« La filière doit redevenir compétitive » : Xavier Beulin, président de la FNSEA

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L'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINE À l'occasion du Salon de l'agriculture, le président de la FNSEA pointe les faiblesses du secteur, soumis à des contraintes de bas prix, de réglementations, de taxes et à des baisses drastiques de subventions... Il appelle à une vision d'ensemble pour gérer les difficultés, y compris avec la grande distribution.

Doux (ici le siège à Châteaulin, dans le Finistère) est touché de plein fouet par la décision de Bruxelles de diviser par deux les aides à l'agroalimentaire. Les conséquences en seront indéniablement importantes pour toutee la filière.
Doux (ici le siège à Châteaulin, dans le Finistère) est touché de plein fouet par la décision de Bruxelles de diviser par deux les aides à l'agroalimentaire. Les conséquences en seront indéniablement importantes pour toutee la filière.© DR

LSA - Les craintes pour l'environnement, les OGM, la qualité et la sécurité de la nourriture restent des domaines ultrasensibles. L'agriculture paraît souvent sur la défensive...

Xavier Beulin - Malgré tout, selon la FAO et l'OMS, la France figure parmi les cinq pays les plus sûrs pour la qualité de la nourriture et l'eau ! Il reste une suspicion sur les pratiques agricoles, qui doit être levée grâce à plus de transparence, de dispositifs d'évaluation, mais aussi en renouant la confiance sur le savoir-faire des agriculteurs. Je me bats pour éviter cette réglementation excessive qui s'abat sur l'agriculture et qui est de plus en plus difficile à appliquer. On ne peut pas vouloir une agriculture raisonnée ou plus durable sans innovations. Nous ne sommes pas sur la défensive, mais nous sommes réactifs. En 2011, sur mon exploitation, suite à la sécheresse, j'ai pu réduire de 20 % l'utilisation de produits phytosanitaires ; mais avec les pluies de 2012, les attaques de maladies et de parasites ont été plus nombreuses et j'ai dû en utiliser plus ! Le « Produire autrement » que lance le gouvernement ne peut avoir de sens que s'il est tenu compte des conditions de production. Et on ne peut pas tout décider de Paris, ce serait contraire à l'activité agricole et à l'environnement...

 

LSA - Pourtant, il y a l'affaire de la viande de cheval. Que vous inspire-t-elle ?

X. B. - Les choses sont simples face à une affaire compliquée. S'il y a eu fraude, il faut que les sanctions pénales soient exemplaires. L'alimentation n'est pas un sujet comme les autres. Le travail des éleveurs étant remarquable, il faut que tous les maillons de la chaîne alimentaire aient cette même exigence. La FNSEA demande depuis longtemps que la provenance des matières premières agricoles soit indiquée sur l'étiquette des produits transformés. C'est une question de transparence, donc de confiance avec les consommateurs. Qu'en pense désormais la Commission européenne ? Qu'en pensent Findus et Picard ? Qu'en pense le gouvernement ?

Xavier Beulin

Président de la FNSEA depuis 2010, Xavier Beulin est également président, entre autres, de Sofiprotéol, groupe agro-industriel de la filière oléagineuse et protéagineuse. Il dirige par ailleurs une exploitation de céréales, oléoprotéagineux et lait.

LSA - Le consommateur paraît tout aussi sensible au prix qu'à la qualité. N'y a-t-il pas une contradiction avec les hausses de prix que vous réclamez ?

X. B. - Oui, mais les chiffres sont têtus. Si je reprends le rapport Chalmin de novembre dernier, les ménages français dépensent un peu moins de 11 % de leurs ressources en alimentation. Encore plus intéressant, sur 100 € de dépenses alimentaires, seulement 7,80 € reviennent à l'agriculture. On a du mal à comprendre ! Tout le reste va aux services (collecte, transformation, emballage, marketing, transport et distribution). 7,80 € sur 100 €, c'est quand même très peu ! De plus, les agriculteurs subissent des variations de prix de matières premières très importantes depuis 2008, qui vont du plus haut au plus bas, et nous sommes à nouveau au plus haut, ce qui a un impact terrible sur les filières animales. Il est anormal que ce coût de revient en hausse de 20 à 25 % en amont ne puisse pas être répercuté en aval, parce que la distribution le refuse ! Dans la plupart des pays, même les distributeurs l'admettent. Noël Prioux, directeur de Carrefour France, me l'a dit récemment : la réactivité à l'étranger est beaucoup plus forte pour répercuter les évolutions de prix. Or, d'après tous les retours sur les négociations que nous avons, en France, elles démarrent par des demandes de baisse de prix pour parvenir au mieux à zéro . Ce n'est pas possible, les GMS ne sont plus dans une approche économique, et elles ne font plus des achats, elles font du trading. C'est insoutenable pour nous.

