« La situation des PME est grave » : Dominique Amirault, président de la Fédération des entreprises et entrepreneurs de France

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DossierL'ÉVÉNEMENT DE LA SEMAINE Le président de la Feef, qui regroupe quelque 600 PME, a choisi LSA pour pousser un véritable « coup de gueule ». Dominique Amirault, l'ancien dirigeant de Soleou, s'avoue très inquiet de la santé économique de ses adhérents. Pour beaucoup, les marges s'amenuisent dangereusement. Sans oublier ceux qui, hélas, mettent la clé sous la porte. Face à cette situation inédite, il réclame non pas l'amendement de la LME, mais la mise en chantier d'une politique nouvelle qui tienne vraiment compte des spécificités des PME et de leur contribution déterminante dans la création de richesses et d'emplois nationaux... Pour lui, la situation actuelle détruit des PME, affaiblit les distributeurs et profite... aux multinationales. Une interview détonante en plein débat sur la loi Hamon et à quelques mois des négociations... 2014.

Dominique Amirault
Dominique Amirault© DR

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LSA - Quel bilan faites-vous de la LME ?

Dominique Amirault - Cette loi est catastrophique. Il ne suffit pas de l'amender pour inverser sa nature et ses effets. Nous sommes partisans de la liberté de la négociation commerciale, mais pas n'importe comment ! La négociation doit être créatrice de valeur. Pas l'inverse ! Nous ne pouvons pas continuer comme cela. Beaucoup de nos adhérents affrontent de sérieuses difficultés comme ils n'en ont jamais rencontré. Les négociations commerciales ont été très dures et la guerre des prix va continuer jusqu'à la mort si on laisse faire... Certes, des distributeurs tiennent publiquement des discours très oecuméniques. Des dirigeants affirment qu'ils veulent travailler au mieux avec les PME. Qu'ils ont besoin des PME. Qu'ils ont compris que ces PME sont fragiles et qu'ils feront tout pour les sauvegarder... Mais dans la réalité, qu'en est-il ? La réalité se trouve dans les boxes d'achats. Et là, je vous assure que, dans la vraie vie, nous sommes très loin des longues diatribes que j'entends sur les tribunes parisiennes. Sur le terrain, c'est la guerre. Et cette guerre est épouvantable. On ne parle pas de produits, de consommateurs, de commerce. On ne se préoccupe que de prix toujours plus bas, comme si c'était une fin en soi ! Et malheureusement, la guerre détruit toujours les plus faibles et, ainsi, on détruit les emplois nationaux, le tissu économique et social de nos territoires. On est en train de scier la branche sur laquelle on est assis. C'est suicidaire et stupide. Notre système secrète un poison qui va finir de l'empoisonner lui-même...

 

LSA - La Feef a toujours affiché un discours consensuel avec la grande distribution. Pourquoi ce changement ?

D. A. - Sur ce point, nous ne changeons pas. C'est vrai que nous avons toujours voulu travailler sereinement avec la grande distribution pour développer le commerce ensemble. Il est important, pour nous, de favoriser de bonnes relations entre nos adhérents et les enseignes. Mais cette approche n'est plus suffisante si les conditions ne sont plus favorables. Oui, aujourd'hui, je pousse un cri d'alarme. Des PME sont affaiblies, blessées et risquent de disparaître. Et avec elles des milliers d'emplois. On n'ose pas suffisamment le dire et même le crier. C'est pourquoi je prends la parole dans vos colonnes. Encore une fois, trop c'est trop ! Les distributeurs se concurrencent entre eux, mais cela « n'augmente pas le gâteau » ! La LME a provoqué la guerre des prix, mais n'a même pas relancé la consommation, ni même le pouvoir d'achat de tous. Le résultat tangible est que l'on « pompe » les ressources et les marges des PME, qui ne peuvent même plus répercuter les fortes fluctuations des cours des matières premières. On marche sur la tête ! On ne peut plus continuer ainsi. Devrait-on ne rien dire ? Les distributeurs le savent très bien, mais ils ne peuvent pas changer, seuls, les règles du jeu. C'est pourquoi nous pouvons ensemble les modifier si les politiques veulent bien se comporter en hommes d'État et s'engager clairement, au-delà des beaux discours de bonnes intentions.

 

LSA - Qu'est-ce qui vous pousse à tenir de tels propos ?

