Marchés

La filière porcine dans l’impasse

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L'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINE Abondance de l’offre et baisse des prix en Europe précipitent la crise de la filière porcine. Les leaders français de l’abattage, la Cooperl et Bigard, refusent de suivre les préconisations du gouvernement en matière de prix, et appellent à des réformes de fond pour restaurer la compétitivité de la filière. Retour sur les origines d’un blocage parti pour durer.

porc

Jamais Plérin n’aura autant fait la une de l’actualité ! C’est dans cette petite ville des Côtes-d’Armor, située non loin de Saint-Brieuc, que sont commercialisés près de 15% des volumes de viande de porc. La place est stratégique, car c’est là que s’établit le prix de référence nationale. Mais depuis le 10 août, Cooperl et Bigard, les deux principaux acteurs de l’abattage, ont décidé de ne plus s’y rendre, entraînant ainsi, pendant une semaine, une suspension de la cotation. À eux deux, ils assurent en temps normal près de 30% des achats du marché de Plérin. Mais pas question pour ces deux industriels – qui abattent respectivement près de 5 millions d’animaux par an et détiennent chacun une part de marché de 20% – d’y retourner. Pas question non plus pour eux de se rendre au ministère de l’Agriculture, ce lundi 17 août, aux côtés des acteurs de la filière porcine, préférant être reçus séparément les jours suivants. Pour mieux faire entendre leur voix et appeler à une réforme du marché du porc. « Le prix de la viande de porc ne peut pas être fixé sous la pression des éleveurs. Il n’y a pas que le marché de Plérin », explique sans détour Paul Rouche, directeur délégué du Sniv-SNCP, syndicat présidé par… Jean-Paul Bigard et réunissant les principales entreprises d’abattage.

« La crise des éleveurs est devenue celle des abatteurs »

Oui mais voilà, après plusieurs actions coup de poing menées au cours du printemps par les éleveurs, ces derniers avaient fini par obtenir du gouvernement, mi-juin, une préconisation du prix d’achat de la viande de porc à 1,40 € par kilogramme. De quoi faire retomber momentanément la pression. D’autant plus que, depuis le début de l’été, les distributeurs, sans aucun doute lassés de voir leurs parkings de magasin se ­transformer en tas de fumier, ont fait preuve de bonnes intentions, multipliant les déclarations de soutien à l’égard des éleveurs. S’engageant ainsi, en ce qui concerne Lidl, à développer davantage le porc français dans les linéaires de ses points de vente, à maintenir les positions d’achat à 1,40 € du kilo pour ce qui est de Kermené, filiale d’abattage de Leclerc, et également d’Intermarché via ses différents outils d’abattage.

« Mais la crise des éleveurs est devenue celle des abatteurs. Par leur retrait du marché breton, Cooperl et Bigard dénoncent une cotation politique totalement décalée du prix du marché européen », poursuit Paul Rouche. Selon le Sniv-SNCP, le prix d’achat de la viande de porc oscille entre 1,10 € et 1,20 € par kilo au Danemark et en Allemagne, soit 0,30 € de moins que le prix d’achat préconisé par le gouvernement français.

Des freins structurels, administratifs et industriels

À l’origine de cette situation explosive, il y a les difficultés structurelles de la filière qui sont bien connues. « Depuis ces dix dernières années, marquées par la réforme de la Pac, les éleveurs français subissent les crises en devant compter sur leurs propres forces, et se sont surtout maintenus dans un schéma fermé à la compétition européenne », avance un observateur du marché. Alors que, en Allemagne, le nombre moyen d’animaux par exploitation est de 500, il est seulement de 150 en France. Outre la taille des structures, les éleveurs français doivent composer avec des contraintes administratives particulièrement lourdes : « Une demande d’agrandissement peut être soumise à un délai de plusieurs années, lorsqu’il prend seulement quelques mois en Allemagne ou en Espagne. Et cela est sans compter sur l’interprétation a minima de la réglementation européenne en matière de normes de la part de ces mêmes pays voisins », se désole un éleveur. Et sans compter aussi que, depuis 2010, le coût de l’alimentation animale a augmenté de 40% ! Une situation qui n’est pas à l’avantage des éleveurs français, alors que leurs concurrents allemands disposent de terres pour produire eux-mêmes les céréales qui entrent dans la compo­sition de l’alimentation des animaux.

Aux difficultés de la filière de l’élevage, il faut ajouter celles de l’abattage. La taille des outils industriels en Allemagne, aux Pays-Bas ou encore au Danemark est sans commune mesure avec celle des leaders français. Bien loin des 5 millions de porcs abattus chaque année par la Cooperl ou des 4,8 millions transformés par Bigard, le numéro un danois Danish Crown en abat 22 millions par an ; le numéro un allemand, Tönnies, près de 19 millions, et le néerlandais Vion, également numéro un sur son marché, pas moins de 17 millions par an. En plus de ce handicap de taille, le Sniv-SNCP fait valoir un autre argument : « Nous ne pouvons pas lutter face à des abattoirs allemands et espagnols qui emploient du personnel à un coût inférieur de 40 à 50% à la France », insiste le syndicat. La possibilité de recourir aux travailleurs détachés payés au coût en vigueur dans leur pays d’origine crée, selon le syndicat, une distorsion de concurrence difficilement supportable. « L’industrie de l’abattage n’est pas tant mécanisée. Plus les produits sont élaborés, plus les interventions manuelles sont importantes. De fait, les produits élaborés sortent des abattoirs français à un coût supérieur de 0,30 à 0,40 €/kg par rapport aux produits allemands et espagnols », explique Paul Rouche.

