La recrudescence des vols avec violence alarme la distribution

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Enseignes et pouvoirs publics discutent des solutions pour endiguer les braquages. Si les hypers sont bien protégés, ce n'est pas le cas des moyennes surfaces, en milieu rural ou dans le hard-discount.

Le nombre de vols à main armée contre des établissements commerciaux ou industriels constatés entre janvier et septembre 2009, contre 2 433 en 2008. Source : Observatoire national de la délinquance
La hausse du nombre d'attaques à main armée contre les GMS mi-2009 Source : ministère de l'Intérieur
Le nombre de vols violents sans armes contre des établissements commerciaux ou industriels constatés entre janvier et septembre 2009, contre 623 en 2008. Source : Observatoire national de la délinquance
Celle du nombre d'attaques à main armée contre le petit commerce mi-2009. Source : ministère de l'Intérieur
La hausse des vols violents ou avec armes dans les magasins se caractérise par deux phénomènes. Le premier est « une violence qui augmente notamment dans les surfaces moins protégées et le petit commerce, du fait de la sanctuarisation des grandes surfaces », analyse Franck Charton, délégué général de Perifem. Les délinquants ciblent aussi les zones moins sécurisées, ou les magasins en zones rurales bien desservis par les grandes voies routières et manipulant encore beaucoup d'espèces. Le second changement concerne le profil des agresseurs. « Les événements constatés dans ces petits et moyens commerces sont, beaucoup plus souvent qu'auparavant, le fait d'une délinquance dite " d'impulsion " », observe Jean-Jacques Wagner, dirigeant de Solutions, une société de consulting sécurité pour la distribution. C'est justement ce qui inquiète les distributeurs. « Ces petits délinquants ont un mode opératoire déstructuré, poursuit-il. Leur action est fébrile, souvent imprévisible, et ils veulent du cash immédiatement, même en très petite quantité. » Les braquages avec prise d'otages du personnel, lors de leur arrivée le matin notamment, ou à la fermeture, sont un autre phénomène fréquent de ces derniers mois.
Un an et demi après son agression, Jean-Philippe Sebire, directeur du Netto de Montataire (Oise), souffre toujours d'une déficience de 80 % de l'oeil gauche. La conséquence de la violence des coups portés par deux hommes cagoulés et armés d'un poing américain, pour lui dérober sa recette (plus de 30 000 E) qu'il portait à la banque, en mai 2007. Les braqueurs n'ont jamais été interpellés. En décembre 2008, deux hommes menaçants tentent d'entrer dans son magasin, fermé entre 12 et 14 heures. Il fait face, ils rebroussent chemin. Depuis, il a investi pour sécuriser son magasin : télésurveillance jusque dans le parking, vigile... « Ce qui me désespère, c'est que cet argent devait me permettre d'embaucher. » Il redoute Noël et son pic de criminalité, dans un contexte où « on sent l'insécurité et l'agressivité se développer depuis 2007. On travaille la peur au ventre. » Avec les pouvoirs publics, c'est compliqué : son magasin est à cheval entre la zone de police et celle de gendarmerie. « Je voudrais juste qu'une patrouille passe une fois dans la journée. D'autres enseignes ont obtenu qu'un véhicule de police soit là à l'ouverture et à la fermeture, le moment le plus risqué pour le braquage. » Pour l'instant, ses demandes restent lettre morte. F. M.
La hausse des braquages et des vols avec violence a conduit la plupart des distributeurs à former le personnel en magasins pour faire face à ces situations. Le premier objectif reste la sécurité physique du personnel et des clients. « En gros, nous leur disons de ne pas jouer les " zorros " et de donner l'argent », résume un responsable sécurité. Mais cela entre dans une procédure plus générale, consistant à maintenir le dialogue avec l'agresseur, de façon à ne pas justifier le recours à la violence. Les formateurs insistent sur plusieurs points : écouter l'agresseur ; le regarder sans le provoquer ; toujours lui parler à voix basse, afin de ne pas stimuler son agressivité ; reformuler ce qu'il dit ; systématiquement lui dire et lui décrire les gestes que l'on effectue ; lui proposer ce que l'on peut lui donner. D'autre part, la formation apprend à s'intéresser à tous les détails (vêtements, morphologie, accent particulier ou signe distinctif) utiles à l'enquête ultérieure.

La grande distribution et Brice Hortefeux ont beaucoup de choses à se dire. Des représentants des enseignes devaient rencontrer le ministre de l'Intérieur le 8 décembre place Beauvau, officiellement pour évoquer les dispositifs de sécurité à l'occasion des fêtes de Noël, pic traditionnel de criminalité en magasins. Mais l'augmentation spectaculaire des vols avec violences et des braquages à main armée ces derniers mois devait aussi être abordée. Elle est d'ailleurs à l'origine du déplacement surprise du ministre au centre commercial Bobigny 2, en Seine-Saint-Denis, le 19 octobre. 38 vols, dont 11 violents, s'y étaient produits depuis le début de l'année, avec une recrudescence depuis septembre. Pas vraiment une surprise pour les distributeurs.

