La distribution tunisienne engage un long retour à la normale

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DossierPillages et destructions de magasins, partenaires locaux chahutés... Les enseignes ont craint le pire lors de la Révolution de jasmin. Mais le commerce redémarre, et les acteurs communiquent leur optimisme.

Sur le site web de Géant Tunis, peu d'indices témoignent des tourments qu'a connus le pays et l'hypermarché. Seules les promotions, toujours datées de la période du 5 au 23 janvier, et un bandeau jaune annonçant l'interruption d'un jeu concours rappellent que la révolution de Jasmin est aussi passée par les magasins. L'hyper le plus grand de Tunisie - 12 000 m² - restera fermé de longs mois. Les rayons avaient été pillés le 15 janvier, avant qu'un incendie ne dévore la moitié de la structure. Dans tout le pays, près de la moitié du parc de magasins a été la cible de la colère des manifestants.

Les vols et pillages « s'expliquent d'abord par le fait qu'il s'agissait d'émeutes de la faim », assure Adel Ayed, le directeur général de Monoprix Tunisie, dont 13 des 71 magasins ont subi des dommages et 3 ont été incendiés. « Mais il y a eu aussi des actes plus politiques, envers des enseignes détenues par des groupes supposés proche de l'ancien régime », analyse Hassen Zargouni, directeur général de Sigma Conseil, un bureau d'études maghrébin. A priori, aucune chaîne n'a été épargnée, qu'elle soit locale, comme Magasin général, ou françaises - Monoprix, Géant, Carrefour - et détenues en franchises par des groupes tunisiens,. Le magasin Bricorama, situé près de Tunis, pourtant préempté par Imed Trabelsi, figure honnie de l'ancien régime, a lui été pillé sans être incendié.

 

Pari sur l'avenir économique

À date, les états-majors des grands groupes, pourtant soupçonnés d'avoir été proches du régime, ont survécu. La branche distribution du groupe Mabrouk, qui gère Monoprix en franchise via la Société nouvelle maison de la ville de Tunis (SNMVT), ainsi que Géant, reste dirigée par Mohamed Ali Mabrouk. « Il est très présent au quotidien, indique Adel Ayed. Il a reçu les salariés au siège pour leur annoncer que les salaires seront versés, que le magasin soit ouvert ou fermé, comme c'est le cas pour les 1 000 employés de Géant. Des solutions provisoires pour les occuper sont même proposées. » Chez Ulysse hyper distribution (UHD), apparenté à la famille Chaïbi, qui gère Carrefour en Tunisie, « il n'y a pour l'instant aucun changement de management », confie un responsable de réseau.

En fait, la plupart des acteurs semblent avant tout compter sur un redémarrage rapide de l'économie. « Certes, il reste des inconnues sociales et politiques et l'on peut s'attendre à des soubresauts, analyse le responsable de réseau de Carrefour. Mais la révolution a été rapide. Et la Tunisie reste un pays au potentiel de croissance intéressant pour la distribution, qui ne représente que 20 % des ventes alimentaires. De plus, la consommation est un phénomène ancré dans les mentalités. »

La période des soldes, qui a démarré le 29 janvier et s'achèvera mi-mars, relativise son constat. Les témoignages recueillis par la presse locale et internationale montrent que les Tunisiens n'ont pas le coeur au shopping, malgré des rabais monstres (jusqu'à - 70 %). Et si les magasins ont rouvert, ils tirent leurs rideaux à 19 heures, couvre-feu oblige.

 

La distribution confiante

Mais les enseignes semblent vouloir accélérer la transition et revenir à la normale. « Nos magasins restent ouverts autant que possible pour permettre à la population de s'approvisionner », martèle Adel Ayed. Qui annonce que Monoprix Tunisie va accélérer son développement en ouvrant 5 à 7 unités chaque année, « et aider au développement des régions en nous implantant dans les zones plus défavorisées économiquement, comme Tozeur ou Sidi Bouzid ».

Chez UHD, on confirme que les 26 Champion passeront sous pavillon Carrefour Market ou Express en 2011. Enfin, Système U, qui doit s'implanter en Tunisie en 2012 avec un hyper à Sousse, géré par le groupe M'Hiri, annonce que « l'hyper devrait ouvrir avec quelques mois de retard par rapport au calendrier, qui visait la période avril-juillet »selon Bertrand Gardès, directeur général de Système U Sud. Juillet, le mois des mariages, synonyme de pic de consommation dans le pays. Un bon indicateur pour savoir si la population reprend confiance.

L'état des lieux

71 magasins : Monoprix, dont 15 dégradés ou détruits, 3 fermés 3 mois

1 hyper Géant : à Tunis, incendié

45 magasins Carrefour : Une quinzaine endommagés, dont 6 brûlés à reconstruire


Le futur

1 hyper U en 2012 à Sousse, avec un franchisé d'un groupe local

Monoprix prévoit d'ouvrir 5 à 7 magasins en 2011

Carrefour va continuer de passer les 26 Champion sous pavillon Carrefour Market ou Express

Sources : Monoprix Tunisie, Carrefour Tunisie, LSA

Des raisons d'être optimistes...

 

- Les entreprises qui gèrent les enseignes françaises en franchise annoncent des programmes d'investissement et de développement importants.

 

- La fin des marchés parallèltes.

 

- La typologie de la population représente toujours un large potentiel pour la distribution.

...mais des inconnues

 

- Des négociations sociales vont être ouvertes ; des mouvements et blocages pourraient survenir

 

- L'incertitude règne sur la date des prochaines élections législatives et présidentielle

 

- L'exercice 2011 devrait être marqué par des pertes importantes de chiffre d'affaires

Interview de Hassen ZARGOUNI, Directeur Général de SIGMA Conseil*

 

 

LSA - Pourquoi des magasins ont-ils été pillés pendant les événéments ?

H. Z. - Environ 40% du parc ont été dégradés. Je l'explique par trois facteurs. D'abord, les événements ont été le fait de personnes très démunies, pour qui ces destructions représentaient une forme de vengeance contre l'opulence. Ensuite, il y a des pillages purs et simples. Enfin, certains pensaient que ces magasins appartenaient à des proches du pouvoir.

 

LSA - Quelle est la situation ? Les franchisés des enseignes françaises sont-ils toujours en place ?

H. Z. -L'activité commerciale a repris. Les soldes ont démarré début février et les clients semblent de retour. En face, les commerçants sont prêts à faire des affaires... On voit des prix à - 70 % ! Concernant les franchisés des enseignes françaises, elles devraient être égratignées, mais survivre.

 

LSA - Comment voyez-vous l'avenir de la distribution en Tunisie ?

H. Z. - Le potentiel est là. L'exercice 2011 sera compromis par une probable inflation des prix et les coûts liés aux événements. Mais la reprise devrait être rapide, d'autant que la révolution va mettre un terme aux marchés parallèles.

 

* Bureau d’études implanté en Afrique du Nord

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Article extrait
du magazine N° 2169

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