Trois mesures possibles

Dans ce contexte difficile pour la filière porcine, la situation s’est encore aggravée par une crise de surproduction. Alors qu’il n’existe aucun outil de régulation du marché, 20 millions de porcs supplémentaires sont arrivés en 2015 sur le marché européen. L’Allemagne, qui compte 50 millions d’animaux, a augmenté sa production de 2 %, et l’Espagne (40 millions de têtes) de 5 %. Une offre abondante qui a provoqué une baisse des prix, alors que l’embargo russe, décrété en août 2014 et reconduit en juin 2015 pour une année, représente pour le marché français un manque à gagner de 350 000 à 400 000 tonnes.

Malgré la reprise de la cotation au marché au cadran de Plérin, mardi 18 août, et un prix de référence nationale tombé sous la barre de 1,40 € dès la première séance, « la crise est loin d’être terminée », confie un professionnel. Le retrait de Cooperl et Bigard n’augure rien de bon pour les éleveurs : « Les animaux se sont accumulés dans les exploitations, et le niveau de stock de viande de porc n’a jamais été aussi important que depuis ces derniers jours », confie un professionnel de la filière sous couvert d’anonymat.

Mais pas question pour les leaders du marché de faire machine arrière. Selon le Sniv-SNCP, « il n’y aura pas de salut pour notre filière si nous refusons de nous attaquer au problème de fond : la compétitivité », indique le syndicat. Et de formuler trois mesures précises : un allégement exceptionnel des charges salariales, un engagement gouvernemental pour que l’origine de la viande soit clairement mentionnée et, enfin, la reprise des négociations pour une exportation de gras et d’abats de porc (non soumis à l’embargo russe) vers la Fédération de Russie. Le bras de force des industriels de l’abattage avec le gouvernement est bel et bien engagé.

Les raisons de la crise…

  • Le manque de compétitivité de la filière et un prix élevé à la production (+0,30 € par rapport à l’Allemagne).
  • Une abondance de l’offre liée à la fermeture de certains marchés (embargo russe) et à une situation de surproduction.
  • Des normes et des réglementations jugées plus contraignantes que dans les autres pays européens.

… Les solutions pour en sortir

  • Valoriser l’origine de la viande sur les produits de charcuterie et les plats transformés.
  • Relancer la consommation de viande et de produits de charcuterie « viande de porc français ».
  • Harmoniser les contraintes environnementales, techniques, sanitaires et administratives au niveau de l’ensemble des autres pays européens.
  • Développer de nouveaux marchés à l’export.

La consommation en berne

  • - 1% par an : l’évolution de la consommation de viande de porc depuis cinq ans.
    En 2014, les Français ont consommé 32 kg de porc, contre 37 kg en 2007.

Sources : Kantar Worldpanel, FranceAgriMer

 

Les chiffres de la filière

  •  24 millions : le nombre de porcs abattus en France en 2013, soit 2,15 millions de tonnes équivalent carcasse (TEC) 
  • 10% : la part des volumes français sur le marché européen
  • 6 000 : le nombre de producteurs de porc français
  • 25% : la part des exportations françaises

Source : FranceAgriMer

 

COOPERL ET BIGARD, LEADER DE L’ABATTAGE

Part des abattoirs dans l’abattage national en France, en %, en 2013 (sauf Intermarché, pour qui il s’agit de données consolidées de Gatine Viandes et de Gad, repris en 2014 et rebaptisé Josselin Porc. Il s’agit donc d’estimations. AIM, qui appartenait à la coopérative Cap 50, a été reprise par ses salariés)

Sources : FranceAgriMer, LSA

Bigard et la Cooperl sont les leaders de la filière. Bigard détient 59 sites en France, pour 14000 emplois, pour un chiffre d’affaires de 4,4 Mrds€. La Cooperl détient 14 sites, avec 4 800 salariés pour un CA de 2,2 Mrds€. Des chiffres certes importants, mais très inférieurs aux grands groupes allemands ou brésiliens de la viande, dans un marché qui se mondialise. À noter, le poids très important de la distribution dans la filière, notamment d’Intermarché, qui a repris l’industriel Gad, cédé par la coopérative D’Aucy.

" Lidl France comprend le désarroi des agriculteurs et souhaite qu’une solution constructive soit mise en place sur le long terme pour aider concrètement les éleveurs. Trop souvent, la distribution dans son ensemble tient le mauvais rôle et est prise injustement pour cible. Aujourd’hui, il est clair que le secteur souhaite soutenir l’élevage français. La balle n’est pas dans notre camp, mais dans celui des industriels ".

MicheL Biero, responsable des achats chez Lidl France, le 22 juillet 2015

"La défense de l’élevage passe par la défense de la consommation de viande de porc. Il faut poursuivre les efforts concernant l’indication de l’origine des viandes […]. L’arrêté pris pour encadrer les promotions de viande de porc ne remet en aucun cas la capacité à faire des promotions. Dès le mois de septembre, elles pourront être réalisées pour soutenir la consommation […]".

Stéphane Le FoLL, ministre de l’Agriculture, le 17 août 2015

"Les distributeurs qui ont des filiales d’abattage ont beau jeu de soutenir les éleveurs et de maintenir leurs positions d’achat à 1,40 € le kilogramme. La viande de porc qu’ils achètent est directement vendue dans leurs magasins. Ils n’ont pas à se préoccuper de trouver des débouchés à l’export, sur des marchés où, à ce prix, il est impossible d’être compétitif".

Paul Rouche, directeur délégué du Sniv-SNCP, le 18 août 2015

Marie Cadoux, avec Sylvain Aubril

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