La grande distribution en alerte sur les métiers pénibles

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Les fonctions « usantes » ne manquent pas dans la grande distribution, qui en prend conscience peu à peu. Mais la notion de pénibilité, au centre du débat sur les retraites, reste floue.

Décharger des palettes de fruits et légumes, les répartir entre chambre froide et chambre tempérée, se baisser, se relever pour les mettre en rayons. Dans les grandes surfaces alimentaires, il ne fait pas bon travailler dans certains rayons. Les liquides, la droguerie-parfumerie-hygiène et les fruits et légumes n'ont pas bonne réputation : les charges sont lourdes, et les tâches répétitives. « Une palette de fruits et légumes, quand elle arrive, pèse 1 tonne », raconte cette salariée qui préfère garder l'anonymat. « Après des années à ce poste, où mon travail était de la manutention pure, mes vertèbres sont écrasées, et je songe à une reconversion », poursuit Solange, alors qu'elle n'a que 40 ans. La technologie n'a - malheureusement - pas résolu tous les problèmes de santé. « Dans mon supermarché de moins de 1 200 m2, le tire-palettes électrique ne passait pas dans les allées trop étroites », explique-t-elle.

 

Une notion mal définie

Pourra-t-elle, pour autant, faire valoir ses droits à la retraite au titre de la fameuse pénibilité ? De nouveau sur le devant de la scène depuis le 5 octobre, au Sénat cette fois, avant de retourner devant l'Assemblée nationale, ce volet du projet de loi sur les retraites pourrait recevoir quelques aménagements. Les syndicats ont obtenu l'élargissement de la prise en compte de cette notion : dans la dernière version, le seuil d'incapacité physique, ou taux d'incapacité physique permanente, à partir duquel il sera possible de partir à la retraite dès 60 ans, est désormais abaissé à 10 %, contre 20 % jusqu'à présent. Il faudra alors démontrer le « degré d'usure » auquel le salarié est soumis durant sa carrière. Or, la difficulté réside dans la subjectivité d'une notion inédite en droit social français. « La pénibilité ne se traduit pas forcément par un taux d'incapacité, estime Michel Yahiel, président de l'Association nationale des DRH. Nous risquons d'avoir un effet d'aubaine. »

 

Pas de liste des métiers pénibles

Si la liste des facteurs de pénibilité paraît facile à déterminer (port de charges lourdes, exposition à des produits toxiques, travail de nuit), celle des métiers pénibles n'existe pas à ce jour. Et la profession se garde bien d'en établir une. « Il n'y a pas de liste de ces métiers dans la distribution, assure Jérôme Bédier, président de la FCD. Nous voulons éviter un système où il y aurait des solutions automatiques et qui généraliserait les cas. Le coût pour la collectivité serait alors énorme. »

De l'arrière des magasins aux postes de caisses en passant par les entrepôts, les métiers pénibles ne manquent pas. « Les dernières statistiques sont alarmantes, pointe Romain Chevallet, chargé de mission à l'Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail (Anact). Dans la logistique, le taux de fréquence des accidents du travail dépasse de loin celui du BTP. Et les maladies professionnelles reconnues sont, à 97 %, des troubles musculo-squelettiques. »

 

Bientôt une norme Afnor

Dans tous les métiers de manutention, notamment les préparateurs de commandes, la mise en rayons, mais aussi les postes en caisses, les poids sont importants et les postures pénalisantes. « Packs d'eau, lessives, aliments pour chiens, les temps de cycle sont très courts, poursuit Romain Chevallet. Toutes les quatorze secondes, il faut porter un colis de plusieurs kilos. Résultat, on atteint des tonnages importants sur une journée. » Sans compter que 24 % des préparateurs sont des préparatrices, selon la FCD. Des technologies comme le voice-picking, ou guidage vocal, allégeraient-elles la pénibilité ? « Pas forcément, rétorque le spécialiste des conditions de travail de l'Anact. Le préparateur de commandes a peu de marge de manoeuvre pour organiser sa palette. Il reçoit les ordres de commande les uns après les autres, et ne peut anticiper ce qu'il va porter. » D'autres tâches, tel le filmage des colis, impliquent des torsions du buste ou du dos, sans compter les colis de 20 kg qu'il faut parfois récupérer en haut d'une pile.

Face à cet état des lieux, les distributeurs avancent à petits pas. « Il y a une prise de conscience, note Jean-Pierre Zana, ergonome à l'Institut national de recherche et de sécurité pour les préventions des accidents du travail et des maladies professionnelles. Avec les enseignes et les fabricants de caisses autour de Perifem, nous espérons que, d'ici à la fin de l'année, nous aurons fini l'écriture d'une norme Afnor pour la conception des postes d'encaissement, qui améliorera les conditions de travail des caissières en leur permettant notamment de pouvoir changer de position. » Encore faut-il convaincre les distributeurs que la traditionnelle ligne d'encaissement est révolue...

 

Les métiers les plus pénibles

Les préparateurs de commandes en entrepôts, qui préparent les palettes pour les magasins.

Les caristes, qui conduisent les engins motorisés portant les marchandises.

Les métiers liés à la mise en rayon.

Les postes d'encaissement.

Une question au cœur du projet de loi des retraites

La prise en compte de la pénibilité est élargie. Les salariés ayant un taux d'incapacité physique permanente (IPP) de 10 % pourront faire valoir leurs droits à la retraite à 60 ans à condition de passer devant une commission pluridisciplinaire. Sont concernés les salariés dont « l'usure » professionnelle est constatée - travail de nuit, charges lourdes, exposition à des produits cancérigènes.

Des accords par branche professionnelle devront régler la question de la pénibilité.

Les branches ont jusqu'au 31 décembre 2013 pour créer un fonds de prise en charge de la pénibilité par accord collectif.

Jérôme Bédier, président de la Fédération des entreprises du commerce et de la distribution (FCD)

«L’essentiel, ce sont les dispositifs de prévention»

LSA - Que pensez-vous du débat actuel sur la pénibilité ?

J. B. - Nous n'avons pas d'évaluation sur le nombre de personnes concernées et la réalité qu'il y a derrière. L'essentiel est de ne pas refaire un système de préretraite au moment où le gouvernement décide de repousser l'âge de la retraite. Il y a un consensus autour de ce constat : lorsqu'il y a une pénibilité réelle, constatée pour un collaborateur, il faut y répondre. Sinon, il faut éviter d'en faire un texte général avec un système plus complexe qu'avant et qui risque de coûter très cher.

LSA - La création d'un fonds interprofessionnel et d'un autre par branche professionnelle pour financer la pénibilité vous paraît-elle une bonne chose ?

J. B. - Un fonds propre à une branche professionnelle n'est pas la voie à suivre : la pénibilité n'est pas liée à telle ou telle branche, mais à des tâches accomplies par les salariés dans une situation donnée. Ce qui paraît essentiel, c'est de mettre en place des dispositifs de prévention. Mieux vaut investir là qu'essayer de réparer la pénibilité avérée.

Les chiffres

76,15 % : Le taux de fréquence* des accidents du travail dans les 32 entrepôts des entreprises du commerce et de la distribution, contre 25,7 pour la moyenne nationale et 53,40 pour le BTP, toujours dans les entrepôts.

Source : INRS-Perifem

* Nombre d'accidents avec arrêt, multiplié par 1 million d'heures de travail, et divisé par le nombre d'heures travaillées


7000 : Le nombre de personnes qui partiront à la retraite dans le secteur de la grande distribution alimentaire en 2014-2015, et 10 000 par an en 2020.

Source : INRS-Perifem

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Article extrait
du magazine N° 2152

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