La distribution des Antilles sous le choc

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ENQUÊTE - Les distributeurs antillais, pour la plupart des franchisés, sont soumis depuis des semaines à une pression locale sans précédent et à des événements dramatiques. Ils sont accusés de revendre les produits chers et de limiter la concurrence.

Des magasins brûlés, vidés, bloqués, pillés, assiégés, fermés ou ouverts sous le contrôle des mouvements de syndicalistes - le Comité du 5-Février en Martinique, le LKP en Guadeloupe. Une population à bout de nerfs, les propos racistes d'un béké à la télévision, un syndicaliste tué par un jeune émeutier, des barrages routiers, un gouvernement inerte et malhabile, un secrétaire d'État débordé par les événements... Il faudra des mois pour cicatriser les plaies des deux départements d'outre-mer, quand bien même les revendications auront été satisfaites au bout de longues semaines.

La grande distribution locale n'aura pas été épargnée. Elle est mise en cause pour la cherté des produits, en raison du pouvoir économique des békés dans ce secteur. Et même accusée « d'esclavage moderne », en partie héritée des blessures d'un passé toujours douloureux dans les esprits, auquel s'ajoutent des salaires bas, un pouvoir d'achat faible, un taux de chômage de 22 % et une jeunesse désoeuvrée, à l'instar de celle des banlieues. Aux Antilles, le PIB par habitant culmine à 15 000 E, quand il est de 30 000 E pour la Métropole. Une situation de mal-être et un potentiel d'explosion sociale que beaucoup prévoyaient et que la crise mondiale aura exacerbée...

La cherté des produits sur place est une évidence. Même les bananes, pourtant produites localement, y sont plus chères que...dans la Creuse ! Et pour d'autres produits, le prix peut être trois fois plus élevé que dans l'Hexagone. Les groupes de franchisés - Bernard Hayot, Lancry, Safo-Despointes, HoYo Hen (lire page 64) - sont accusés de réaliser de très gros profits sur les produits et de ne pas se faire concurrence. En exclusivité dans LSA, ils s'en défendent. « Beaucoup de paramètres expliquent les prix affichés en magasin, expose ainsi Steeve Lancry, directeur de la société éponyme. Il y a beaucoup d'intermédiaires du fait de l'éloignement et de l'insularité. » Et Jean Despointes, PDG de Safo-Despointes, de détailler les coûts d'approche de l'eau Cristaline, achetée 0,14 E en Métropole, mais qui arrive, avec les transports, le dédouanement, les droits de port, transit et taxes diverses, à 0,38 E la palette devant l'entrepôt « avant que nous n'ayons appliqué notre marge », soit 25 à 27 % de plus pour l'étiquette .

Au-delà des taxes, le coût du fret bateau depuis l'Hexagone coûte 0,50 E/kg - notamment pour l'épicerie et les produits secs. Mais monte à 5 E/kg en avion, par lesquels transitent tous les produits frais ou les fruits et légumes. « D'ailleurs, plus le produit est bon marché, plus le coût d'approche est élevé », calcule le dirigeant. « C'est surtout la faute à l'octroi de mer et aux autres taxes qui viennent grever les coûts, et qui entraînent une augmentation de 35 % à 50 % des prix à la consommation », ajoute un distributeur qui souhaite conserver l'anonymat. Cet octroi de mer est LE sujet sensible. Il nourrit les finances des collectivités locales. Y toucher provoquerait une levée de boucliers.

Autre raison des prix élevés : avec moins de 500 000 habitants sur chacune des deux îles, la massification des volumes n'a rien à voir avec celle que les distributeurs peuvent obtenir dans l'Hexagone. « C'est tout juste l'équivalent de Bordeaux », constate un responsable de Système U. Et pour faire bon poids, « les franchisés n'ont pas toujours accès aux fameuses marges arrière qu'obtiennent les franchiseurs, et qui leur permettent aussi de diminuer les prix », ajoute un dirigeant de magasin.

Prix « anormaux » ou « libres » ?

Pour tenter de dénouer la crise sur les prix en rayon, Yves Jego, secrétaire d'État à l'Outre-mer, a reçu à Paris Jérôme Bédier, président de la FCD, à la tête d'une délégation de distributeurs. Résultat, la distribution s'est engagée à baisser les prix de 100 produits « de la vie courante ayant un poids significatif dans le budget des ménages », sous la forme d'une promotion. Sur cette base à minima, un accord a ensuite été signé à la Martinique entre sept groupes de distribution et de membres du Comité du 5-Février. Avec le sous-préfet, la DGCCRF, un député et un sénateur, ces derniers vont constituer un groupe de travail qui définira une liste de produits dont les prix pourraient baisser de 10 % ou 20 %. En Guadeloupe, une réunion a eu lieu, mais rien n'est s'est encore passé.