Les statistiques de l'Observatoire national de la délinquance pointent cette envolée des faits délictueux, notamment en magasin. 3 183 vols à main armée contre des établissements commerciaux ou industriels ont été constatés de janvier à septembre 2009, contre 2 433 en 2008. Ils ont aussi été la cible de 693 vols violents (623 en 2008). Dans le détail, cette hausse concerne surtout le petit commerce de proximité (+ 34 %), moins la grande distribution (+ 3 %). « En fait, les surfaces de moins de 3 000 ou 2 500 m2 sont majoritairement concernées », résume un proche du dossier. Parmi elles, beaucoup de hard-discounters. « Ils cumulent un double risque, analyse un spécialiste de la sécurité en GMS. Ils sont majoritairement installés dans des zones sensibles, et ils n'ont que peu de moyens financiers et humains. »

Les dépenses en équipement se maintiennent

Les discounters ne sont pas la seule cible. Chez Système U, les supermarchés subissent une hausse spectaculaire des braquages, notamment en zones rurales. Serge Papin, président de l'enseigne, a écrit au ministre en septembre, pour relayer l'inquiétude des indépendants. « Dans l'Ouest, 15 supermarchés ont été braqués depuis le début de l'année, contre 3 sur toute l'année 2008 », confie Thierry Guillard, « M. sécurité ». Le mode opératoire est traumatisant pour le personnel. Dans beaucoup de cas, les salariés ouvrant le magasin étaient attendus par des braqueurs, qui les prenaient en otages jusqu'à l'arrivée du détenteur des accès au coffre.

À l'autre bout de la chaîne, les hypers semblent relativement épargnés. « Un seul hyper a été visé cette année », indique Thierry Guillard. Chez Auchan, « aucun hyper n'a été braqué depuis juin 2006, mais nous avons subi trois attaques depuis le début de l'année dans les petits hypers Les Halles d'Auchan », annonce Yves Arnault, directeur de la sécurité de l'enseigne. Cette disparité s'explique par les moyens investis. « Les hypers ont une taille critique qui permet d'investir dans la définition d'une véritable politique de sécurité, dans des moyens humains et techniques », observe-t-il. Un Auchan peut compter jusqu'à 85 caméras et 45 agents de sécurité. David Grard, responsable de la sécurité chez Cora, insiste sur le rôle de prévention des vigiles : « Ils doivent notamment montrer aux individus ou aux bandes qui semblent faire un travail de repérage qu'elles ont été identifiées. Cela peut les décourager de passer à l'acte. »

Dans une conjoncture économique difficile, les enseignes semblent continuer à investir pour contenir le phénomène. « Les dépenses en équipements de sécurité se maintiennent, et les magasins communiquent beaucoup vers les clients sur le renforcement des dispositifs », assure un spécialiste de la sécurité en GMS. Murs d'images dès l'entrée où le client se voit filmé, caméras sur les parkings, macarons indiquant que le personnel n'a pas accès aux espèces... « Nous venons d'équiper 37 magasins en vidéosurveillance, et nous poursuivrons cet effort dans 20 nouveaux magasins chaque année », annonce Denis Marziac, risk manager chez C et A, où, comme dans beaucoup d'enseignes textiles, le vol éclair d'articles onéreux (en cuir notamment) par des bandes fait des ravages. En parallèle, de nombreuses enseignes travaillent à limiter la manipulation d'espèces en magasins, par exemple avec des solutions de cash management. « C'est l'un des éléments qui peut permettre de réduire les braquages », observe Yves Arnault.

Moins de vigiles présents dans les magasins

La compression des budgets se fait tout de même sentir. « Des enseignes n'hésitent pas à investir plusieurs centaines de milliers d'euros en vidéosurveillance, mais certaines rognent sur les ressources humaines. Souvent, il n'y a personne derrière le mur d'images, ce qui limite l'efficacité du dispositif », témoigne un spécialiste des audits de sécurité en GMS. Un responsable de supermarché confirme : « Certains magasins de mon groupe ont supprimé des postes de vigiles cette année. »

De l'aveu général, il ne suffit pas de montrer les muscles. Le travail de prévention est considéré comme l'une des pistes prioritaires. Depuis 1995, des magasins se sont investis dans les conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance, associant commerçants, pouvoirs publics et associations. « En parallèle, nous dialoguons beaucoup avec les forces de l'ordre, explique David Grard. Chacun est sensibilisé aux process de l'autre. Cela leur permet d'intervenir rapidement quand nous les appelons. » Dans l'ensemble, les enseignes louent la coopération avec les forces de police : patrouilles, présence à l'ouverture ou à la fermeture du magasin... « Ils sont attentifs à notre situation, souligne Yves Arnault. Mais la rapidité de leurs interventions est aléatoire. Cela pose problème, car les modes opératoires des délinquants s'accélèrent. »

Autant de points qu'il devient urgent de résoudre, pour assurer la sécurité du personnel et des clients en magasins, et pour rassurer les consommateurs. Une étude Perifem-Groupe Solutions réalisée en mai auprès de quelques centaines de clients cerne les dégâts que cette insécurité peut causer : 91 % des personnes interrogées répondent se sentir « moins en sécurité » qu'il y a un an dans les points de vente. Or, pour 64 % d'entre eux, le sentiment de sécurité est « déterminant » dans le choix du magasin.

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Article extrait
du magazine N° 2115

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