Marchés

La peur s'invite à la table des Français

|

L'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINEUne nouvelle étude, présentée au début de ce mois, est venue réveiller les craintes liées à la sécurité alimentaire. Au total, plus d'une centaine de polluants ont été trouvés dans l'assiette d'un enfant de 10 ans. Les effets combinés de ces substances sont encore méconnus, admettent les autorités sanitaires.

80 %

La part des Français inquiets des résidus de pesticides présents dans les fruits, les légumes et les céréales, et soucieux des contaminants que peuvent contenir la viande ou le poisson.

Source : Eurobaromètre354, « Food Related Risk », novembre 2010

1 million

Le nombre de personnes traitées chaque année à l'hôpital pour un cancer. Entre 1980 et 2005, le nombre de cancers a progressé de 52 % chez les hommes et de 55 % chez les femmes, hors effet démographique.

Source : Générations futures, d'après l'étude de l'InVS sur la mortalité par cancer en France

+ 56 %

L'augmentation du nombre de diabétiques en France, à 4,4 % de la population, à mettre en partie sur le compte des effets des perturbateurs endocriniens.

Source : InVS

A quelques jours d'intervalle, le repas gastronomique des Français a été classé au Patrimoine mondial immatériel de l'Unesco, puis épinglé pour sa toxicité. De quoi en perdre son latin, autant que ses recettes de cuisine. En présentant, début décembre, les résultats d'une enquête sur les substances chimiques présentes dans notre alimentation, l'association Générations futures (ex-MDRGF) a semé le trouble sur le menu des Français. Le sujet était d'autant plus sensible que le régime passé au crible pour cette étude était celui d'un enfant de 10 ans, sur une journée. Du petit déjeuner au dîner, en avalant ses tartines, son smoothie, sa salade, son morceau de fromage, son saumon et son riz, en respectant à la lettre les recommandations nutritionnelles du ministère de la Santé, cet enfant aurait avalé au total 128 résidus chimiques, provenant de 81 substances différentes, dont 47 classées comme cancérigènes probables ou avérés. Des chiffres à donner le vertige. « Nous avons nous-mêmes été surpris par l'ampleur du cocktail », avoue François Veillerette, porte-parole de Générations futures.

Il n'aura pas l'occasion d'en débattre publiquement avec les industriels. L'Association nationale des industries alimentaires, sollicitée par LSA, n'a pas souhaité répondre sur ce dossier sensible et très émotionnel.

L'association Générations futures admet d'emblée que son étude n'a pas de valeur scientifique réelle, puisque les menus ont été définis arbitrairement (hors le thé au lait bu le matin, tout semble cohérent), et les tests réalisés sur de trop petits échantillons. Mais ses résultats en tant que tels ne sont pas contestés. Ces derniers « ne nous ont pas surpris », avoue Marc Mortureux, directeur général de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses). L'étude Alimentation totale (eAT) de 2005 avait déjà montré la présence de nombreux contaminants dans l'alimentation. Une nouvelle version, actualisée et plus dense, doit être finalisée pour juin 2011. Et devrait donner une vision globale de la réalité de l'exposition au risque par l'alimentation.

Mais si personne ne conteste les résultats de l'enquête, son analyse montre de grands désaccords. « L'intérêt de cette étude est de mettre le doigt là où ça fait mal. Ce qui est plus contestable, c'est la communication qui en est faite. Certes, il y a une situation d'incertitude, mais le danger n'est pas avéré », insiste Charles Pernin, chargé de mission alimentation au sein de l'association de consommateurs CLCV.

D'accord

« Nous avons voulu illustrer la présence de produits cancérigènes dans notre environnement, et notamment notre alimentation. Dans le menu type d'un enfant d'école primaire, sur une journée, nous avons trouvé 128 résidus chimiques divers, dont 5 classés comme cancérigènes avérés et 37 comme perturbateurs endocriniens. Nous avons nous-mêmes été surpris par l'ampleur du cocktail. »

François Veillerette, porte-parole de l'association Générations futures

Pas d'accord

« En apprenant que l'on avait trouvé une centaine de produits chimiques dans nos assiettes, ma réaction a été de me demander : seulement ? Compte tenu des connaissances scientifiques, on va toujours trouver des traces de produits pesticides. Mais si celles-ci sont inférieures aux limites maximales résiduelles (LMR), il n'y a pas de risque. »