D. A. - Probablement une forme de ras-le-bol ! Depuis quelque temps, l'Ilec et l'Ania traitent la grande distribution de voyous hors la loi. Cette façon de faire par l'affrontement ne nous convient pas, car, nous en sommes bien conscients, elle consiste à mettre en avant les PME pour permettre aux grandes entreprises d'avancer leurs pions ! Avant tout, il convient de comprendre quel est le positionnement historique de la Feef. Notre culture est humaniste. Nous croyons fermement que nous pouvons obtenir des choses par le dialogue et la concertation. C'est pourquoi nous privilégions la discussion avec nos clients distributeurs. Parce que nous les respectons. Parce qu'ils nous font vivre et évoluer. Parce que c'est aussi la seule manière pratique pour qu'ils tiennent compte de notre différenciation. Nous sommes persuadés que la création de valeur se fait par les hommes. Malheureusement, la loi que nous subissons a de nombreux effets pervers. Il ne sert à rien de penser qu'il suffira de l'amender pour supprimer ses aspects nocifs, pour ne pas dire toxiques. Je ne m'en prends donc pas à la distribution, mais à la loi, dont les victimes sont les PME, mais aussi la grande distribution, qui subit cette situation mais qui n'en est pas à l'origine. Ce qui n'est pas la même chose.

 

LSA - Quelle est la réalité de la santé économique des PME ?

D. A. - Les indicateurs ne sont pas bons. Ils sont même mauvais. En quatre ans, les marques de PME ont perdu 9 points de part de marché. Nos marges brutes dans les IAA sont passées de 38% à 22,5%. Quant aux résultats nets, ils ne sont même pas en moyenne de 1%, contre 10% pour des grandes entreprises mondialisées. Alors, à qui profite la LME selon vous ? Regardez les comparateurs de prix. Vous n'y retrouvez que des marques dites nationales. Résultats : nos prix augmentent et nos volumes baissent. Comme le dit très bien Serge Papin, nous servons aux enseignes à restaurer les marges qu'elles perdent avec les grandes marques. Ceux qui disent que la LME a été faite pour les PME sont dans la manipulation totale. Quant aux politiques, ils ne comprennent pas les enjeux.

 

LSA - Que reprochez-vous à la LME ?

D. A. - Cette loi est déflationniste. L'ancien président de la République pensait qu'on ne pouvait pas augmenter les salaires. Qu'il était donc impératif de baisser les prix pour augmenter le pouvoir d'achat des Français. La LME a certes provoqué la guerre des prix entre les distributeurs, une course poursuite sans fin.... Aujourd'hui, ils s'essoufflent. Tout le monde sait que nous allons dans le mur, mais personne ne veut bouger le petit doigt. Cette politique est un échec. Rendez-vous compte, elle n'a même pas relancé la consommation. Elle a, au mieux, maintenu le pouvoir d'achat des salariés en place, en CDI. À côté, elle a accru les exclus du marché du travail dont le pouvoir d'achat a dégringolé. Pour alimenter cette guerre, on consomme les marges des entreprises. Au total, on détruit notre appareil productif et nos emplois. Tout le monde, et notamment Bercy, est terrorisé à la simple idée de recréer de l'inflation. On a tous oublié qu'effectivement nous avons traversé des périodes avec 8 à 10% d'inflation, voire plus. Mais, aujourd'hui que les prix ne bougent plus, on ne veut plus changer les règles du jeu ! Croire qu'un peu d'inflation est néfaste à l'économie, et donc aux entreprises, est une erreur fondamentale. Beaucoup d'économistes le pensent, mais ils ne le clament pas assez : un peu d'inflation n'a jamais fait de mal ! Ce n'est pas parce que vous aurez bloqué votre thermomètre à 37 ° que vous n'aurez plus jamais de fièvre. Nous en sommes là. Le thermomètre n'est pas cassé, mais il est bloqué à zéro inflation. Résultats : nous asphyxions l'appareil productif, nous tirons les marges vers le bas, nous dégradons l'emploi et nous délitons le tissu de nos territoires. Notre économie s'anémie et il faudrait rester là sans rien dire ? Non, encore une fois, trop, c'est trop ! Il est temps de se rendre compte que la LME est une loi anticonsommation et antiemploi. L'économie de la demande ne fonctionne plus. Il faut retourner vers une économie de l'offre. Nous devons tout mettre en place pour reconstruire notre appareil productif. Nous affrontons un véritable cancer industriel qui mène à la perte de 1 000 emplois chaque jour ! La LME est une machine à faire des morts, à tuer les PME.

 

LSA - Comment reconstruire l'appareil productif ?

D. A. - Il faut commencer par mettre en confiance les entrepreneurs. Et les mots ne suffisent pas. Il faut des actes concrets. Et en faire une priorité nationale. Le gouvernement doit comprendre qu'il ne peut ni décréter ni imposer le retour à la croissance et encore moins les investissements dans les entreprises. Pour y parvenir, les ministres doivent appuyer sur les starters des entreprises que sont les entrepreneurs. Malheureusement, ces mêmes entrepreneurs n'ont plus confiance dans l'avenir en général et dans la politique en particulier. Ils craignent d'investir en France... Ne l'oublions pas, la relance passe par les investissements productifs. Mais les investissements productifs dépendent des motivations des entrepreneurs et de la manière dont ils sont traités...

 

LSA - Vous vous en prenez fortement aux multinationales...

