« La crise du disque n'épargne personne »

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La chute des ventes s'aggrave dans l'industrie du disque. Un nouveau modèle économique se dessine sur fond de tensions sociales. Le directeur général du Snep, le syndicat représentatif des majors, reste prudent sur un métier en devenir.

LSA - À quelques jours de la Fête de la musique, quel bilan tirez-vous du premier semestre 2004 ?

Hervé Rony - La tendance pour les ventes de disques se situe autour de moins 20 %, avec un effondrement des singles qui n'est pas compensé par la progression du DVD. C'est préoccupant, car nous tablions sur une chute de 15 %. La crise est là. Globalement, les artistes vendent moins, et la situation ne connaîtra pas d'amélioration tant que le problème du piratage ne sera pas circonscrit.

LSA - Y a-t-il vraiment un durcissement des relations entre les artistes et leurs maisons de disque ?

H. R. - On a un peu exagéré le phénomène. Il faut relativiser le nombre de contrats rendus. Sans parler des fausses rumeurs qui ont cir-culé sur des artistes comme Alain Souchon. Certes, il y a eu des renégociations de contrats, assez courantes dans le métier. En revanche, une baisse significative des nouveaux contrats signés avec les artistes est incontestable.

LSA - Des salariés des majors ont récemment manifesté contre des plans de licenciements. C'est une première...

H. R. - Historiquement, le secteur a toujours été en expansion. Il y a bien eu une crise du vinyle juste avant l'arrivée du CD, mais c'est la première fois que nous avons affaire à une crise de cette ampleur et aussi complexe. Il y a une inquiétude légitime des salariés sur l'avenir même du métier et les adaptations qui en découleront. Nous avons mis en place un comité de dialogue social, car il n'existe aucune convention collective. Mais les salariés ne sont pas les seuls à faire les frais de la crise. Il y a aussi une réduction des frais d'enregistrement et moins de contrats d'artistes signés.

LSA - Dans ce contexte, les indépendants pourraient-ils tirer leur épingle du jeu ?

H. R. - Tout dépend des prétentions des artistes. Il est vrai que les indépendants pourront avoir des opportunités, mais il n'est pas aussi simple de récupérer des artistes comme des fruits mûrs qui tomberaient des arbres. D'autant que beaucoup d'indépendants restent fragiles. Certains, comme Wagram ou Naïve, ont enregistré des progressions de chiffre d'affaires. Mais le tableau reste contrasté, et certains indépendants doivent également affronter des tensions sociales, car la crise du disque n'épargne personne.

LSA - Quelles ont été les retombées de la campagne antipiratage ?

H. R. - Elle a suscité de vives réactions dans les filières musicale et du cinéma. Certains l'ont jugé grossière. Mais beaucoup ont compris que la provocation était le seul moyen de nous faire entendre, et cette campagne, si elle a suscité le débat, a eu le mérite d'avoir enfin posé clairement les choses sur la table. Il y a quatre ans, nous avons lancé une campagne passée trop inaperçue. Chez les internautes, les plus militants nous ont attaqués, mais cette portion d'irréductibles agressifs existera toujours, et ce n'est pas elle que nous visons.

LSA - Quand allez-vous entamer les poursuites judiciaires contre les pirates ?

H. R. - Dans les semaines qui viennent. En fonction de la nature et du nombre de fichiers échangés, des internautes feront l'objet de plainte. Mais nous sommes conscients que le dépôt de plainte a ses limites, car nous ne pouvons pas nous contenter d'attaquer massivement des gens qui sont aussi nos éventuels clients. Il faut aussi s'attaquer aux opérateurs d'internet qui font croire qu'en payant un abonnement ADSL, tout est gratuit sur le Net.

LSA - Où en êtes-vous des négociations avec les fournisseurs d'accès ?

H. R. - La loi pour l'économie numérique a été adoptée. Partant de là, nous allons rencontrer les fournisseurs d'accès, dans le cadre d'une concertation souhaitée par le gouvernement. Parmi nos principales requêtes, la mise en place de messages informatifs, la rupture d'abonnement en cas de piratage, et la mise en place de procédures de filtrage d'accès. Si elles n'aboutissent pas, nous ferons intervenir la justice. La balle est dans leur camp.

LSA - Virgin a lancé une offre de téléchargement payant, la Fnac va suivre, i-Tunes Apple et Connect de Sony sont attendus. N'est ce pas beaucoup d'acteurs d'un seul coup pour un marché encore loin d'être rentable ?

H. R. - Nous n'allons pas bouder notre plaisir d'avoir de nombreuses offres de téléchar- gement licite. On nous a assez reprochés de ne pas en avoir. Nous verrons comment le marché fera son tri. La diversité d'intervenants fonctionne dans le marché physique. Il n'y a donc pas de raison pour que cela ne marche pas. Le problème réside davantage dans les tarifs de téléchargement, qui, vraisemblablement, ne seront pas compensés par les volumes.

LSA - Finalement, n'est-ce pas la disparition du single qui est à craindre dans les années à venir ?

H. R. - C'est inéluctable, sauf à rajouter des « plus produits ». Le devenir des albums est moins clair. Le support physique aura-t-il encore un sens, alors que se développe cette tendance au zapping permanent ? Il ne s'agit pas seulement d'un problème économique, mais aussi d'un problème sociologique lié au comportement des consommateurs. Mais je ne suis pas grand clerc en la matière. Peut-être vendra-t-on moins de disques à l'avenir, mais peut-être y aura-t-il aussi une stabilisation du marché, avec des produits plus sophistiqués et davantage de contenu. À titre comparatif, le cinéma réalisait 450 millions d'entrées en 1947, contre 150 millions aujourd'hui. Il n'en reste pas moins que les gens continuent de fréquenter les salles.

LSA - Quel regard portez-vous sur la distribution en France aujourd'hui ?

H. R. - Le climat est plus apaisé. La grande distribution, qui partait de très loin, a fait des efforts. La profession a bien accueilli le dé- veloppement des Espace culturel Leclerc. De plus, Carrefour a également amélioré son offre. On ne peut en dire autant des distri- buteurs spécialisés. Certains labels indé- pendants souffrent de la politique de déré- férencement appliquée par la Fnac, qui domine totalement certains secteurs, comme le classique, le jazz et la world. Sans doute le secteur des spécialistes gagnerait-il à être plus concurrentiel.

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Article extrait
du magazine N° 1865

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