« La réduction des marges arrière, enjeu de 2005 »

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L'Institut de liaisons et d'études des industries de consommation (Ilec), le lobby des grandes marques, n'est guère rassuré sur les effets de la baisse des prix. Même si les enseignes lui assurent qu'elles prendront en charge leur part du coût de l'opération.

LSA - L'accord sur la baisse de prix du 17 juin semble un sujet d'exaspération pour les adhérents de l'Ilec. Pourquoi ?

Dominique de Gramont - Parce que la situation nous inquiète à plus d'un titre. D'abord, selon les statistiques d'Iri, nous sommes entrés en déflation à partir de juin, c'est-à-dire qu'à la fois, les prix baissent, les volumes baissent et le prix du panier de la ménagère baisse. L'accord signé sous l'égide du ministre de l'Économie n'y est pour rien : le mouvement était en train depuis plusieurs mois, et ses effets inéluctables. Depuis le début de l'année, la conjoncture est mauvaise dans notre secteur, qui ne représente, je le rappelle, que 20 % de l'indice des prix. Faut-il, dès lors, courir le risque d'aggraver la déflation en pesant autoritairement sur les prix ? Est-ce la meilleure façon de relancer la consommation ? Il ne devrait pas être interdit de poser la question, à la suite de Christian Jacob. Quant à l'accord Sarkozy, les choses nous ont paru mal engagées. La baisse de prix de 2 % n'empruntait pas la voie d'une répartition à parts égales entre les distributeurs et nos adhérents. C'est pourquoi nous avons alerté le ministre par une lettre du 3 septembre. Message reçu, puisque nous avons été invités à le rencontrer le 6 au matin.

LSA - Une baisse sur deux mois est-elle significative, alors que les prix ont grimpé depuis quatre ans, avant et après le passage à l'euro ? Et le doute n'est-il pas permis lorsque des marques, comme Mr Propre ou Alway's, repositionnent leurs prix, certaines jusqu'à 30 % ?

D. de G. - L'industriel a pour vocation d'offrir de la qualité, du choix, tout cela au meilleur prix, mais aussi de la nouveauté, du rêve, du désir. Aussi longtemps que sa marque est capable de relever ce défi, il crée de la valeur matérielle et immatérielle. Cette valeur a un prix en deçà duquel elle n'est pas correctement rémunérée. Au-delà, en revanche, le marché sanctionne, les volumes s'inscrivent en baisse par rapport à la concurrence. Le prix s'essaie donc à déterminer un optimum, qui est à tout instant confirmé ou infirmé par le chaland. C'est pourquoi les prix doivent être libres, de façon à pouvoir être ajustables à tout moment. Ce n'est pas bien ou mal de diminuer ou d'augmenter les prix, c'est simplement judicieux ou malvenu. Il faut cesser de biaiser le raisonnement économique avec une morale de quatre sous.

LSA - Les grandes marques semblent toujours réticentes à accepter les baisses de prix au bénéfice des consommateurs. Pourquoi ?

D. de G. - 2 % de baisse des prix, cela représente des sommes énormes ! Environ 1 milliard d'euros en chiffre d'affaires, rien que pour les adhérents de l'Ilec. L'effort doit être partagé à parts égales entre les industriels et les distributeurs. Or, les remontées du terrain nous donnent à craindre que les moitiés soient très inégales, répondant à l'arithmétique inventée par Coluche. Des contrats pour formaliser tout cela, il y en a à peine dans 20 % des cas. Peut-on exiger des transferts massifs d'argent sans base contractuelle ? Pas un financier n'y consentirait. On nous reproche d'avoir procédé à des baisses sous forme de remises, et non en révisant les tarifs. C'est exact, parce qu'une modification tarifaire nécessite un préavis de l'ordre de deux à trois mois. Nous ne pouvons pas sortir du cadre juridique, mettre sur la table 1 milliard d'euros ne reposant sur rien de contractuel. Autant satelliser des valises de billets de banque.

LSA - Pourquoi certaines sociétés signent-elles des accords avec les distributeurs, d'autres non ?

D. de G. - 70 % de nos adhérents ne sont pas parvenus à signer des accords incluant la totalité de l'engagement du 17 juin, à savoir un partage équitable du coût de la baisse de prix en 2004, et la réduction unilatérale d'un point de la coopération commerciale en 2005. Environ 30 % ont signé des accords avec des adhérents de la Fédération des entreprises du commerce et de la distribu- tion (FCD), comme Carrefour, Auchan, Système U, Casino... En revanche, il n'y a rien à ce jour avec les indépendants, comme Leclerc et Intermarché, qui, pourtant, appliquent déjà des baisses, et cela au risque de franchir les seuils de revente à perte. Les industriels qui signent sans contrat et sans garantie prennent leurs risques. Ils peuvent privilégier le courant d'affaires, ou être tout simplement en situation de dépendance.

LSA - Pourquoi l'effort de baisse des prix ne serait-il pas partagé ?

D. de G. - J'ai lu dans la presse que Coca-Cola évalue le coût de la baisse des prix à 10 millions d'euros, et Bonduelle à 1 million. À la demande de l'Administration, les adhérents de l'Ilec font remonter les montants en jeu à la DGCCRF. Jusqu'au 8 septembre dans l'après-midi [date d'une réunion en- tre l'Ilec, l'Ania et toutes les enseignes de distribution, y compris Leclerc et Intermarché, NDLR], j'avais le sentiment solidement ancré que les industriels ne maîtrisaient plus rien : les reventes à perte se multipliaient, les factures de marchandises des fournisseurs donnaient lieu à des réductions sauvages. Le fabricant perdait la maîtrise de son prix de facturation et de sa rentabilité. Le partage n'était plus à 50-50, mais à 20-80, au détriment des industriels. Mais l'intervention du ministre, qui a réuni toutes les parties en début de semaine, a été entendue. Nos partenaires de la FCD étaient désireux d'un retour à l'ordre. Les deux groupements d'indépendants ont compris le message. En un après-midi, nous avons fait plus de progrès que durant des mois, voire des années. Reste à savoir si ce progrès sera durable, si la bais- se concertée des prix le sera elle aussi, et si la réduction des marges arrière prévue pour 2005 interviendra réellement. C'est tout l'enjeu. Malheureusement, nous n'aurons plus Nicolas Sarkozy pour nous aider à trouver les bonnes réponses.

LSA - Qu'attendez-vous de la commission Canivet et comment vont se présenter les négociations 2005 ?

D. de G. - Il est illusoire de penser que la loi sera changée lorsque nous discuterons des négociations 2005. Quelle que soit la qualité attendue du rapport de la commission Canivet, il convient de laisser au législateur sa part d'initiative et - oserai-je le rappeler ? - sa responsabilité politique. Pour ce qui est des négociations 2005, soit elles se feront sur la lancée de la concertation d'un nouveau type que nous sommes en train d'inventer, soit elles répéteront les errements du passé. Quant à la modification du dispositif légis- latif, nous en attendons une restauration maîtrisée de la concurrence sur notre marché, caractérisé par trop de lourdeurs, d'opacité et de pratiques abusives.

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Article extrait
du magazine N° 1873

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