D. A. - Non. Je ne leur reproche rien. Je dis seulement que le « système » leur est favorable et que l'on ne fait rien pour inverser la tendance. Force est de constater que les grands gagnants de la LME sont les grandes entreprises, notamment multinationales. Je n'ai absolument rien contre elles, mais je suis lucide, et le fait est qu'elles n'en subissent pas les effets négatifs, contrairement aux PME. Je suis pluraliste et tout le monde a droit de cité. Le monde est riche de ses différences et de ses diversités, avec des grands, des petits, des ingénieurs, des salariés, des entrepreneurs... La solidarité entre eux est la condition du dynamisme économique. On sait très bien le faire dans les syndicats de métier que je connais bien. C'est pourquoi je comprends difficilement que certains puissent se développer au détriment des autres. Je sais, le problème est que « tout le monde n'est pas égal devant la loi » ! À titre d'exemple, depuis l'avènement de la LME, les grandes entreprises, notamment multinationales, ont gagné en quatre ans 6 points de part de marché aux dépens des PME, et ont conforté leur rentabilité. Elles s'appuient sur la notoriété de leurs marques pour contraindre les distributeurs à les mettre en avant et à les vendre à prix coûtant, au seuil de revente à perte. Ce qui leur donne un atout compétitif déterminant aux dépens, d'ailleurs, de la rentabilité de la grande distribution qui s'est dégradée dans cette guerre de prix avec les grandes marques ! C'est malheureusement vrai que les stratégies des multinationales déstabilisent l'économie nationale. La consommation nationale n'augmentant pas, elles privilégient leur développement international, notamment dans les pays émergents. Sur le marché national, pour progresser, leur slogan est « to kill the small players »... Nous en sommes là... Les plus faibles sont progressivement exclus du système... Si c'est ce que l'on veut, disons-le...

 

LSA - Que proposez-vous ?

D. A. - Bien entendu, il faut s'attaquer en priorité à nos handicaps franco-français de compétitivité. En effet, les PME ancrées sur le territoire national ne délocalisent pas et supportent l'essentiel des prélèvements obligatoires. Elles ne peuvent pas optimiser sur le plan mondial. La conséquence est la fragilisation des PME et des emplois nationaux. Or, ce sont les PME qui créent des emplois au niveau national, alors que les grandes entreprises délocalisent et en détruisent... Par ailleurs, il faut encourager les entrepreneurs de PME qui s'engagent à la fois dans la vie de leurs entreprises avec leurs équipes et financièrement. S'ils sont mal traités, il n'ont pas confiance, donc n'investissent pas. Or, ce sont les véritables starters de la reprise ! Enfin, bien sûr les PME ne disposent pas de la puissance des multinationales quand le rapport de forces (10 000 face 7 enseignes) ne leur est pas favorable. On ne peut pas constamment rogner sur leurs marges en les empêchant de répercuter les fluctuations de cours des matières premières, dont l'ampleur est sans commune mesure avec leurs propres marges nettes ! Est-ce normal ? Ne sait-on pas que les marges sont nécessaires pour investir dans des projets d'innovations, d'exportations... et pour créer des emplois ? Ne sait-on pas que c'est ainsi que l'on peut relancer durablement la demande et notamment la consommation ? Peut-on sortir de cette ambiguïté et de cette hypocrisie pour durablement assainir et dynamiser notre économie ? Autrement dit, comme en marketing, on ne peut traiter toutes les entreprises de la même manière. Il faut différencier les approches, d'une part par une loi spécifique PME (avec, comme nous l'avions déjà proposé, un Small Busines Act et une Small Business Administration) et, d'autre part, par la concertation avec la distribution pour aménager et différencier nos relations commerciales au lieu de les « formater » sur les pratiques dominantes des grandes entreprises...

 

LSA - Pensez-vous que la LME peut être changée dans les prochains mois ?

D. A. - Oui, bien sûr, le moment est opportun. Il vaut mieux anticiper et traiter la question à froid que tardivement, dans l'urgence. Sans revenir sur nos vieux démons, il faut aborder de face les vraies questions, que ce soit sur les marges, les tarifs, le SRP.... Mais il faut vraiment les resituer dans un cadre pour donner un sens à cette nécessaire réforme. L'enjeu n'est pas de nous battre sur des amendements qui ne changeront en rien la nature d'une mauvaise loi qui ne fait qu'amplifier nos handicaps non résolus de compétitivité. Il est de nous battre pour les PME, qui, par nature et de façon spontanée, sont réactives, flexibles, créent de l'activité, de l'emploi, innervent et vitalisent nos territoires actuellement appauvris et désertifiés... Cela vaut vraiment la peine de créer une vraie politique d'intérêt national. Franchement, notre seule inquiétude concerne nos politiciens : y sont-ils prêts au-delà de leurs discours ? On ne leur demande pas de s'occuper du commerce, mais de fixer les règles du jeu pour que le commerce soit équitable et créateur de richesses, donc renforce notre indépendance nationale. Car une nation dans laquelle l'emploi se dégrade est une nation qui s'appauvrit...

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Article extrait
du magazine N° 2274

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