« La surproduction de nouveautés nuit à la BD »

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Alors que le Festival international de la bande dessinée à Angoulême se déroule du 25 au 28 janvier, le secteur s'essouffle. La BD franco-belge souffre d'une surproduction, qui pourrait bien gagner les mangas.

LSA - Quel regard portez-vous sur les performances de la bande dessinée au sein d'un marché du livre qui est à la baisse pour la seconde année consécutive ?

Claude de Saint Vincent - Un préambule tout d'abord : depuis dix ans, avec le livre jeunesse et le livre pratique, la bande dessinée a constamment dopé le marché de l'édition, avec une croissance globale qui est supérieure à 70 %. Cependant, il est vrai que le secteur n'échappe pas à la morosité ambiante. L'année 2006 est venue conforter les tendances esquissées à la fin 2005. Il y a aujourd'hui deux secteurs bien distincts, qui évoluent chacun selon un schéma propre. D'une part, la BD franco-belge, qui avait stagné en 2005, a connu un recul l'an dernier, d'environ 8 % en valeur, selon Ipsos. Les chiffres ne sont pas totalement significatifs de la santé du genre car le programme éditorial, qui représente plus de 40 % des ventes, avait bénéficié de la parution d'un nouvel Astérix, vendu à plus de 2 millions d'exemplaires. Les sorties phares de 2006, qui a compté notamment un nouveau Titeuf, un Lucky Luke et un Thorgal, n'ont pas suffi à compenser cette locomotive. D'autre part, les mangas représentent un quart du chiffre d'affaires de la BD et un album vendu sur trois. Ce genre a connu des taux de croissance phénoménaux depuis son apparition en France, il y a dix ans, sous l'impulsion de Glénat. Il continue de progresser, plus raisonnablement.

LSA - Quelles sont les causes de la baisse de la BD traditionnelle ?

C. S. V. - Ce ralentissement est essentiellement dû à la surproduction éditoriale avec 3 500 nouveautés l'an dernier, soit 15 % de plus qu'en 2005. Il devient très difficile pour le libraire comme pour le lecteur de s'y retrouver dans ce foisonnement. Dans la BD traditionnelle, le lectorat se construit et se fidélise sur le long terme par le biais de séries, avec une nouveauté par an ou tous les deux ans, qui doivent conserver une visibilité dans les magasins. Or, désormais, on compte de 250 nouveautés par mois. Cet afflux a deux conséquences négatives. Tout d'abord, on note une érosion très nette des ventes des fonds de catalogues, qui disparaissent des rayons au profit des nouvelles parutions. Aujourd'hui, le fonds atteint 40 % des ventes contre les deux tiers il y a 15 ans. À part sur Internet - 5 % des ventes de BD - le lecteur ne trouve plus en librairie les anciens tomes, ce qui limite sérieusement le gain de nouveaux lecteurs. Parallèlement, le premier album d'une nouvelle série a également moins de chance de se faire remarquer : il a quatre semaines pour s'imposer, avant de céder le terrain aux nouveautés suivantes. On se rapproche du modèle du cinéma, où un film a deux jours pour convaincre. Pour résumer, le fonds n'est plus exposé et les parutions nouvelles ne disposent plus du temps nécessaire pour construire l'avenir ; c'est compliqué. Pour couronner le tout, le marché devient de plus en plus saisonnier, avec des sorties et des ventes particulièrement concentrées sur le dernier trimestre.

LSA - Le genre franco-belge n'est-il pas un peu dépassé aujourd'hui ?

C. S. V. - Non, l'avantage des héros éternels c'est qu'ils durent : les aventures du lieutenant Blueberry sont nées en 1963 et continuent de séduire le lecteur d'hier et d'aujourd'hui ; en 2006, Goscinny ou Gotlib se vendent davantage que bien des classiques ou que les prix Goncourt des années précédentes. De plus, la BD classique a su sortir de ses bulles pour venir sur le terrain du multimédia, du cinéma ou de la publicité. Mais ce genre doit faire face à une équation économique impitoyable : avec un temps de lecture évalué à trois quarts d'heures, la BD est considérée comme un objet de consommation instantanée, dont le prix de vente ne doit pas dépasser 13 E. Pourtant, un album coûte cher à créer, à fabriquer : une fois et demie à deux fois plus qu'un roman. Son seuil de rentabilité se situe au-delà des 10 000 exemplaires, contre 2 500 pour un roman vendu pourtant à un prix plus élevé. Or, face à l'inflation de nouveautés, les ventes moyennes d'un titre chutent et un cercle vicieux s'est installé.

LSA - Comment en sortir ?

C. S. V. - Il faut d'abord remédier au problème de la surproduction, les éditeurs doivent être raisonnables. Notre groupe fait très attention. Nous représentons 35 % du marché, mais n'avons produit que 13 % des nouveautés 2006, ce qui nous permet de mieux défendre nos titres. Il y a une dizaine d'années, le secteur a déjà connu une situation critique similaire, qui s'est dénouée par une phase de concentration avec notamment le rachat de Dupuis par Hachette, de Dargaud et Le Lombard par Media-Participations et la disparition de plusieurs petites maisons. L'autorégulation risque d'être d'autant moins aisée aujourd'hui que de lourds acteurs comme Editis, Gallimard ou La Martinière se sont mis à la BD, avec des structures plus solides. Le rôle des libraires sera primordial, car ils sont les premières victimes de la surproduction, ils ne peuvent plus assurer la sélection et le conseil.

LSA - Le manga ne correspond-il pas davantage aux attentes du lecteur d'aujourd'hui ?

C. S. V. - Les deux genres sont complémentaires. La BD, c'est l'art de l'ellipse, l'imagination du lecteur y est particulièrement sollicitée. Le manga se rapproche davantage d'un story board de cinéma, le découpage et la narration graphique sont différents. Le scénario peut y être plus cru, plus violent, même s'il véhicule toujours en arrière plan des valeurs fortes comme l'amitié ou la lutte contre le mal. En ce sens, il correspond bien aux attentes des plus jeunes, amateurs de séries télé et de jeux vidéo, qui ont peut-être une vision plus noire de la société. Son prix, entre 5 et 6 E et son rythme de parution rapide d'une nouveauté en moyenne tous les deux mois pour les collections préexistantes au Japon, jouent également en sa faveur. D'une niche pour spécialistes, le manga est devenu un marché grand public où se côtoient désormais tous les genres, pour tous les lecteurs. Il s'en est vendu 15 millions en France l'an dernier, c'est beaucoup même si cela reste sans commune mesure avec le phénomène japonais. Il n'empêche, ce secteur risque à terme de connaître les mêmes avatars que celui de la BD franco-belge : la surproduction et la « best-sellerisation » guettent, les ventes de fonds commencent à ralentir. Comme pour la bande dessinée franco-belge, tous les titres ne trouveront pas lecteurs.

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Article extrait
du magazine N° 1982

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