« La santé devient un enjeu majeur pour l'agriculture »

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Les Français restent préoccupés par la qualité de l'alimentation, constate le président de l'INC. Mais l'industrie agro-alimentaire et les distributeurs sont également pointés du doigt et les agriculteurs attendus en matière de protection de l'environnement et de santé publique.

LSA - à l'heure où s'ouvre le Salon de l'Agriculture, un sondage (1) de l'INC montre la méfiance persistante des Français vis-à-vis de leur alimentation. Pour quelles raisons ?

Christian Babusiaux - D'une part, deux tiers des Français pensent qu'ils mangent moins bien qu'avant. D'autre part, ils sont méfiants et vigilants. Pour la première fois, la préoccupation sur la sécurité sanitaire vient avant l'attente du goût, et celle de la traçabilité des produits suit de près. Les crises alimentaires ont laissé des séquelles. Les Français sont devenus très mobiles. On l'a vu avec le problème du saumon, ils désertent rapidement un produit s'il craignent des risques. L'élément déclencheur, ce n'est plus l'appel au boycott des associations de consommateurs, comme dans le cas du veau aux hormones. Les consommateurs réagissent d'eux-mêmes. Leur perception est devenue plus fine et immédiate. Ils ont appris à travers la succession de crises que la qualité de l'alimentation est une condition majeure pour leur santé, une composante de la sécurité à laquelle ils aspirent plus globalement.

LSA - Les résultats de ce sondage mettent en cause l'industrie alimentaire et les distributeurs, mais dédouanent les agriculteurs. D'où vient l'accusation ?

C.B. - Pour 53 %, la « moins bonne alimentation » est attribuée à l'industrie alimentaire, pour 37 % à la grande distribution, et 9 % seulement accusent les agriculteurs. C'est un signal important d'autant que l'écart s'accroît par rapport à des sondages précédents qui posaient la même question. C'est peut-être injuste, mais l'image de la filière aval s'est dégradée. Jusqu'ici, l'industrie compensait par sa force d'innovation, mais un autre sondage récent montre que l'innovation est moins recherchée aujourd'hui. La grande distribution n'a plus elle-même l'image d'autrefois. Le consommateur ne fait plus confiance et il est en alerte. Pour l'agriculture, l'enjeu sera d'aider à travailler sur l'image des produits alimentaires vendus dans les rayons car son avenir en dépend. LSA - Les risques liés aux OGM, et ceux liés à l'environnement en général, sont-ils toujours aigus ?

C.B. - Il y a un lien entre les réponses à plusieurs questions des Français. 80 % pensent que les agriculteurs ne doivent pas cultiver des OGM, 42 % les rendent responsables des déchets déversés dans la nature et de la pollution de l'eau. Il est possible que la préoccupation à l'égard des OGM rejaillisse sur la méfiance des Français vis-à-vis des produits alimentaires en général. L'inquiétude s'est encore accrue, alors que l'étiquetage des OGM va devenir prochainement une réalité. Dans le rapport que j'ai établi en 2002 avec Daniel Sicard, président de Comité national d'éthique, nous préconisions d'améliorer le fonctionnement des instances d'expertises pour garantir à l'opinion que les conditions sont réunies pour assurer la transparence du débat. Il y a une attente des Français.

LSA - Pourtant, les produits dotés de signes de qualité sont en crise et les prix bas de plus en plus demandés. Une mutation de la demande est-elle en train de s'opérer ?

C.B. - Les deux préoccupations majeures des consommateurs sont la santé et le prix, mais une partie de la population doit rechercher systématiquement le prix le plus bas : 5 à 6 millions de personnes n'ont pas les moyens de manger équilibré, selon un avis du Conseil national de l'alimentation de 2002. Dans les autres couches de populations, il y a des achats « festifs » mais la recherche de produit moins chers pour la semaine. Enfin, les deux tiers des Français pensent que les prix des produits agricoles et alimentaires ont eu tendance à augmenter dans la période récente : raison de plus de rechercher les prix bas. Quant au modèle des signes de qualité, des labels et des AOC, il n'est pas périmé. Il faudra en revanche l'adapter aux nouvelles exigences telles que la préservation de l'environnement et les économies de traitements phytosanitaires. 90 % des consommateurs le souhaitent !

LSA - Dans le futur, comment va évoluer la part du pouvoir d'achat des Français consacrée à l'alimentation ?

C.B. - La part des achats alimentaires baisse depuis des années. Ce phénomène va se poursuivre. Les Français consacrent de plus en plus de dépenses à la santé : ce poste va croître de 1 à 2 points de plus que le PIB par an. Ils devront financer le déficit de l'assurance maladie (11 milliards d'euros en 2003), et les retraites. D'autres dépenses augmentent plus que la moyenne, comme les loisirs, les télécommunications... Dans le partage du revenu, la consommation alimentaire passe après d'autres. Pour préserver sa croissance, l'industrie alimentaire est contrainte d'augmenter fortement ses budgets publicitaires.

LSA - L'évolution des préoccupations va-t-elle entraîner un durcissement des relations entre associations de consommateurs, industriels et distributeurs ?

C.B. - L'attitude des associations de consommateurs reflète celles de l'opinion. Elles ne sont pas contre les agriculteurs et les soutiennent même parfois en évitant de globaliser et de généraliser les problèmes. En matière de santé et d'environnement, apparaissent des mouvements dont certains ont des pratiques plus conflictuelles que les associations de consommateurs. Le modèle anglo-saxon, basé sur le lobbying et les procès, influence désormais les pratiques dans la société française. Il faut établir des cadres permettant la concertation là où elle est insuffisante.

LSA - Quels risques se profilent pour la filière alimentaire et les produits agricoles ?

C.B. - Outre les crises alimentaires par nature imprévisibles, l'obésité a pris un tour préoccupant. Les personnes obèses aujourd'hui développeront à terme des maladies cardio-vasculaires ou des diabètes de type 2. Autre préoccupation, les cancers qui se sont multipliés ces dernières années. 1 homme sur 2 a ou aura un cancer dans sa vie ! L'aliment n'est pas le principal facteur, mais la vigilance va s'accroître pour éviter que se crée un terrain favorable. Ceci agira sur le contexte : la santé va devenir un enjeu majeur pour l'agriculture.

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Article extrait
du magazine N° 1849

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