La « distrib » en mal de reconnaissance

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Les cabinets Eurogroup et Responsability Management publient une vaste étude sur le rôle sociétal et économique de la distribution alimentaire. Bilan : les distributeurs doivent repenser leur modèle.

Devinette : quel est, après le nucléaire, le secteur économique qui a la plus mauvaise image auprès des leaders d'opinion français ? Réponse d'un lobbyiste qui a longtemps oeuvré pour le grand commerce : la grande distribution... Ce ne sont pas Bernard Duchamp, associé du cabinet Eurogroup consulting, ni Rolland Vaxelaire, fondateur de la société de conseil Responsability Management, qui le contrediront. Ils viennent de publier une étude sur l'influence sociétale du secteur dont les résultats sont sans ambiguïté.

Acteur majeur de l'économie française, la distribution est, en effet, loin d'occuper la place qu'elle mérite dans l'esprit des Français, comme dans celui des élites d'ailleurs. La faute certainement à une communication déficiente, à une représentation très insuffisante, mais aussi, et surtout, à un manque crasse d'ouverture. « Nous avons eu beaucoup de difficultés à obtenir des témoignages, car les professionnels ont peur de parler de la distribution, comme si c'était un sujet tabou », s'étonne encore le Belge Rolland Vaxelaire, dont le parcours (ex-Nestlé, Danone, GIB, puis Carrefour) aurait pourtant dû permettre de délier les langues. « Outre la peur qu'engendre le secteur, il est pénalisé par son manque de transparence. »

 

Les faiblesses l'emportent

Dommage, car la distribution a de beaux atouts à faire valoir, souligne l'étude. « Elle a accru le pouvoir d'achat, démocratisé l'accès aux produits, favorisé la croissance de l'industrie agroalimentaire, incité à l'innovation, créé des emplois, permis l'ascenseur social et joué sur l'attractivité des territoires », égrène Bernard Duchamp. « C'est peut-être le vilain petit canard, mais tout le monde en a profité : consommateurs, fournisseurs, clients, politiques et autres », appuie Rolland Vaxelaire. Son rôle sur l'emploi est même prédominant si l'on s'en tient aux seuls chiffres.

En vingt ans, le commerce de détail a, en effet, créé 420 000 emplois net, pour 1,7 million de salariés, qui représentent aujourd'hui 6,3% de l'emploi total en France. Casino est, par exemple, le deuxième employeur de Corse, Système U, le troisième du Languedoc-Roussillon. En ces heures de crise, l'argument devrait faire mouche. Qui plus est, « ce sont des emplois non délocalisables, qui ne représentent en moyenne que 10% des prix des produits. Alors pourquoi se faire la guerre sur ces critères et diminuer régulièrement le nombre de salariés au mètre carré ? », interroge Bernard Duchamp.

Avec l'augmentation de surface depuis 2006, le ratio moyen d'employés pour 100 m² de surface de vente a reculé de plus de 6% pour tous les circuits : - 6,2% pour les hypers, - 6,7% pour les supers et - 7,4% pour le hard-discount. « Avec la concurrence grandissante d'internet, c'est une erreur. Les distributeurs auraient tout intérêt à doper les services, les conseils, les métiers de bouche, et donc l'emploi. »

De fait, ce sont les côtés sombres et les limites du modèle qui l'emportent aujourd'hui. Y compris dans l'image que s'en font les 100 professionnels élus et autres représentants de la société civile interrogés pour les besoins de l'étude : « Développement d'une surconsommation, guerre des prix nuisible à la société, déficit de contact humain, détérioration de la relation commerciale avec les fournisseurs, augmentation de la pénibilité et des emplois précaires... » La liste est longue.

 

« Changer de logique »

Et Bernard Duchamp d'appeler à passer d'un modèle industriel à un modèle commerçant. « Passons d'une logique produit à une logique client. D'une obsession des prix bas à une recherche du prix juste, en misant sur la collaboration. D'un modèle d'ouvrier ou de gérant à celui d'artisan ou de chef d'entreprise, grâce aux partenariats. Enfin, d'une expansion à tout-va sur le territoire à un ancrage local, en privilégiant le concept de lieu de vie. »

Un empilage de bonnes intentions ? Sans doute. Sauf, soulignent les auteurs, que des enseignes comme Système U, défenseur du « mieux consommer », ou encore Traders Joe - le discounter américain « cool » (filiale d'Aldi pourtant) où les vendeurs vous expliquent en chemise hawaïenne et avec le sourire les mérites d'un assortiment bio ou organique -, démontrent que ça fonctionne ! « Aujourd'hui, la distribution doit faire des choix et les exprimer clairement. Ça peut être le prix, le naturel, le local, mais ceux qui ne se différencieront pas risquent de disparaître », conclut Rolland Vaxelaire.

QUELQUES PRÉCONISATIONS

  • Remettre le service et la relation clients au goût du jour
  • Favoriser l'ancrage et l'emploi local en profitant du succès de la proximité
  • Valoriser les salariés en les remettant au centre des magasins
  • Plus de partenariat avec les fournisseurs en développant de véritables filières

UN SECTEUR MAJEUR...

  • 224 Mrds € de CA pour l'alimentaire en 2011 10% du PIB
  • 630 000 emplois (1,7 million pour l'ensemble du commerce, soit 6,3% de l'emploi total)
  • 59 000 entreprises

Sources : Eurogroup Consulting, Responsability Management

La distribution est un secteur majeur de l'économie française. Elle pèse quatre fois plus que la restauration (50 Mrds € de chiffre d'affaires), malgré un nombre de salariés assez équivalent (600 000 pour les restaurateurs). Près de deux fois plus que l'automobile (130 Mrds € pour 360 000 emplois) et surpasse également l'industrie agroalimentaire (158 Mrds € pour 585 000 salariés et 60 000 entreprises). La construction (257 Mrds €, 1 563 000 salariés) et la banque (400 Mrds €, 400 000 emplois) sont devant.

 

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Article extrait
du magazine N° 2246

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