La valse des prix des matières premières reprend

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L'inflation sur les produits alimentaires attendue en 2010 se situe autour de 1 %. Principale fautive ? La hausse des prix des matières premières, thé, jus d'orange ou cacao. Ces denrées sont sensibles à une météo de plus en plus détraquée, convoitées par les spéculateurs et soumises aux aléas politiques.

Les premières estimations de la récolte 2009-2010 placent la production brésilienne en deçà de 2008, ce qui devrait soutenir les cours. Le Brésil est le premier exportateur mondial avec 28 millions de sacs de 60 kg, loin devant le Vietnam (17,5 millions de sacs en 2008). Fait inattendu, la consommation des pays producteurs s'est envolée entre 2003 et 2007 - de 20 % au Brésil, de 37 % au Mexique, de 87 % au Vietnam, selon l'organisation internationale du café - alors que, historiquement, elle était faible.
En 2009, le prix du thé avait déjà bondi de 33 %. Cette hausse était liée aux problèmes de mousson dans le sous-continent indien et à une forte sécheresse en Afrique de l'Est. La demande reste forte pour cette boisson appréciée des consommateurs pour ses bénéfices sur la santé, tandis que l'offre risque d'être déficitaire.
Quand le jus d'orange se vend à 1 500 $ la tonne, il n'est plus rentable pour les agriculteurs brésiliens (55 % de l'offre totale), qui préfèrent se tourner vers le bioéthanol. Des tensions sont à craindre sur le long terme, car la demande augmente en Chine et en Russie tandis que la production au Brésil tend à baisser.
Le marché mondial reste déficitaire, pour la quatrième année consécutive. En cause, une forte baisse de la production ivoirienne. La Côte d'Ivoire est le premier producteur de fèves, avec 36 % de la production mondiale, loin devant le Ghana (20 %) et l'Indonésie (15 %).
C'est l'augmentation prévue pour le sucre au niveau mondial (550 E la tonne), qui coûte plus cher que le sucre européen (450 E la tonne). Le Brésil, premier producteur mondial, représente environ un tiers du marché mondial, devant l'Inde (environ 20 %) et l'Europe. Au Brésil, la migration de nombreux producteurs vers l'éthanol provoque des tensions. Au niveau mondial, le sucre est redevenu une valeur spéculative.

Qui se souvient du vent desséchant qui a balayé la vallée du Rift, au Kenya, en 2009 ? Mis à part les amateurs de safaris, pas grand monde ! Pourtant, ce phénomène climatique a déréglé le marché mondial de thé, le Kenya étant le quatrième producteur (9 %), derrière la Chine (29 %), l'Inde (25 %) et le Sri Lanka (9 %), mais surtout le premier exportateur mondial, avec 383 millions de kg de thé en 2008, selon le Tea Board. Ajoutez à cela une crise politique en 2008 et une valorisation du shilling kenyan, et vous avez un cocktail idéal pour que les petites feuilles prêtes à être infusées se remettent à jouer au yo-yo. Dans ses prévisions 2010, Cyclope, qui vient de sortir la 23e édition de son rapport sur les cycles et orientations des produits et des échanges, anticipe une hausse du prix du thé de 41 %.

Depuis deux ans, crise économique mondiale oblige, les prix des matières premières ne défrayaient plus la chronique. Moins active, la demande chinoise ne tirait plus les prix vers le haut, notamment ceux des aciers et autres cotons. Mais, en ce qui concerne les matières premières tropicales, les aléas climatiques dus au dérèglement général, bien plus que la demande chinoise, font grimper les prix.

Quand le Brésil mise sur le bioéthanol...

« Deux années de suite, l'Inde a connu des moussons sèches, ce qui a un impact sur les récoltes de sucre. Au Kenya, le même phénomène climatique a réduit la récolte de thé. Au Brésil, le temps n'a pas favorisé le café », égrène Philippe Chalmin, professeur à l'université Paris-Dauphine et auteur du rapport Cyclope.

« Nous nous attendons à une inflation d'environ 1 % au second semestre 2010, en partie due à l'augmentation des prix de certaines matières premières », anticipait Jean-Charles Naouri, PDG du groupe Casino, lors de l'annonce des résultats annuels. Côté industriels, Emmanuel Faber, directeur général délégué de Danone, confirme : « Après une forte déflation démarrée fin 2008, nous nous attendons à une reprise de la hausse du prix des denrées, qui seront plus chères qu'en 2009. »

Parmi les produits touchés, le jus d'orange. Fait rarissime, le givre a touché la Floride, anéantissant la prochaine récolte. Certes, le jus d'orange américain est bu par les Américains. Mais ces gelées ont fait grimper les prix : la tonne de jus concentré congelé s'achetait 1 000 $ en octobre 2009, 1 500 $ en novembre et 1 800 $ en février 2010 ! « La flambée des prix est très brutale », note Jacques Antoine, secrétaire général de l'Union interprofessionnelle des jus de fruits. Et encore, le givre, phénomène ponctuel, n'est rien par rapport à ce qui attend les fabricants. En effet, le Brésil, premier producteur mondial, convertit, par milliers d'hectares, ses orangeraies en champs de canne à sucre. L'idée ? Produire du bioéthanol, une production plus sûre. « Quand la tonne de jus d'orange est à 1 000 $, les producteurs ne gagnent pas très bien leur vie, explique Jacques Antoine. La canne à sucre offre de meilleures garanties de revenu. » D'autant que, depuis deux ans, les orangers brésiliens sont touchés par le citrus greening et le canker, des bactéries capables de décimer les agrumiers. Sachant qu'il faut une dizaine d'années entre la plantation et les premières récoltes, on comprend que les agriculteurs préfèrent la canne, au retour sur investissement plus rapide.

Quid du billet vert face à l'euro ?

Le cacao, lui, n'est pas perturbé par des bactéries, mais par des spéculateurs qui, en ces temps boursiers incertains, se tournent vers des valeurs sûres, tel l'or, mais aussi vers les denrées agricoles. « En janvier 2009, le cacao s'affichait à 1 950 £ sterling la tonne. En janvier 2010, il est monté à 2 197 £. La hausse est plus impressionnante si l'on prend en référence le prix en 2000 : 750 £, calcule Alexandre Sacerdoti, directeur général du chocolatier Villars. Beaucoup plus gênant, de très importantes variations peuvent intervenir d'un mois sur l'autre, dues à des fonds spéculatifs suffisamment puissants pour assécher artificiellement le marché. »

Ce n'est pas fini. Une autre incertitude plane, selon Philippe Chalmin : « L'interrogation majeure sera le comportement du dollar face à l'euro, car la plupart des prix sont exprimés dans cette monnaie. C'est une variable essentielle, au même titre que la météo et les risques politiques, comme l'instabilité chronique de la Côte d'Ivoire. » Ceci dit, il conclut sur une note rassurante : « Les prix d'achat des matières premières influent peu sur le prix de vente consommateur. L'industrie a l'habitude de lisser les prix grâce à une gestion optimisée des achats. » La part de café dans une dosette, c'est « pea-nuts » !

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Article extrait
du magazine N° 2128

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