La filière du foie gras plongée dans la tourmente

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Depuis décembre, la filière du foie gras est frappée par une nouvelle épizootie d’influenza aviaire. Le redémarrage de l’élevage est attendu pour la mi-mai, mais la filière doit composer avec de nombreuses incertitudes.

«D’habitude, ce rendez-vous est consacré à la présentation des résultats des fêtes », reconnaît, le visage grave, Marie-Pierre Pé, déléguée générale du Comité interprofessionnel des palmipèdes à foie gras (Cifog). Ce 9 mars, la profession, réunie à Paris dans l’une des salles du restaurant d’Hélène Darroze, lâche bien quelques éléments sur les ventes de foie gras réalisées au cours de la saison des fêtes (du 10 octobre au 31 décembre). Sans surprise, les volumes s’inscrivent en baisse de 10,4 %. Sous l’effet de l’épizootie d’influenza aviaire H5N1, les mesures de vide sanitaire appliquées en 2016 ont, en effet, fait perdre à la filière 9,5 millions de canards, soit une perte de 4 750 tonnes de foie gras.

Loin d’être un lointain mauvais souvenir, la situation n’est pas en passe de s’arranger. « Près de 55 % de notre potentiel de production sont touchés », explique Christophe Barrailh, président du Cifog. Avec 224 foyers identifiés (sur un total de 387), les Landes figurent parmi les départements les plus durement touchés par la nouvelle épizootie d’influenza aviaire, qui s’est déclarée début décembre. Mais on dénombre également 94 foyers dans le Gers, 26 dans les Hautes-Pyrénées et 19 dans les Pyrénées-Atlantiques (données arrêtées au 7 mars). En cause, cette fois, le virus H5N8. « Transmis par la faune sauvage, ce virus est une vieille connaissance de la commu­nauté scientifique. Mais nous rencontrons d’énormes difficultés à prévoir son développement », reconnaît François Landais, vétérinaire dans les Hautes-Pyrénées, en première ligne dans la lutte contre cette nouvelle épizootie.

…Et de nombreuses incertitudes

  • Le Cifog a défini les conditions de redémarrage de la production dans un plan d’action. Conçues avec les ministères de l’Agriculture et de l’Économie et des Finances, ces mesures doivent faire l’objet d’un accord interprofessionnel, pour devenir obligatoires dès le redémarrage de la production. Les prochaines échéances électorales pourraient retarder cette signature.
  • La reprise de l’élevage pourrait intervenir début mai ou, au plus tard, au milieu du mois.
  • Selon le Cifog, près de 6 000 salariés pourraient être touchés par des mesures d’activité partielle.
  • Les marchés à l’export, dont le Japon, premier débouché international de la filière, sont fermés pour une période indéterminée.

Une production réduite d’un tiers en deux ans

Depuis le 1er décembre 2016, date à laquelle a été détecté un premier cas dans un élevage du Tarn, le virus a causé d’énormes dégâts. Pour lutter contre sa propagation, le ministère de l’Agriculture a, dès le 5 janvier, mis en place un plan d’abattage préventif qui concerne, pour le moment, 2,3 millions de canards, auxquels s’ajoutent 1,4 million de volatiles décimés par le virus, soit environ 3,7 millions de canards. Un chiffre auquel il faut ajouter le nombre de canards qui ne peuvent pas être mis en production depuis le début de l’épizootie, estimé par le Cifog à 6 millions de têtes. Au total, ce sont donc 9,7 millions de canards perdus pour la production française de foie gras. « En 2017, le nombre de canards produits va être réduit de 15 % par rapport à l’année précédente, qui a déjà été très difficile. En l’espace de deux ans, la production aura été amputée de près d’un tiers », lâche Jean-Jacques Caspari, directeur général de Rougié.

Alors que la situation n’est pas stabilisée et que l’épizootie d’influenza aviaire touche, à présent, la filière des poulets élevés en plein air – dans les départements touchés, 1 500 éleveurs sont concernés et près de 600 000 poulets par semaine ne sont pas mis en élevage –, la filière doit composer avec plusieurs incertitudes.

Dans le cas de la précédente crise, des mesures de dépeuplement progressif avaient été arrêtées, jusqu’à obtenir un vide sanitaire complet pendant une période de quatre semaines. Cette fois, la reprise des élevages situés dans les zones réglementées et sous surveillance (au total, 9 départements) n’est pas programmée.

9,7 millions

Le nombre de canards perdus en 2017

250 M€

Le montant des pertes immédiates

24 M

Le nombre de canards qui pourraient être produits en 2017, soit un tiers de moins qu’en 2015

Source : Cifog

Conditions drastiques

Les professionnels espèrent qu’elle aura lieu début mai, au plus tard à la mi-mai. Avec un cycle d’élevage de quatorze semaines, le redémarrage des outils d’abattage et de transformation pourrait donc intervenir début août. « Rien n’est moins sûr. Nous pourrions recommencer à travailler deux à trois semaines plus tard que lors de la première épizootie d’influenza aviaire », avance, prudent, Jean-Jacques Caspari.

Les conditions de redémarrage de la production constituent une autre source d’inquiétude. Pour se mettre à l’abri des effets ravageurs de toute nouvelle épidémie, la profession a adopté 15 mesures, qui doivent faire l’objet d’un accord interprofessionnel, rédigées avec les services du ministère de l’Agriculture et du ministère de l’Économie et des Finances, afin de faire office de loi. Mais la signature de l’accord pourrait être retardée par les prochaines échéances électorales.

Un contexte inédit…

  • Les efforts consentis par la filière pour venir à bout du virus H5N1 sont anéantis.
  • Extrêmement virulent, le virus H5N8 a, depuis décembre 2016, touché près de 55% du potentiel de production.
  • Les professionnels ont des difficultés à se projeter, car aucune date de reprise de l’élevage n’est fixée.

En attente des aides promises

Parmi les principales mesures figure l’obligation de confinement des animaux en cas de risque élevé (pendant la période des migrations, du 15 novembre au 15 janvier). Une disposition coûteuse qui va nécessiter la construction de 400 000 m2 de bâtiments. Les entreprises du secteur (organisations de producteurs, coopératives) se sont engagées à accompagner techniquement et financièrement les producteurs. Mais pourront-ils tous y parvenir, alors que la filière se caractérise par une grande diversité des modes de production ?

Une question qui se pose avec d’autant plus d’acuité que les aides financières programmées n’ont pas encore été versées. Les pertes financières pour l’ensemble des maillons de la filière (accouvage, élevage, transformation) sont estimées à 250 millions d’euros. D’ici au mois d’avril, les éleveurs devraient recevoir le solde des aides perçues au titre de la précédente épizootie. Mais la partie aval de la filière, pour laquelle le ministre de l’Agriculture avait négocié auprès de Bruxelles une enveloppe de 130 millions d’euros, n’a pas reçu un euro d’indemnisation. De quoi affaiblir un peu plus un secteur qui n’avait, assurément, pas besoin de cela…

Marie Cadoux

« Tous les efforts consentis par les éleveurs au cours de l’année 2016 sont anéantis. Près de 55% de notre potentiel de production sont touchés. »

Christophe Barrailh, président du comité interprofessionnel des palmipèdes à foie gras (Cifog)

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Article extrait
du magazine N° 2452

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