Cette question des prix et du coût de la vie a donné lieu à une échauffourée entre Yves Jego, présent en Guadeloupe, et la DGCCRF de ce département, le premier accusant la seconde « d'inaction » vis-à-vis des prix « anormaux » dans les magasins. « Il nous a mis en cause pour se couvrir », dénonce, furieux, Christian Magen, un agent de la DGCCRF basé aux Abymes, près de Pointe-à-Pitre, là où les manifestations étaient si virulentes que des magasins y ont été brûlés. « Les prix anormaux, ça n'existe pas, ils sont libres depuis 1986. En revanche, le gouvernement peut promulguer par décret une mesure temporaire pour arrêter l'inflation. Une loi existe à cet effet : l'article L 410-2 du Code de commerce, au cas où il faudrait le rappeler. »

Une distribution hyperconcentrée

Le secrétaire d'Etat à la consommation, Luc Chatel et Yves Jego ont également publié un communiqué s'interrogeant sur le degré de concentration de la distribution dans les deux départements et demandant que « toute la transparence soit faite sur la formation des prix des produits alimentaires ». Bruno Lasserre, président de l'Autorité de la concurrence (dont l'activité est bloquée par Nicolas Sarkozy, car il n'a pas nommé les membres du collège), Bruno Parent, directeur de la DGCCRF, Philippe de Brosse, inspecteur général de l'Administration, et Pierre Gabrié, du service du contrôle général économique et financier, sont chargés de rendre un avis sur la concurrence en outre-mer, « plus particulièrement sur les carburants et les mécanismes d'importation et de distribution des produits de grande consommation », tandis qu'une mission de la DGCCRF pourrait être envoyée sur place.

Sur le degré de concentration et ses effets négatifs sur les prix que laissent entendre les ministres, Christian Mangen est d'accord. « On a libéré les prix en 1986, mais pour finalement les confier à la distribution, ce qui a eu pour effet non pas de les tirer vers le bas, mais au contraire vers le haut. Les groupes de franchisés tiennent tout, la distribution, les agences de marques, l'importation, même dans l'automobile, le carburant, de l'amont à l'aval. » Il pense aux Hayot, notamment, présents à la fois dans la grande distribution (Carrefour), les agences de marque (Danone, que le groupe produit dans son usine), Mars, Nivea... Idem pour Despointes, avec des magasins, des usines de chocolat et de crèmes glacées, et des sociétés d'importation.

Ententes... et conflits de familles

Une distribution hyperconcentrée qui ne se ferait pas de concurrence ? Pas si sûr, considère une spécialiste de la question. « Il y a de la concurrence, même si le développement de la grande distribution semble s'être fait sans contrôle des positions dominantes, ce qui peut laisser imaginer des ententes dans les familles les plus puissantes dans l'économie des Antilles, notamment les békés. Mais ils n'ont pas tout, et il y a aussi des luttes. » Ainsi, le groupe Parfait (Hyper U) a attaqué en justice le groupe Hayot pour une question de CDEC. Le groupe Lancry, qui avait un Mr.Bricolage, a dû le revendre à Hayot pour ne pas mettre sa société en péril. Et les enseignes n'ont pas toutes la solidité financière qu'on leur prête. La rumeur veut même que Cora-Provera cherche plutôt à se désengager des Antilles, sa masse salariale atteignant 17 %, quand la norme est à 9 %.

Contacté, le groupe de Jacques Bouriez a appliqué sa devise habituelle, une très grande discrétion. Le président d'Intermarché, Éric Mozas, lui, explique pourquoi les Mousquetaires n'ont pas mis les pieds aux Antilles. « Ce sont des master-franchisés qui peuvent changer très vite d'enseigne et ne peuvent pas appliquer les stratégies de prix que nous définissons pour nos magasins en létropole. Les prix qui y sont pratiqués pourraient être négatifs pour notre image. »

Dans le groupe Hayot, on réfute l'accusation de profits exorbitants. « Nous avons les mêmes ratios que tous les distributeurs dans le monde, explique Stéphane Hayot, dirigeant du leader de la distribution antillaise. Nous réalisons 23 % de marge, dont 11 % permettent le paiement des salaires, 9 % celui de nos charges d'exploitation. Il nous reste 3 % avant impôts, desquels nous déduisons 10 % d'intéressement, ce qui veut dire que nous sortons à 2,7 % après impôt, ce qui est comparable à ce qui se pratique en Métropole. » Et avec la crise, ces profits vont fondre : les enseignes ont dû jeter pour plusieurs millions d'euros de produits frais, la fermeture des magasins va entraîner des chutes de chiffre d'affaires considérables, et les assurances ne couvrent pas les situations de grève.

 

Une reprise sans doute longue

Toutefois, l'activité pourrait repartir rapidement. Le nombre de grévistes dans les magasins est très faible. « Nous sommes capables de reprendre l'activité demain si la grève s'arrête aujourd'hui », affirme Stéphane Hayot. Même son de cloche chez Lancry et Safo-Despointes, qui ont mis leurs salariés « en congé » et qui prendront des mesures de chômage technique si les mouvements se poursuivent. Du côté des approvisionnements, en revanche, la chaîne a été malmenée. En Guadeloupe, Safo-Despointes a stoppé toutes ses commandes depuis quinze jours. « Si nous pouvons encore vivre sur nos stocks, nous connaîtrons un problème de rupture dans une quinzaine de jours, précise Jean Despointes,car les bateaux mettent six semaines à arriver pour les produits secs et quatre pour les produits frais. »

Le patron de Leader Price, Patrick Fabre, craint de souffrir plus longtemps encore : « La totalité des produits que nous vendons à marque Leader Price vient de la métropole. Il me faudra quatre semaines pour remettre les magasins debout. » L'argent dégagé par Nicolas Sarkozy - 580 M E permettant entre autre des primes de 200 E pour les plus bas salaires - devait permettre ce retour à l'activité. Mais la grande distribution, comme toute l'économie des Antilles, aura payé un lourd tribut aux événements.

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Article extrait
du magazine N° 2079

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