 

LSA - Y aurait-il un moyen d'y échapper ?

X. B. - Nous avons mis en place des outils, l'accord du 3 mai. Je ne demande pas une indexation des prix fixée de manière administrative ; mais les indicateurs fondés sur les données collectées par l'Observatoire des prix et des marges devraient permettre d'avoir des relations un peu plus sereines, et c'est loin d'être le cas. Pour en discuter régulièrement avec les coopératives et les industriels, nous arrivons au bout d'un processus qui fait prendre un maximum de risques à toute la filière, notamment animale. En volaille, les industriels ont obtenu quelques hausses, mais c'est l'exportation, avec la baisse des subventions, qui s'est ajoutée aux difficultés. Concernant le porc, la distribution n'accepte pas les hausses ; et dans le lait, ce n'est pas satisfaisant, il manque encore 20 à 30 € pour 1 000 litres de lait. Je crains qu'on affaiblisse définitivement tous ces secteurs. Une fois encore, les chiffres sont têtus : nous avons perdu 20 % de part de marché en dix ans dans la filière animale, au profit des autres pays européens. Nos entreprises ont du mal à investir dans les outils, qui deviennent moins compétitifs. C'est un cercle vicieux. Et nous perdons des moyens de restructurer les filières, ce qu'il faut faire. Car les restructurations ne doivent pas être un sujet tabou.

 

LSA - Le budget de la PAC va être raboté, d'au moins 10 %. Les Français devront-ils payer plus chère leur alimentation ?

X. B. - Les négociations sont très difficiles, notamment avec les pays du Nord, qui veulent diminuer drastiquement la PAC, et l'Allemagne, qui veut plus de verdissement. Certes, la France bénéficie de fortes subventions en raison du volume produit, mais elle paie plus à l'Europe qu'elle ne reçoit ! Et elle va contribuer encore plus avec l'entrée des pays de l'Est. C'est ce qui rend les débats compliqués. Nous craignons que la baisse des subventions atteigne 1 Mrd € par an, ce qui provoquera de sérieux dégâts sur les filières déjà en difficulté. La question sera très difficile entre les agriculteurs eux-mêmes quant à la répartition des aides. La rigidité de la Commission européenne nous empêche toute flexibilité, elle ne veut pas des aides contracycliques, qui permettraient que lorsque les céréales sont bien orientées, par exemple, on puisse basculer un pourcentage de soutien vers les productions animales. La PAC devait être une politique économique commune. Elle ne l'est plus. Elle manque de sens. Nous nous sommes peut-être trop focalisés dans le passé sur les subventions, et pas assez sur l'adaptation des exploitations et des entreprises à leurs coûts de revient. Nous devons agir sur la compétitivité, une meilleure organisation, la PAC, des normes acceptables et la capacité à mobiliser des flux financiers pour moderniser l'agriculture et l'agroalimentaire. Nous devons nous concentrer sur le produit, les fruits du métier, la valorisation du travail. Je préfère 1 € de plus par kilo de viande bovine et 450 € de plus par bovin qu'une bataille sans fin pour 25 ou 30 E de subventions agricoles ici ou là. Il faut cette vision globale. L'Europe doit se régénérer autour de ses fondamentaux. Il faut redonner du sens à tout cela.

 

LSA - Quel sera le modèle de l'agriculture demain ? Des fermes de 1 000 vaches ? Une production plus végétale ?

