« La Fnac a un énorme potentiel devant elle »

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ENTRETIENEntretien - À peine quinze jours après son arrivée à la tête de la Fnac, Christophe Cuvillier a accordé à « LSA » sa première interview en tant que PDG. Il hérite d'une enseigne sur les rails de la croissance, mais devra faire face au ralentissement de la consommation.

Il n'aura besoin d'aucun délai pour s'acclimater. Succédant à Denis Olivennes, au poste de PDG de la Fnac depuis une quinzaine de jours - après trois ans passés à la tête d'une autre filiale de PPR, Conforama -, Christophe Cuvillier connaît bien l'entreprise pour en avoir été directeur général, de 2000 à 2005. Il retrouve une enseigne plus internationale, multicanale, profitable... Mais les temps ont changé. Sur fond de baisse du pouvoir d'achat, les ventes d'électronique grand public sont, sauf exception (les jeux vidéo), en panne depuis six mois. Alors que l'autre pilier de l'enseigne, les produits culturels, continue d'être, hormis les livres, miné par le piratage internet. Et la loi de modernisation économique change les règles commerciales. Mais ces obstacles n'ébranlent pas son enthousiasme. Débit rapide et ton chaleureux, Christophe Cuvillier a confié à LSA les raisons de sa confiance. En interne, il devra néanmoins faire preuve de pédagogie avec des syndicats déprimés, qui ne le croient guère lorsqu'il dit que la rémunération moyenne est en hausse. Les clients, eux, l'ont déjà adopté : trois jours avant son entrée en fonction, sa première réclamation lui parvenait via... le site communautaire Facebook ! Tout un symbole...O. C.

LSA - Vous revenez à la Fnac après trois ans chez Conforama. Est-ce que vous avez trouvé la maison changée ?

Christophe Cuvillier -J'ai un sentiment d'accélération. Tous les projets engagés, le déploiement à l'international, la périphérie, Fnac.com, se développent aujourd'hui avec succès. Fnac.com, par exemple, a atteint son point d'équilibre dès la fin de 2003. Beaucoup de choses ont été accomplies et l'identité de la Fnac est restée la même. Il y a eu le lancement de notre site communautaire Fnaclive et le changement de « signature ». Nous sommes passés d' « agitateur depuis 1954 » à « agitateur de curiosité », car on vient toujours à la Fnac pour savoir ce qu'il y a de nouveau et, surtout en cette époque de surinformation, pour trouver des repères et des conseils. La diversité de l'offre et l'indépendance restent les valeurs fondamentales de l'enseigne.

LSA - Vous prenez vos fonctions dans un contexte d'incertitude économique. Est-ce que cela va conduire à infléchir votre stratégie ?

C. C. - Je ne crois pas. La stratégie ne changera pas. En revanche, le rythme des déploiements pourra varier en fonction de la conjoncture. La Fnac a une capacité de résistance aux crises supérieure aux autres du fait de ses multiples métiers. Notre atout, c'est d'être à la fois sur les produits techniques et culturels.

LSA - Vous n'allez donc pas faire d'arbitrage sur les ouvertures de magasins ?

C. C. - En fonction de l'évolution du marché, nous allons peut-être en repousser certaines, mais ce ne sont pas des arbitrages à proprement parler. En France, nous continuons notre politique d'expansion en périphérie, avec l'ouverture prochaine d'un huitième magasin dans la zone commerciale du Pontet, à Avignon. Au total, cette année, nous aurons ouvert treize magasins, dont neuf à l'international. Ces ouvertures se feront dans des pays où nous sommes déjà présents, comme l'Espagne, le Portugal, la Grèce, le Brésil ou la Suisse. Notre arrivée en Turquie est décalée de quelques mois pour des raisons techniques. Le rythme de développement dans ce pays dépendra du succès du premier magasin. Car l'idée n'est pas de se développer pour se développer. La Fnac doit rester très sélective sur la qualité des emplacements.

LSA - C'est l'expérience italienne qui vous a échaudé ?

C. C. - Il est vrai que c'est un pays difficile, dans lequel nous n'avons pas encore atteint le point mort. En Italie, nous sommes confrontés à la faiblesse de la croissance et aux difficultés du secteur immobilier. La concurrence est forte : Mondadori dans les produits culturels, Media Markt et PC City dans les produits techniques. Mais nous avons l'objectif d'atteindre la rentabilité dès cette année, au moins à périmètre constant.

