La tension entre Casino et Abilio Diniz monte d'un cran

Alors qu'Abilio Diniz dit commencer une « nouvelle vie » chez l'industriel BRF, Casino a fait une demande d'arbitrage pour trancher le conflit d'intérêt potentiel avec le président non exécutif de sa filiale brésilienne.

«Il y a deux types d'avocats au Brésil : ceux d'Abilio Diniz, et ceux de Jean-Charles Naouri. » Voilà la dernière blague à la mode chez les juristes de São Paulo. Une manière élégante de dire que les relations entre les deux associés ne vont pas en s'améliorant depuis qu'Abilio Diniz, 76 ans, est devenu, le 21 février, président du conseil de BRF, l'un des principaux fournisseurs de GPA, le distributeur dont il est également président du conseil.

Et ce n'est pas près de s'arranger. Le 1er mai, Casino a lancé une nouvelle demande d'arbitrage international pour forcer le Brésilien à quitter l'une de ses deux fonctions. « BRF est le premier groupe industriel agroalimentaire du Brésil, et le premier fournisseur de GPA, il me semble qu'il y a un conflit d'intérêt évident », a estimé Jean-Charles Naouri, lors de la présentation des résultats de son groupe, le 21 février.

2012, fin du dialogue

Abilio Diniz se défend pourtant de tout mélange des genres. « Avec BRF, je commence une nouvelle vie », nous a-t-il confié dans une interview exclusive (ci-contre). Avec le développement à l'international, il explique ses projets pour transformer le poids lourd de l'agroalimentaire en « Nestlé de l'hémisphère Sud », comme la presse locale l'a déjà baptisé, et justifie sa position face aux accusations du groupe Casino.

Associés avec succès depuis 1999, les deux hommes d'affaires sont en froid depuis 2010. À l'époque, Abilio Diniz dit avoir essayé d'entraîner Jean-Charles Naouri dans une prise de contrôle de la filiale brésilienne de Carrefour par GPA. Toujours selon Diniz, ce dernier n'a jamais donné suite. Et n'a visiblement pas digéré cette échappée en solitaire. La dernière fois qu'ils se sont parlé ? Fin juin 2012, après que Casino a pris le contrôle de GPA, indique le patron brésilien. Chacun était alors flanqué d'un avocat...

Depuis, les deux hommes se rendent coup pour coup. D'un côté, Casino fait valoir le statut inédit d'Abilio Diniz, à la fois actionnaire et président du conseil des deux entreprises. Comment éviter la confusion des rôles ? D'ailleurs, Petros, l'un des principaux actionnaires de BRF, s'est abstenu lors de l'élection de Diniz en février. Avec près de 5 % de ses ventes réalisés chez GPA, BRF serait son premier client... et vice-versa !

Pacte d'actionnaires...

En face, les équipes de Diniz répliquent. Les produits BRF ne représenteraient que 2 % des ventes de GPA, tandis que GPA pèserait pour seulement 3,5 % de celles de BRF. En outre, puisque le fonds Blackrock, aussi actionnaire de GPA, a voté en faveur de l'élection d'Abilio Diniz chez BRF, pourquoi s'inquiéter ?

Derrière cette rhétorique, le coeur du problème est avant tout une question de gros sous. Abilio Diniz, qui possède encore 10,76 % de GPA, espère monnayer sa sortie au prix fort, quand Casino, très logiquement, entend dépenser le moins possible. Mais dans ce bras de fer, chacun s'appuie sur son interprétation du pacte d'actionnaires qui, notamment, fixerait déjà le prix de sortie.

Selon ce document, que nous nous sommes procuré, c'est Abilio Diniz qui a le pouvoir de désigner le PDG du groupe. Il lui revient de le choisir dans une liste de trois candidats, dont au moins un Brésilien, que Casino lui soumet. Et si elle ne lui convient pas, il peut la renvoyer une fois. Enfin, jusqu'à la fin de son mandat, Abilio Diniz a le droit de révoquer deux PDG. À moins que, d'ici là, le Brésilien ne soit contraint de quitter son poste...

