La difficile équation des sièges sociaux

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L'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINE Carrefour s'apprête à tailler dans ses multiples sièges sociaux : 5% au minimum de ses effectifs seraient concernés. En cas de crise, les frais de personnel demeurent la meilleure variable d'ajustement. Tous les distributeurs cherchent à les optimiser, tout en donnant plus de latitude aux magasins. Enquête.

Tesco siège social

Ce n'est pas la première fois. Après une première vague de baisse des effectifs sous l'ère Duran (2006-2007), qui s'était traduite par le départ de 20% des troupes du siège, Georges Plassat, nouveau patron du groupe depuis le 2 avril dernier, devait annoncer des coupes portant encore sur les structures centrales. Neuf comités centraux étaient convoqués ce mercredi 29 août, à 18 h 30, au siège de Massy pour une réunion extraordinaire. Menu du jour : les « perspectives économiques et sociales pour les sièges de Carrefour en France ». Les deux principaux syndicats, FO et la CFDT, qui à eux deux représentent plus de 60% des salariés, ne se font aucune illusion. « La direction prépare un plan de départs volontaires concernant 600 à 1 000 personnes sur les 4 500 des neuf sièges concernés », assure Bruno Moutry, délégué syndical CFDT. Ce qui équivaut à 5%-10% des 7 000 salariés de tous les sièges, de Massy à Évry, de Mondeville dans le Calvados à Lyon. Informatique, supply chain, direction exécutive des hypermarchés, marketing et comptabilité, merchandising, achats... Peu de services centraux seront épargnés.

« Lorsque le parking du siège est plein, c'est mauvais signe. » Cette remarque d'un ancien de Carrefour, Georges Plassat pourrait la faire sienne aujourd'hui. Ne s'était-il pas exclamé, lors de l'assemblée générale le 18 juin, qu'il y avait autant d'acheteurs de chocolat (une trentaine) que de plaques... de chocolat ?!

 

S'attaquer aux racines du mal

La décision est tout sauf une surprise. Le gel des embauches avait déjà été décidé en mars, et cela fait belle lurette que les départs ne sont plus remplacés en magasins. La fermeture du siège de Levallois et le regroupement de tous les effectifs parisiens à Massy d'ici à 2014 devraient encore « dégraisser le mammouth ». Mais cela ne suffira pas. Il faut s'attaquer aux racines du mal. Docteur Plassat a tranché : Carrefour pâtit d'une trop grande centralisation, source de lourdeur et de lenteur. « L'entreprise semble gérée de façon administrative avec des contrôles à foison, estime Édouard-Nicolas Dubar, fondateur d'un cabinet de recherche de dirigeants, Job-Dubar et Associés. C'est devenu une superstructure avec des redondances entre la France et l'international, notamment pour les achats et les produits. »

 

Une préoccupation commune à tous les groupes

Souci d'efficacité, souci d'économies, souci de faire la différence avec son rival, l'allègement des coûts centraux préoccupe tous les groupes de distribution, en France et à l'étranger. Metro pourrait se séparer de 800 salariés à son siège de Düsseldorf (4 000 personnes) ; Tesco s'apprête à l'imiter dans sa filiale américaine avec la suppression d'une cinquantaine d'emplois ; Walmart et Target ont allégé de 1 000 postes leurs équipes des services centraux il y a deux ans.

Tous les groupes intégrés sont confrontés à une inflation des frais de siège : ces derniers ont beaucoup augmenté ces dix dernières années, passant de 1% à une moyenne de 3 ou 4%. Les raisons ? Le développement de filiales à l'étranger, du multi-canal, mais aussi des raisons plus conjoncturelles. « La répétition des crises et la flambée de l'indice du coût de construction font que beaucoup s'interrogent sur la pérennité de leurs sièges sociaux », constate Jean-Louis Guilhamat, directeur grands comptes utilisateurs France chez CBRE, conseil en immobilier d'entreprise. Depuis deux ans, les prix de l'immobilier de bureau ralentissent, ce qui offre un levier énorme aux entreprises, pour un poste considéré comme le deuxième après la masse salariale.

