« La distribution a une mission sociale »

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INTERVIEWINTERVIEWLe patron des centre e. Leclerc publie un livre d'entretiens, « Du bruit dans le Landerneau », dans lequel il se penche sur le rôle des entreprises et de son enseigne face aux nouvelles préoccupations sociétales qui émergent. Entretien sur ces entretiens.

LSA Dix ans après « la Fronde des caddies », pourquoi sortir un nouveau livre ?

Michel-édouard Leclerc - La Fronde des caddies répondait à une série d'attaques contestant le rôle de la grande distribution. Il faut se replacer dans le contexte de l'époque : gel des ouvertures de grandes surfaces, loi Raffarin... Le secteur était le bouc- émissaire des hommes politiques qui dénonçaient ici les prix prédateurs, là les dérives en matière d'urbanisme...

La donne a changé. Les politiques, comme la société, se rendent compte qu'il faut apporter des réponses à un certain nombre d'inquiétudes grandissantes. Le temps des boucs-émissaires est terminé, mais, plus que jamais, l'entreprise est interpellée par cette nouvelle quête de sécurité, de cadre de vie, de sens... Et la distribution apparaît comme l'acteur majeur pour dialoguer avec les consommateurs. Cela m'a semblé être une opportunité idéale pour reprendre la parole et rappeler la mission sociale de la distribution, avec un discours à la fois personnel et d'entreprise pour répondre à ces attentes. Toute la seconde partie de mon livre signe mon engagement personnel et celui de mon groupe, dont j'annonce le futur programme d'actions dans ces domaines.

LSA Le ton de votre livre est très sage par rapport à vos prises de position passées...

M.-é. L. - C'est le livre qui veut cela, il cherche à faire école, à crédibiliser. Autant la Fronde des Caddies était un pamphlet anticorporatiste et antiprotectionniste, autant celui-ci est un manifeste positif. Pour moi, l'entreprise doit sortir de son discours statutaire et corporate. Elle ne peut plus se passer d'un comportement sociétal. Mais si pour accroître la rentabilité, les actionnaires sont par exemple tentés de délocaliser, les acheteurs exigent le respect d'un cahier des charges. J'ai été choqué, comme beaucoup des cadres qui travaillent avec moi, par la passivité du monde patronal et l'absence de réponse forte aux altermondialistes. Prenez les conditions de travail en Asie : le patronat se plaint des distorsions de concurrence, mais il ne demande pas au gouvernement d'appuyer d'éventuelles pénalités auprès des instances internationales pour non-respect des droits sociaux. Il devrait être en tête du combat pour instaurer les clauses sociales demandées par les ONG. Pour moi, l'en- trepreneur doit écouter ces nouvelles demandes sociales, considérer qu'elles sont incontournables, et adapter son offre. La distribution française s'y engage bien.

Autant le dire. J'ai en outre essayé dans ce livre d'expliquer pourquoi les coopératives de commerçants, détachées des préoccu-pations d'accumulation du capital et de rentabilité boursière à court terme, pouvaient être l'aiguillon de cette politique.

LSA Vous retrouvez du mordant quand il s'agit d'aborder le thème du pouvoir d'achat, dénonçant des indices mensongers...

M.-é. L. - Je ne dis pas que les indices sont mensongers. Je constate qu'on ne choisit pas les plus significatifs. Sur la base même des publications de l'Insee, et en proposant une lecture plus réaliste des dépenses des Français, nous devrions dévoiler, d'ici à quelques semaines, des chiffres démontrant une baisse importante du pouvoir d'achat par ménage. Cela nous renforce dans notre lutte contre le discours dominant, qui consiste à minorer le rôle des prix bas. Certains continuent à les faire passer pour prédateurs, alors même que les consommateurs n'ont sans doute jamais accordé une attention aussi forte aux prix, comme en témoignent la percée du hard-discount, la multiplication des promotions dans les les GMS ou les GSS ou encore le développement des concepts low cost dans le transport.

Ce phénomène nous avait interpellés au moment du passage à l'euro : nous n'arrivions pas à comprendre l'écart qui se creusait entre les discours rassurants des instituts et des politiques, et la perception qu'en avaient les consommateurs. Même s'il n'y a pas de regain général d'inflation, il y a bien eu une hausse substantielle des prix des grandes marques du fait de la loi Galland. Et l'effet de hausse est d'autant plus important que le pouvoir d'achat a été amputé.

LSA Que préconisez-vous ?

M.-é. L. - Je propose une nouvelle grille d'analyse. Il faut sortir de l'insoluble problème du transfert volontaire des marges arrière et se focaliser sur le résultat : la baisse du prix des grandes marques. Il faut permettre aux distributeurs de faire jouer leurs différences sur les prix afin de rassurer le consommateur sur l'inflation, les prix et les marges. On ne coupera pas à une modification législative ou administrative pour permettre le retour à la liberté des prix, dans l'esprit de l'ordonnance de 1986. Tout le monde a intérêt, à l'heure de l'euro fort, à renforcer la capacité des Français à consommer. Les industriels et les groupes intégrés peuvent certes craindre l'effet tellurique d'une nouvelle législation. Il faudra passer par des accords interprofessionnels pour arriver à glisser de 50 % de marges arrière sur certains produits à une marge plus décente. Créer un consensus : d'où ma volonté de ne pas jeter de l'huile sur le feu.

LSA Quelles sont les autres priorités d'action que vous défendez dans votre livre ?

M.-é. L. - D'abord le développement dura-ble : je sais que ça paraît être un thème « tar-te à la crème », mais il existe une préoccupation croissante des consommateurs concernant les conditions de fabrication des produits, ou le respect des droits des femmes et des enfants. Aujourd'hui, on ne peut plus tricher. Chaque enseigne, individuellement ou au sein des groupes de travail de la FCD, est rentrée dans une démarche très constructive. Mais vu l'opacité des filières, le nombre des intermédiaires, et l'hétérogénéité des législations nationales, c'est un travail énorme. Les chefs d'entreprises qui ne répondront pas à ces préoccupations seront hors course et surtout hors marché. C'est pour moi l'occasion d'un engagement public, mais aussi une contrainte que je demande aux centres E.Leclerc d'assumer.

Autre priorité : il faut donner du sens aux nouveaux gisements de consommation que constituent l'électronique domestique, les produits multimédias et la culture... Des domaines où l'intérêt social va de pair avec l'intérêt économique et où la distribution a un rôle essentiel à jouer. Il faut tenter de faire voler en éclat les barrières liées au discours « techniciste » qui entourent ces secteurs. Avec l'aide des industriels et des publicitaires, il faut donner envie aux gens d'acheter ces produits en suscitant l'intérêt et le plaisir. Nous avons un énorme travail de formation interne à effectuer et beaucoup de pédagogie à mettre en oeuvre.

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Article extrait
du magazine N° 1842

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