X. B. - C'est le grand risque ! Certains disent qu'en 2050 le règne animal aura disparu ! Je pense qu'il s'agit d'un leurre. Tous les pays émergents se tournent, dès que le pouvoir d'achat augmente, sur la demande de produits carnés. Elle est exponentielle. Mais il ne faudrait pas que, par défaut, en raison des difficultés actuelles des filières animales, la France se végétalise de plus en plus. C'est pour moi le sujet prioritaire des prochaines années. D'un côté, on voudrait de l'agriculture durable, et pour y parvenir il faut mettre en place une économie circulaire entre végétal et animal. Mais on ne peut y arriver sans une meilleure rémunération des éleveurs et correspondant aux contraintes environnementales qu'on exige d'eux, et pour éviter qu'ils se découragent ! Sans aller jusqu'à des fermes de 1 000 vaches, il faudrait déjà pouvoir permettre à trois éleveurs de se regrouper, pour créer, par exemple, une maternité porcine en commun ; or, c'est mission impossible ! Il faut permettre des regroupements de moyens, pour des raisons d'efficience économique et pour favoriser l'installation des jeunes grâce à des conditions de travail acceptables.

 

LSA - L'état des entreprises agroalimentaires est-il satisfaisant ?

X. B. - Les exportations sont un peu en trompe l'oeil, car une fois enlevés les vins et spiritueux et les céréales, c'est moins brillant. Dans tous les secteurs où il y a des surcapacités sur des outils d'abattage, de transformation, on décroche en compétitivité par rapport à nos voisins européens. Une étude d'Inaporc démontre qu'en France, en coût de cochon produit à la sortie de la ferme, on est parmi les meilleurs ; mais lorsqu'on entre au stade de la vente en grande distribution, on est parmi les plus mauvais. Ce qui veut dire qu'entre les deux, il y a un problème de compétitivité, lié notamment aux coûts de main-d'oeuvre. Il faut moderniser les outils. C'est pourquoi je veux sensibiliser les ministres, dans le cadre de nos discussions sur la création de la BPI. En Allemagne, j'ai visité un outil avec 2 500 ouvriers sans convention collective, avec des salaires au niveau des pays de l'Est. Ce n'est pas ce que nous souhaitons, ni pour la France ni pour l'Europe. Mais je dois faire l'amer constat que cette situation crée des distorsions entre pays devenues inacceptables. Pour autant, nous pouvons être fiers de tous ces produits français qui aident aussi au rayonnement de notre pays.

 

LSA - Doux voit ses subventions divisées par deux et baisse les prix dans ses contrats aux éleveurs. Que va-t-il se passer ?

X. B. - Doux et Tilly Sabco sont touchés de plein fouet, dans une conjoncture où l'euro est au plus haut ! J'ai dit au chef de l'État lui-même que la suppression des subventions ne pouvait être aussi brutale, qu'elle doit au moins diminuer en sifflet sur plusieurs années. Il devait mettre le sujet à Bruxelles dans le cadre des négociations globales de la PAC. Sinon, toute la filière va subir une onde de choc. Je rappelle que 4 millions de poulets sont exportés chaque semaine au Proche et au Moyen-Orient ! Et les éleveurs ne peuvent pas accepter les avenants de baisse de prix tels que proposés par les industriels ; ils mettraient la clé sous la porte. De plus, il faut attendre la décision du tribunal de Quimper, le 19 février, pour Doux. Compte tenu de la situation, il faut ouvrir vraiment, avec la FCD, Leclerc, Intermarché, une nouvelle phase de discussion sérieuse pour sauver ces filières. Les enjeux sont trop importants. Or, tous les échos sur les négociations qui nous parviennent sont dramatiques. Il y a quinze ans, les acheteurs venaient dans les usines, cherchaient à faire progresser les filières. Ce n'est plus le cas, les relations sont devenues épouvantables. Et va se rajouter l'écotaxe poids lourds particulièrement lourde de conséquences pour notre secteur. Qui va payer le 1,2 Mrd ? Et les 6 à 9 Mrds € envisagés pour la fiscalité écologique ? Tout cela ne risque-t-il pas de remettre en cause notre modèle économique et social ?

 

Les agriculteurs subissent des variations de prix de matières premières très importantes depuis 2008, qui vont du plus haut au plus bas. Nous sommes à nouveau au plus haut, ce qui a un impact terribles sur les filières animales.

 

 

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Article extrait
du magazine N° 2262

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