Daniel Marzin, professeur de toxicologie à l'université de Lille 2 et chercheur à l'Institut Pasteur de Lille



Les effets « cocktail » sans réponse scientifique

« Ce que je ne peux pas laisser dire, c'est que cette présence implique nécessairement un risque pour la santé. Les quantités de produits chimiques trouvées sont inférieures aux seuils réglementaires. Or, ceux-ci ont été élaborés avec des facteurs de sécurité importants », souligne Marc Mortureux. À ce sujet, l'Europe vient de confier à l'Anses un travail de révision de ces seuils, appelés Limites maximales de résidus (LMR). L'occasion de vérifier si les connaissances scientifiques récentes nécessitent, ou pas, de recalculer les LMR de tel ou tel pesticide.

Concernant l'accumulation des substances, il y a un manque d'éléments pour juger. Générations futures en fait l'une de ses revendications, tandis que l'Anses l'a mis dans sa liste de priorités. « Nous n'avons pas de réponse sur les effets " cocktail ". Nous ne savons presque rien de l'accumulation de ces faibles doses de résidus sur le long terme », confirme Charles Pernin.

En attendant que les experts s'accordent, peu de solutions existent pour ceux qui souhaiteraient éliminer tout risque. Même les produits issus de l'agriculture biologique ne suffisent qu'à éliminer les pesticides et certains additifs alimentaires, laissant sans vraie réponse les problèmes de PCB, de phtalates...

Crise après crise, l'alimentation est régulièrement montrée du doigt comme un vecteur de danger. De la vache folle à la mélamine chinoise en passant par les huiles frelatées, toutes ces crises ont fait la une des médias. Actuellement, quelques sujets semblent s'imposer. Les résidus de pesticides dans l'alimentation sont de ceux-là, comme les perturbateurs endocriniens, représentés par les phtalates et le bisphénol A (BPA). Pour les pesticides, les seuils réglementaires nous protégeraient de toute « intoxication ». « L'évaluation du risque faite au niveau européen prend en compte 23 régimes différents, du nouveau-né au végétalien. Si les traces de résidus de pesticides trouvées sont inférieures aux LMR, il n'y a aucune raison de s'inquiéter », assure Daniel Marzin, professeur de toxicologie à l'université de Lille 2.

Les perturbateurs endocriniens font plus débat chez les scientifiques. La présence de BPA dans les biberons en plastique a fait grand bruit. La France a adopté une position forte, avant l'Europe, en l'interdisant dès juin 2010. Mais si le biberon est devenu le porte-drapeau des problèmes liés au BPA, on sait désormais que l'on en trouve des traces dans bien d'autres secteurs, notamment dans les boîtes de conserve ou sur les tickets de caisse.

Pour les premières, des tests pour trouver des vernis de substitution sans BPA viennent d'être lancés. Éric Lederman, président de l'Union interprofessionnelle pour la promotion des industries de la conserve appertisée, se veut rassurant : « Les traces de BPA dans la conserve sont considérablement inférieures aux seuils réglementaires. » Olivier Draullette, délégué général du Syndicat national des fabricants de boîtes, emballages et bouchages métalliques, insiste : « Nous travaillons à la substitution des vernis contenant des traces de BPA dans les boîtes de conserve, pour répondre à une demande du marché et à une inquiétude injustifiée de certains. Il n'y a pas de problème sanitaire. »

Au final, on peut dire que la France comme l'Europe disposent d'un dispositif de sécurité sanitaire alimentaire plutôt conséquent et fiable. Mais la science n'étant pas capable de répondre à toutes les questions, elle laisse parfois le doute planer. Un doute que certains cherchent à lever et que d'autres exploitent, plus ou moins médiatiquement, mais toujours en brandissant le fameux principe de précaution. À tort ou à raison.

Marc Mortureux,directeur général de l’agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses

"La question des effets combinés des différents contaminants est pertinente"

LSA - L'étude publiée par Générations futures alerte sur la qualité de notre alimentation. Est-elle recevable ?

