiscal, fronde des automobilistes, poursuite du phénomène de « dégagisme » : de nombreuses significations ont été données au mouvement des « gilets jaunes ». On peut également y voir les premiers symptômes de la fin de la « moyennisation » de la société française.

Via ce processus, pendant les Trente Glorieuses et après, moins puissamment, toute une partie des catégories populaires et du bas des classes moyennes, s’est arrimée pleinement à la société française, notamment par le prisme de la consommation. Ils ont pu par exemple se doter d’un équipement pour leur foyer cochant toutes les cases du standard minimum exigé, c’est-à-dire une voiture et de l’électroménager. L’accès aux loisirs et aux vacances était assuré et à horizon d’une vie, ouvriers et employés pouvaient envisager l’accession à la propriété. Cette moyennisation s’est notamment illustrée par le règne de l’hypermarché, où chacun allait faire ses courses. Tout le monde ne mettait certes pas la même chose dans son caddie, mais tous se fournissaient dans un même lieu.

Depuis 20 à 30 ans, différents phénomènes ont mis un coup d’arrêt à cette homogénéisation de la société française. Parallèlement, le niveau du « standard de vie » érigé en « basique » par la société de consommation s’est considérablement élevé. Le fait de ne pas pouvoir y accéder, alors même que les deux conjoints travaillent dans le couple, est vécu comme le début d’un déclassement, voire d’une déchéance dans une société au sein de laquelle le pouvoir d’achat et le niveau de consommation constituent des facteurs essentiels de l’estime de soi et de la mesure de sa bonne intégration sociale. Là réside selon nous l’un des principaux ressorts du soulèvement des « gilets jaunes ».

 

 

Rémy Oudghiri, directeur général de Sociovision

"LES CLASSES MOYENNES FRANÇAISES ENTRE DÉCLASSEMENT ET FRAGMENTATION".

Depuis 2008, la classe moyenne française traverse une profonde crise d’identité qui s’exprime à travers deux phénomènes majeurs : la montée d’un sentiment de déclassement chez certains et la fragmentation économique et culturelle de sa population.

Le sentiment de déclassement. De moins en moins de Français se sentent appartenir à la classe moyenne. Ainsi, entre 2008 et 2019, la proportion de Français qui se classent eux-mêmes dans la classe moyenne est passée de 70% à 58%. Dans le même temps, ceux qui se classent comme « modestes » sont passés de 23% à 38%. Ce dernier chiffre est étonnant quand on pense que la France est la 6ème puissance économique mondiale. Cette évolution traduit le sentiment ou la peur du déclassement qui touche une partie croissante de la population française.

La fragmentation économique et culturelle. Celle-ci se traduit d’abord par une polarisation au sein de la classe moyenne. Depuis 2009, la partie basse de la classe moyenne a le sentiment d’avoir glissé vers les classes les plus modestes, tandis que la partie haute a connu une amélioration de sa situation. La classe moyenne supérieure partage ainsi la dynamique positive de la classe aisée tandis que la classe moyenne inférieure voit ses conditions se rapprocher de celles de la classe modeste.

Cette fragmentation économique se double d’un éclatement du rapport au temps. Alors qu’historiquement les membres de la classe moyenne partageaient une même foi dans les bienfaits du progrès et de l’avenir, trois attitudes principales prévalent aujourd’hui : une partie de la classe moyenne est nostalgique du passé et voudrait faire machine arrière (fermer les frontières, retrouver les modes de vie d’antan, etc.) ; une autre partie a du mal à boucler les fins de mois et vit sous la pression financière du présent ; enfin une troisième partie de la classe moyenne, préoccupée par la crise écologique que traverse le monde, vit déjà dans le futur, en quête de solutions alternatives au modèle économique actuel. Ces trois visions du monde coexistent, mais se comprennent de moins en moins. Résultat : la classe moyenne ressemble de plus en plus à un archipel, à l’image de la société française.

 

 

 

 

 

 

 

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