LE PARTENARIAT CASINO-GPAEN DATES

1999 Casino acquiert 24 % du capital de Grupo Pão de Açúcar (GPA) 2004 Casino devient cocontrôleur de GPA. Le pacte d'actionnaires garantit à Abilio Diniz la présidence du conseil à vie, tant qu'il est lucide et GPA performant 2010 Abilio Diniz contacte les fonds de Carrefour. Il envisage une prise de contrôle de la filiale brésilienne Mai 2011 Jean-Charles Naouri demande un arbitrage international afin de mettre fin aux tentatives de rapprochement de son associé avec Carrefour Brésil Juin 2012 Casino actionnaire majoritaire de GPA Décembre 2012 Isolé au sein de son entreprise, Abilio Diniz fait une demande d'arbitrage pour retrouver son rôle Février 2013 Abilio Diniz est élu président du CA de BRF, fournisseur de GPA Mai 2013 Casino élargit sa demande d'arbitrage au « conflit d'intérêt » d'Abilio Diniz

LES FORCES EN PRÉSENCE

GPA filiale de Casino 11,7 Mrds E Le chiffre d'affaires en 2012 34 % du chiffre d'affaires du groupe Casino + 9,4 % de croissance en 2012 Sources : GPA, Casino BRF 1er groupe agroalimentaire du Brésil 10,8 Mrds E de chiffres d'affaires en 2012 40,8 % des ventes réalisés à l'extérieur du Brésil 65 % de part de marché au Brésil sur ses segments historiques (volaille, margarine, produits laitiers...)

ABILIO DINIZ, PRÉSIDENT NON EXÉCUTIF DE BRF ET DE GPA « Je vais défendre mes droits »

LSA - Votre conflit avec Casino ferait presque oublier que vous êtes associés depuis plus de dix ans. Comment étaient vos relations, avant ? Abilio Diniz - Elles étaient très bonnes ! À tel point que nous avons étudié à partir de 2004 la possibilité d'un cocontrôle de GPA avec Casino. Mon père souhaitait plus de liquidités pour ses actifs afin de les partager entre ses six enfants avant sa mort. Mais j'ai accepté cet accord uniquement parce que Jean-Charles Naouri m'a garanti que je pourrais rester en poste jusqu'à la fin de ma vie. C'est ce qui est dans notre pacte d'actionnaires. Et cela a très bien fonctionné environ jusqu'en 2009. LSA - Pourquoi vos relations se sont-elles dégradées ? A. D. - Je voulais trouver une formule avec Jean-Charles pour faire grandir Pão de Açúcar, l'internationaliser, devenir beaucoup plus grand. C'est alors que nous avons acheté Ponto Frio et Casas Bahia [deux leaders du marché de l'électrodomestique, NDLR]. Et dès 2010, Jean-Charles savait que je visais Carrefour Brésil [deuxième distributeur du pays, NDLR]. LSA - Un projet improbable : Casino serait devenu actionnaire d'une filiale de son principal concurrent... A. D. - J'ai eu l'opportunité de rencontrer les fonds qui contrôlent Carrefour. J'en ai parlé plusieurs fois avec Jean-Charles, mais il ne m'a jamais donné de réponse. C'était pourtant dans l'intérêt de l'entreprise. Les actifs de Carrefour étaient fort dévalorisés à l'époque. LSA -Vous êtes président de BRF, fournisseur majeur de GPA, dont vous êtes également président. Que répondez-vous aux accusations de conflit d'intérêts portées par Casino ? A. D. - Être président ou membre du conseil, c'est la même chose. Cette situation est très banale, il n'y a pas de conflit d'intérêts. Ces accusations n'ont été portées que pour me discréditer. LSA - Vous reprochez à Casino de vous empêcher d'exercer votre rôle chez GPA. Pourquoi alors rester en place ? A. D. - C'est l'entreprise où j'ai passé toute ma vie. J'y vais toujours, j'ai ma grande table avec mes collaborateurs. C'est là que j'ai la majeure partie de mon capital. Je vais défendre mes actifs et mes droits. Mais ce n'est plus mon problème, j'ai confié le dossier à mes avocats. Avec BRF, je commence une nouvelle vie. LSA - Pouvez-vous nous en dire plus sur cette nouvelle vie ? A. D. - BRF représente 65 % des ventes des marchés où nous sommes présents. Nous ne pouvons plus faire d'acquisition au Brésil, il faut donc miser sur l'étranger pour grandir. Nous sommes déjà très présents en Chine, au Moyen-Orient. BRF a un potentiel de croissance énorme. LSA - Des investissements sont-ils prévus en Europe ? A. D. - Nous y sommes peu présents. C'est un marché très concurrentiel, sans parler de la crise. Les actifs sont très dévalorisés. Je suis très attentif à ce qui se passe en Europe. Je pourrais y investir à titre personnel. Au sein du conseil de BRF, nous pourrions aussi étudier des opportunités. PROPOS RECUEILLIS PAR J.-B. D., À SÃO PAULO

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Article extrait
du magazine N° 2273

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