La concentration du jeu vidéo se fait désirer

|

Annoncé depuis plus de deux ans, le regroupement des éditeurs de jeux n'a pas eu lieu. La vente attendue de VU Games donnerait le départ des grandes manoeuvres.

À tout seigneur tout honneur. Lorsqu'il s'agit de quêter une prédiction sur le secteur du jeu vidéo, tous les regards - en tout cas les regards français - se tournent vers un patron charismatique, fort en gueule et visionnaire : Bruno Bonnell, PDG d'Atari (ex-Infogrames), l'un des trois éditeurs hexagonaux membres du top 10 mondial. « Dans les années à venir, pronostiquait-il en février 2002, il y aura un, peut-être deux référents par continent. Ce sera incontestablement Electronic Arts aux États-Unis, Capcom ou Konami au Japon »... et Infogrames en Europe, est-on tenté de compléter. Dans un univers où les positions évoluent sans cesse, la citation peut paraître datée. D'autant qu'elle avait été prononcée devant un parterre majoritairement composé de financiers, et à une période où Infogrames était pressé de justifier sa boulimie d'acquisitions et les énormes dettes contractées. Il n'empêche : un an et demi plus tard, les confrères de Bruno Bonnell confirment son analyse. « La concentration est inscrite dans l'histoire de notre industrie comme dans celle des autres, souligne Christian Bellone, président de Take Two Interactive France. Nous ignorons seulement si elle se fera dans un, dans cinq ou dans dix ans. » « C'est vrai que la concentration est plus lente que prévu, poursuit Philippe Sauze, directeur d'Electronic Arts (EA) France. Mais dans trois ans, voire cinq ans peut-être, elle est inéluctable. »

Comment, dès lors, expliquer que les mouvements de concentration - que symboliserait à merveille un rapprochement ou un rachat entre deux groupes du top 10 - se fassent tellement attendre ? Christian Bellone met en avant la jeunesse du secteur du jeu. Et rejoint ses collègues sur un autre point : l'importance des sommes demandées par d'éventuels vendeurs. « La dernière très grande opération remonte à 1999, avec le rachat de GT Interactive par Infogrames », rappelle James Rebours, directeur général de Sega France. Mais depuis 2000, les cours de Bourse des éditeurs ont commencé à baisser, ce qui leur laisse moins de fonds disponibles pour une acquisition. De plus, les prix demandés sont très conséquents, d'autant qu'ils sont parfois basés sur des valeurs calculées il y a deux ou trois ans ».

 

Une opération imminente

 

C'est l'une des explications avancées pour expliquer pourquoi Vivendi Universal Games (VU Games), la branche jeux de Vivendi Universal, n'a toujours pas été vendue. L'opération semble imminente. Il y a quelques jours, la presse annonçait qu'une offre de reprise avait été déposée conjointement par une entreprise du secteur du jeu et un partenaire financier. Et malgré les proclamations solennelles de Jean-René Fourtou, qui assure que VU Games n'est pas à vendre, l'issue ne fait plus guère de doute. « Je pense que ce n'est même pas la direction de Vivendi qui fera le choix final, analyse un spécialiste. L'engagement pris par Vodafone de ne pas acheter de titres VU arrive à terme le 30 janvier prochain. Tout le monde sait que l'opérateur anglais va alors vouloir prendre le contrôle de SFR. Vivendi aura deux possibilités : soit il lui semble possible de se battre pour garder SFR, et il devra vendre le reste, VU Games compris. Soit le combat est perdu d'avance et il abandonnera la téléphonie mais se renforcera sur le jeu. »

Reste tout de même un détail important : le nom du ou des prédateurs potentiels. Traditionnellement, à chaque rumeur de rachat, les noms d'EA et de Microsoft sont mis en avant. « Il est vrai que nous nous intéressons à tous les dossiers en cours, concède Philippe Sauze (EA). Mais une acquisition est surtout indispensable pour Microsoft : s'ils veulent réussir le lancement de la XBox2, ils doivent absolument étoffer leur catalogue de jeux, donc acheter ou créer des structures. » Une analyse que récusent Christian Bellone et James Rebours. À leurs yeux, Microsoft doit effectivement élargir son offre, mais peut parfaitement le faire en négociant des accords avec des éditeurs extérieurs. Comme Sony continue à le faire avec succès. Et tous remarquent qu'avant de se racheter entre eux, les éditeurs peuvent commencer par acquérir la cheville ouvrière de la création multimédia : les studios de développement. EA vient d'ailleurs de se porter acquéreur de Studio 33, qui réunit les créateurs britanniques de jeux comme Formula One.

 

L'arrivée des financiers

 

Autre hypothèse à ne pas négliger : la prise de contrôle d'un grand acteur par une structure purement financière, seule ou associée à un éditeur.

Chez Take Two Interactive - qui pourrait, à la fin de ce mois, devenir numéro deux du secteur en annonçant un chiffre d'affaires annuel de plus d'un milliard de dollars - Christian Bellone l'assure : « Il existe un certain nombre de groupes et de fonds d'investissement qui sont aujourd'hui parfaitement en mesure de mettre la main sur n'importe lequel d'entre nous. Et cela peut les intéresser dans la mesure où notre industrie se porte bien, en tout cas plutôt mieux que beaucoup d'autres. Cette arrivée des financiers peut être une bonne ou une mauvaise chose. Ces gens-là sont motivés par les gains financiers, ce qui peut avoir sa légitimité, mais qui fait craindre qu'ils soient tentés d'investir pour une courte durée. Dans quel état l'éditeur ressortirait-il d'une telle opération ? Dans cette optique, c'est à nous de leur expliquer qu'il peut être intéressant d'investir à long terme dans notre industrie. » Que les éditeurs et leurs investisseurs se préparent : VU Games devrait bientôt faire office de test grandeur nature.

Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Toutes les actus de la consommation et de la distribution

je m’inscris à la newsletter

Article extrait
du magazine N° 1833

Couverture magasine

Tous les jeudis, l'information de référence de la grande consommation Contactez la rédaction Abonnez-vous