Si pour Carrefour il y a urgence, mauvais résultats obligent - les hypermarchés ont encore enregistré une baisse de 4,8% de leur chiffre d'affaires au premier semestre 2012 et le groupe a perdu 1,3% de part de marché (20,5%) en France entre le 11 juillet et le 7 août -, ses concurrents surveillent aussi de près la courbe de leurs frais de personnel et de gestion. Là où se fait la différence. « Depuis un an, il y a une seule structure qui gère la paye, le recrutement, la formation pour les quatre entités du groupe, hypers, supers, proximité et cafétéria », énumère Brigitte Chatenie, déléguée FO de Casino. Les points de productivité se gagnent aussi sur le terrain : les départs ne sont pas remplacés en magasins. Chez Auchan, un plan de départs volontaires est enclenché depuis juin : 1 700 personnes sont concernées, dont 300 dans l'administratif, 200 dans les relations clients et 500 dans les postes de service. Toutes appartiennent aux fonctions support des magasins. Le prochain comité central d'entreprise, prévu le 2 octobre, devrait apporter davantage de précisions. Pourtant composé de très grandes surfaces, comme Carrefour, Auchan laisse place à la décentralisation. « Contrôle de gestion et ressources humaines sont des fonctions présentes dans chaque magasin », explique Pascal Saeyvoet, délégué syndical central FO.

 

Le pouvoir aux magasins...

Même chez les indépendants, réputés pour leurs structures légères, l'optimisation des coûts est dans toutes les têtes... Surtout dans celles des directeurs de magasin, toujours prompts à fustiger les dépenses somptuaires des sièges sociaux ! « À Paris, vous êtes trop nombreux et vous ne servez à rien, on ne cesse d'entendre cela, rapporte un adhérent d'Intermarché. Notre grande chance, à nous indépendants, c'est que nous sommes partie prenante de la gestion "amont" avec des adhérents motivés, via le tiers-temps, qui font office de cadres supérieurs au siège de Bondoufle, sans pour autant être rémunérés. » Une main-d'oeuvre souvent compétente et... bon marché. Historiquement très centralisateur, Intermarché s'est ouvert à davantage d'autonomie pour redonner - un peu - de pouvoir aux magasins.

 

... et aux adhérents

Système U entame aussi une chasse aux économies de structure. « Nous aurons harmonisé la totalité de nos systèmes d'information d'ici à 2014, déclarait il y a peu Serge Papin, le patron de Système U, à LSA. Mais les nids de productivité existent encore, notamment sur la logistique, qui pèse chez nous 350 millions d'euros par an. Nous pouvons économiser encore 10%, ce qui est loin d'être neutre. » Même souci d'économie pour les négociations avec les banques, qui, pour l'instant, sont gérées en ordre dispersé, ou pour les achats de matériaux, de gondoles ou de carrelages en passe d'être centralisés dans une structure à Nantes... quand c'est possible.

À l'opposé d'un Goliath comme Carrefour, Leclerc peut se targuer d'avoir l'une des structures les plus légères. « Nous bénéficions d'une grande souplesse d'exécution, permettant de repérer très vite les erreurs quand elles se produisent », expliquait en juillet à LSA Michel-Édouard Leclerc. Le contraire d'une artillerie lourde à la Carrefour, comparable certes en termes de taille, mais pas en nombre de pays ou de formats.

Au sein de l'ACDLec, un comité stratégique rassemblant les 16 présidents de région se réunit tous les quinze jours, tandis qu'une soixantaine d'adhérents dispatchés dans sept commissions planchent sur les grands sujets du moment. Au Galec, où se décide la politique commerciale de Leclerc, un directoire de cinq adhérents veille au grain et 350 d'entre eux se réunissent dans des groupes de travail spécialisés. Le pouvoir appartient aux adhérents. C'est aussi l'ambition de Georges Plassat de redonner une marge de manoeuvre aux gens du terrain.