M. M. - Les résultats obtenus ne nous surprennent pas. Ils sont conformes aux données dont nous disposons, notamment dans notre Observatoire des résidus de pesticides, dont le travail a été publié en octobre 2010. En revanche, ce que je ne peux pas laisser dire, c'est que cette présence implique nécessairement un risque pour la santé des consommateurs. Les quantités trouvées sont inférieures aux seuils réglementaires.

LSA - Ces seuils sont-ils vraiment fiables ? Que penser de l'accumulation des substances dans notre organisme, du fameux effet cocktail relevé ici ?

M. M. - Les Limites maximales résiduelles sont destinées à prévenir les risques alimentaires. Or, ces seuils sont calculés avec des facteurs de sécurité importants. Toutefois, la question des effets combinés de différents contaminants, même à très basse dose, est une problématique pertinente, mais scientifique et complexe. Le projet Périclès que nous menons à l'Anses étudie les 72 pesticides les plus couramment retrouvés dans l'alimentation et leurs combinaisons les plus fréquentes. Résultats d'ici à fin 2011.

LSA - Concernant les perturbateurs endocriniens, pourquoi un tel flou ? Ces substances représentent-elles un danger ?

M. M. - Dans la communauté scientifique, il existe de fortes incertitudes à ce sujet. Mais quelques signaux d'alerte nous ont encouragés à approfondir la méthodologie d'évaluation des perturbateurs endocriniens (BPA, phtalates...). On est encore loin d'être capable d'apporter des réponses définitives sur leurs effets, notamment à faibles doses. On sait simplement que la relation dose-effet n'est pas suffisante lorsque l'on s'intéresse à ces produits. Nos études en cours se focalisent sur les enfants et les femmes enceintes.

LSA - Les poissons, thon et saumon, remportent la palme en quantité de produits toxiques relevés. Faut-il les éliminer de notre alimentation ?

M. M. - La pollution de nos rivières par les PCB, notamment dans les années 1970, a un impact sur la chaîne alimentaire des poissons, en particulier les poissons gras. Pour cette raison, tous les bassins sont très surveillés, et nous avons déjà été amenés à recommander l'interdiction de la consommation de certains poissons qui dépassaient les seuils. Plus généralement, il faut savoir que le dispositif de vigilance est en marche. La France a un dispositif de sécurité sanitaire alimentaire parmi les plus sûrs qui soient.

Le Bisphénol A (BPA)

Secteurs concernés Biberons, conserves, tickets de caisse.

Le problèmeLe bisphénol A est un composé chimique entrant dans la fabrication de certains plastiques et classé comme perturbateur endocrinien. Lorsqu'il est chauffé, il peut passer dans l'alimentation. Depuis peu, l'Inra de Toulouse a aussi démontré le passage du BPA par le toucher, une nouvelle inquiétude pour les vendeurs et caissières.

Les mesures prisesInterdit dans la composition des biberons par le Canada puis par la France, le BPA peut être utilisé dans les plastiques alimentaires. Une expertise pour le compte de l'Anses doit apporter des réponses au premier semestre 2011.

Les résidus de pesticides

Secteurs concernésFruits, légumes et céréales, bruts ou transformés.

Le problèmeUtilisés dans l'agriculture, les pesticides se retrouvent dans les produits à la sortie du champ, et jusque dans les assiettes.

Les mesures prisesDepuis la directive européenne 91/414 de 1991, de nombreux pesticides ont été interdits. Sur le millier de molécules qui existaient alors, seules 400 sont sur le marché aujourd'hui. Le Grenelle de l'environnement doit encore en réduire le nombre.

Les polychlorobiphényles (PCB)

Secteurs concernésEssentiellement les ressources halieutiques (poissons), mais plus globalement toute la chaîne alimentaire.

Le problèmeLes PCB peuvent entraîner des problèmes au foie et de croissance, et sont classés comme cancérigènes.

Les mesures prisesLa production des PCB, dont le pyralène, utilisés depuis 1930 dans certains appareils électriques, a été arrêtée dans les années 80. Ils sont interdits depuis des années, et leur élimination est devenue une priorité. Un plan PCB a été mis en place pour les recenser et les traiter.

Testez LeMoniteur.fr en mode abonné. Gratuit et sans engagement pendant 15 jours.

Toutes les actus de la consommation et de la distribution

je m’inscris à la newsletter