LSA - Depuis le début de l'année, les ventes de produits techniques semblent s'essouffler. Cela vous inquiète-t-il ?

C. C. - C'est vrai que le marché est moins bouillonnant. C'est essentiellement dû aux incertitudes liées au pouvoir d'achat. Mais nous restons confiants pour l'avenir, car le marché a un potentiel énorme. De nombreux produits sont ou vont devenir des relais de croissance, comme les appareils photo reflex numériques, où l'expertise des équipes de vente et les dossiers techniques de la Fnac apportent un véritable éclairage à nos clients. Idem pour les PC portables ou les jeux vidéo. Ces derniers représentent un marché de conquête pour la Fnac. Notre part de marché, de 9 %, est encore insuffisante. Nous devons apporter une valeur ajoutée dans ce secteur, comme nous le faisons dans la vidéo, par exemple. Des espaces consacrés aux jeux vidéo ont été aménagés dans nos magasins, des concours et tournois organisés tout au long de l'année pour séduire les jeunes et les « hardcore gamers ». La téléphonie est également un relais de croissance et les discussions en cours avec Apple pour la commercialisation de l'iPhone pourraient offrir une belle opportunité, car la Fnac bénéficie toujours des innovations technologiques. Ainsi dans la vidéo, notre part de marché est de 24 %, mais elle atteint 50 % dans les disques Blu-ray.

LSA - Concernant les produits culturels, quelle est la position de la Fnac sur le projet loi sur la riposte graduée, contestée par les associations de consommateurs ?

C. C. - La même que celle de Denis Olivennes : « La gratuité, c'est le vol. » Il n'est pas acceptable que des artistes ne soient pas rémunérés. Mais il ne faut pas qu'il n'y ait que des mesures de répression. Il faut faciliter l'accès à la musique sur internet, rendre le téléchargement légal plus simple que le piratage. Or, là, rien n'a changé depuis trois ans. Les DRM [solution technique qui, entre autres, contraint le possesseur d'un morceau de l'écouter sur un nombre restreint de supports, NDLR] sont un obstacle pour le consommateur et pour le développement de la musique en ligne. Ce n'est même pas une protection efficace, puisqu'ils peuvent être « craqués » facilement. Il faut aussi que la musique numérique soit plus abordable. Il est inadmissible que les maisons de disques nous vendent des fichiers à un prix qui ne laisse aucune marge aux distributeurs.

LSA - Ne faudrait-il pas trouver d'autres solutions, comme la licence globale qui donnerait accès aux internautes, moyennant un abonnement mensuel, à l'ensemble du catalogue de musique ?

C. C. - Différents modèles cohabiteront dans un premier temps : la musique gratuite avec de la publicité, des achats au titre, des abonnements... mais aucun de ces modèles n'est rentable aujourd'hui. Or le plus important reste la création musicale. La musique ne doit pas devenir un simple produit d'appel pour vendre des abonnements de téléphonie.

LSA - Nous sommes dans une période de réforme réglementaire. Quel impact la loi de modernisation de l'économie (LME) aura-t-elle sur votre activité ?

C. C. - Ce projet de loi ne devrait pas apporter de modifications dans notre stratégie d'implantation. Il facilitera l'installation de surfaces de moins de 1000 m². Or, la surface commerciale des magasins Fnac varie entre 2 000 et 3 000 m². Et puis, nous sommes plutôt bien accueillis quand nous présentons un projet en CDEC. En revanche, je regrette que ce projet de loi ne distingue pas l'alimentaire du non-alimentaire. Elle imposera un délai de paiement maximum de soixante jours, qui est sans doute nécessaire pour protéger les PME de l'alimentaire, mais sera préjudiciable aux métiers de la distribution spécialisée, qui ont parfois plus de cent jours de stock. Cette réduction des délais de paiement risque de conduire à une réduction du nombre de références présentées, et d'inciter certains distributeurs à se fournir dans d'autres pays.

LSA - Le climat social est tendu. Allez-vous prendre des initiatives en ce qui concerne les salariés ?

C. C. - Le processus de gestion prévisionnelle des emplois et des compétences (GPEC), engagé l'an dernier, se poursuit. Il faut savoir que la rémunération des salariés de la Fnac a augmenté en moyenne de 8 % en 2007, participation et intéressement compris. C'est évidemment lié aux bons résultats de l'entreprise.

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Article extrait
du magazine N° 2051

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