Ce qui justifie d'alléger son siège social

  • Pour faire face à la succession de crises depuis 2008
  • Pour donner plus d'autonomie aux magasins
  • Pour s'adapter aux nouvelles donnes législatives (LME...)
  • Pour faire face à la flambée des prix de l'immobilier
  • Pour externaliser certaines fonctions comme le SAV ou l'informatique
  • Pour accompagner le retrait de certains pays
  • Pour éviter l'embourgeoisement

Ce qui justifie d'embaucher dans son siège social

  • Pour accompagner le multiformat
  • Pour trouver des économies d'échelle
  • Pour gérer un assortiment de plus en plus large
  • Pour rechercher des économies d'échelle
  • Pour faire face à la «judiciarisation» du commerce 
  • Pour développer de nouvelles activités

En Allemagne, les coopératives résistent mieux

  • La crise a choisi ses victimes outre-Rhin. Metro, présent dans vingt pays européens, a été frappé de plein fouet par la récession. Son premier plan de redressement, lancé en 2009 et baptisé Shape 2012, aurait, selon le syndicat Ver.di, provoqué la disparition de près de 19 000 emplois, dont environ 300 au siège social basé à Düsseldorf. Aujourd'hui, c'est un second programme de restructuration qui vise les 4 000 salariés toujours en poste dans les bureaux. En voulant réduire ses coûts annuels de 100 millions d'euros, le nouveau patron du distributeur, Olaf Koch, pourrait se séparer d'au moins 800 employés à son siège. Certains représentants du personnel avancent même des chiffres proches de 2 000 suppressions, soit la moitié des effectifs ! Les coopératives Rewe et Edeka s'en sortent nettement mieux. Pourtant présent dans plusieurs pays en crise, Rewe a recruté 200 personnes à son siège de Cologne (5 500 personnes). Loin de licencier une partie de son personnel, la coopérative Edeka a, quant à elle, recruté 52 000 salariés depuis 2007. Les effectifs du siège, installé à Hambourg, sont restés stables, avec 1 400 employés.

Les distributeurs anglais jouent la stabilité

  • Les distributeurs britanniques créent des emplois... surtout dans les magasins. Le numéro deux du secteur, Asda, a annoncé cette année la création de 5 000 emplois, essentiellement au sein de ses magasins, ce qui porte à 180 000 le total de ses effectifs. À son siège de Leeds, Asda compte 3 000 personnes et la seule réduction d'effectifs en a touché 200 en 2005. Ailleurs, les troupes restent stables. Ou presque. Il y a trois ans, Sainsbury a réduit de 5% les effectifs de son siège implanté à Londres. Tesco pourrait faire de même à son siège américain de Fresh et Easy, en Californie. Les services administratifs d'El Segundo, à Los Angales, pourraient être amputés d'une cinquantaine de personnes dans les prochains mois. Tesco emploie 5 200 personnes outre-Atlantique. En revanche, en Grande-Bretagne, les effectifs au siège restent stables, avec 7 500 personnes.

Aux États-Unis, les coupes ont déjà eu lieu

  • Le gros des réajustements d'effectifs au niveau des sièges sociaux s'est déroulé il y a deux ans, en pleine crise économique. Le dernier plan de Walmart remonte à 2009-2010 avec la suppression à Bentonville de 1 100 postes dans l'immobilier, le textile et la santé. En 2010, Target annonçait la baisse de 10% des effectifs de son siège social basé à Minneapolis (1 000 personnes) alors que le groupe enregistrait les pires performances économiques depuis sa création en 1962. Pour l'heure, c'est l'enseigne californienne Albertson, rachetée par Supervalu en 2006, qui licencie 2 500 salariés en Californie et au Nevada, tandis que la maison mère a déjà supprimé 800 postes au siège social à Minneapolis au début de l'année. Si la greffe entre les deux entreprises n'a pas pris, Supervalu affiche depuis trois ans des contreperformances qui laissent planer une prochaine restructuration d'ensemble de ses activités.

Chiffres

  • 7 000 : Le nombre de personnes aux sièges de Carrefour, sur un total de 120 000 salariés en France, alors que Tesco compte 7 500 personnes...pour 300 400 salariés.
  • 3 500 : Le nombre de salariés au siège d'Auchan, à Villeneuve-d'Ascq, sur un total de 60 000 salariés en France
  • 350 : Les effectifs du siège de Cora
  • 500 : Le nombre de personnes au siège de Système U
  • 4 000 : Le nombre de personnes au siège de Metro en Allemagne, dont 800 sont menacées
  • 3 000 : personnes au siège d'Asda (Grande-Bretagne), à Leeds
  • - 5% : La baisse des effectifs au siège de Sainsbury, en 2009
  • 500 E/m² : Le coût de revient d'un salarié, immobilier et masse salariale compris

Source : LSA, entreprises

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Article extrait
du magazine N° 2239

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